Chapitre 1 :

     Il le savait dès lors qu’il avait passé le seuil de l’immeuble. Il l’avait senti, ou ressenti quelle importance ? À présent, il voyait la porte, entrouverte, et les derniers espoirs disparaissaient alors même qu’une larme prenait pied sur sa joue : il la réprima rapidement.

     Elle ne fit aucune résistance lorsqu’il la poussa. Une forte odeur d’alcool et de sueur l’assaillit alors, le forçant à une grimace de dégoût, mais impuissante à l’arrêter. Un regard lui apprit qu’aucun des verrous n’avait été forcé. Tous étaient intacts, ajoutant à sa douleur. Il observa les restes de son maigre mobilier, une table aux pieds cassés, ce qui fut une chaise... Ils avaient fait brûler sa cuisinière, et le petit réfrigérateur gisait désormais au sol, éventré et vidé. La salle de bain avait été entièrement saccagée, mais il n’y fit pas attention. Il n’en usait plus depuis longtemps, rien n’y fonctionnait.

     Cessant là son inspection, il se retourna face à la dernière pièce. Devinant ce qu’il allait y découvrir, il prit une large respiration, se surprit à psalmodier une courte prière, puis, impassible, détaché, se mit en devoir de traverser le mince rideau l’en séparant. En le touchant pour l’écarter, il se souvint du jour où il l’avait installé, pour remplacer la porte, un jour comme aujourd’hui se dit-il.

     La pièce n’était pas grande, et malgré ses murs délavés à moitié pourris par l’humidité et le temps, c’était sans doute la plus spacieuse de tout l’endroit. Au milieu, il y avait un matelas, couvert de taches rouges et blanches, et sur le matelas une jeune fille de seize ans dont il s’approcha doucement. Elle était entièrement nue, sale et immobile : il crut un instant qu’elle était morte, mais à son approche elle eut un frémissement. Il murmura quelques paroles inaudibles puis, se saisissant de ce qui restait de la couverture la couvrit. Ceci fait, il repartit chercher un morceau de chiffon avec lequel il la nettoya, plus pour s’assurer qu’il ne restait aucune plaie ouverte que pour combattre une saleté qui, en ces lieux, tenait de la fatalité.

     Après plusieurs heures de soins méticuleux, lorsqu’il fut enfin sûr qu’elle pourrait passer la nuit en sécurité, il lui glissa un baiser sur le front, alla refermer la porte qu’il verrouilla avec une violence difficilement contenue, puis alla se réfugier dans un angle de la pièce où il se blottit. Là, enfin, il laissa couler larmes et paroles de dépits, quelques secondes, avant de s’endormir.

Chapitre 2 :

     Il sentit une main douce lui effleurer le visage, et sut ainsi qu’il ne rêvait plus. Ouvrant les yeux, il la vit. Elle eut un petit sourire, puis la joie, éphémère, disparut pour laisser place à la normalité. « Tu as bien dormi ? » lui demanda-t-elle. Elle lui avait déjà demandé ça la dernière fois. Sans en être conscient, il répondit de la même manière :

« Ils étaient nombreux ? »

« Cinq. »

     Il n’en dit pas plus, elle lui tendit un bout de pain presque tendre. Elle avait toujours été douée pour cacher ce qu’elle ne voulait pas qu’on trouve.

« Ils ont tout saccagé » reprit-il.

« Ce n’est pas très différent de d’habitude... »

     Il baissa le regard, elle n’avait que trop raison. Malgré tout ses efforts, il n’avait jamais pu lui donner mieux que ce petit appartement pourri, sans passé et sans futur. Il aurait voulu crier, se rebeller, mais elle vint s’asseoir à côté de lui et il en oublia toute sa rancœur. « J’aurais dû mourir. » lui dit-elle, l’air un peu navrée. Il tourna la tête, elle était encore perdue dans ses pensées. Oui, elle avait juste voulu mourir, il le savait, ce n’était pas la première fois. Il savait aussi qu’il n’y avait rien à faire. Bêtement, pour entretenir la conversation, il se contenta de répondre :

« Ils t’ont faite saigner, ça a dû être douloureux. »

     Elle resta muette. Sans doute ne gardait-elle aucun souvenir de ce moment, peut-être n’était-elle même plus consciente à cet instant, mais il en doutait fortement.

« Que vas-tu faire aujourd’hui ? » reprit-elle, le tirant de ses profondes et sombres pensées.

« Il y a un arrivage sur les docks. »

« Tu sera prudent ? »

     Ce disant, ses yeux avaient changés d’intensité, ils s’étaient faits tristes, implorant. Il ne trouva rien à répondre.

     Chaque jour, elle lui demandait d’être prudent. Depuis combien de temps ? Il ne s’en souvenait plus, il ne se souvenait de presque rien d’ailleurs.

     Depuis des années, il vivait avec sa sœur dans la ville, depuis leur plus petit enfance d’ailleurs. De deux ans son aîné, il avait tenté de veiller sur elle comme il le pouvait, mais l’un comme l’autre avaient vite compris qu’ils ne pouvaient pas se battre. Enfants, ils passaient leur temps à se cacher et voler le peu qu’ils trouvaient. Depuis peu, il avait commencé à acheter et vendre de la drogue. Avec l’argent et suffisamment de ruse, il avait pu installer sa sœur dans ce lieu qui était devenu leur « chez-eux ». Il avait cru que leur misère s’arrêterait là, qu’enfin ils pourraient être un peu heureux, mais à peine une semaine après l’installation une bande du quartier sud fit irruption durant son absence. Depuis, il avait tenté vainement de fortifier la porte, mais de plus en plus régulièrement leur séjour était visité, violé et saccagé. La première fois qu’il aperçut les verrous intacts et qu’il interrogea sa sœur, elle lui fit croire qu’elle avait oublié de les fermer. Par la suite il comprit que c’était elle qui les faisait entrer, lorsqu’ils ne venaient pas d’eux-mêmes. Prudent ? À quoi cela servait-il de l’être ? Chaque jour n’était que l’apothéose du précédent, avec son lot de malheur et de mort.

« Tu ne pars pas ? »

     Elle était plutôt jolie, et jamais vraiment triste.

« Non ».

     Il ne trouvait plus la force ni de bouger ni de parler. Pourtant, il savait qu’il finirait par se lever, par accepter la situation et la fatalité. Comme les autres fois il réussirait à mettre de côté sa colère et sa tristesse, à refouler haine et larme pour reprendre le cours d’une vie qui n’avait cessé de s’écouler. Mais pour le moment, se dit-il, il préférait ne pas bouger.

« Si tu restes, je peux te demander quelque chose ? » reprit-elle.

     Il l’observa un moment, plongeant son regard dans le sien, puis lui fit rapidement comprendre qu’il lui était tout dévoué, quelque soit sa demande. Se lovant alors contre lui, elle lui murmura à l’oreille :

« J’aimerais bien que tu me sers dans tes bras. »

     Il l’enlaça, tendrement, et ils restèrent ainsi l’un et l’autre contre le mur, à écouter les bruits de la ville. La journée passa ainsi. Il y eut une lutte chez le voisin, des cris dans la rue et des coups de feu au loin, mais ils ne furent pas dérangés.

Chapitre 3 :

     La nuit tombante fut comme un signal de réveil pour eux. Réanimés presque par magie, ils se mirent à s’étirer légèrement, pour chasser la torpeur. Ils se regardèrent et, sans raison apparente, elle se mit à rire doucement, puis l’embrassa avec fougue. Il l’accepta, puis la repoussa et se leva. Elle alla s’asseoir sur les restes de la table et, avec son attitude la plus tendre observa son frère. Pour ce dernier, quelque chose avait changé. Certes il avait retrouvé force et volonté, mais ces murs, ce plafond, cette nuit opaque qui se répandait dans la pièce au travers de la fenêtre lui étaient devenus complètement étrangers, et au milieu de tout rayonnait sa sœur. Il savait que plus rien ne serait pareil, et instinctivement il en eut peur, incapable de savoir ce qu’ils allaient devenir, comment et pourquoi. Malgré tout, c’est avec un calme remarquable qu’il déclara :

« Nous allons partir. »

     Elle n’eut aucune réaction. Elle l’observait, perdue dans ses pensées, et l’on aurait pu croire qu’elle ne l’avait même pas entendu si elle n’avait répondu simplement :

« Où allons-nous ? »

     Le ton enfantin de cette réplique le fit sourire à son tour.

« Je ne sais pas encore, loin sans doute, très loin d’ici. Peut-être à un endroit où l’on peut apercevoir des oiseaux. En as-tu déjà vu ici ? »

« Le vieux Mac’ les a tous mangés... » répondit-elle machinalement.

     La blague avait fait son temps, ni l’un ni l’autre ne sourirent. Le vieux Mac’ était un vieil homme mort depuis plusieurs années et connu pour traquer inlassablement les pigeons et autres volatiles. Il revendait parfois ses prises, et à tout prendre il était fort probable qu’à travers ses méfaits il eut achevé les dernier inconscients oiseaux qui s’étaient aventurés dans la ville.

« Nous verrons des oiseaux, promit-il, et nous n’aurons plus à vivre ainsi...Tu pourra enfin vivre, vraiment vivre, et tu pourra te marier. »

     Elle ne répondit pas.

« Nous partirons ce soir. » finit-il par dire, avant de sombrer dans le sommeil, épuisé par une nuit et une journée de veille.

Chapitre 4 :

     Les deux ombres se faufilaient précautionneusement au travers des ruelles, surprises parfois par un rayon de lune qui avait percé les sombres nuages. Elles étaient de corpulence et de taille semblable, et lorsqu’à la lumière sélénite l’on en apercevait les détails, c’étaient deux clochards des bas-fonds qui nous apparaissaient, des êtres dénués de tout, condamnés à mourir par le froid, la faim ou pris à partis par une bande en manque d’occupation.

     Toutefois c’était sous ce déguisement qu’ils avaient décidés de voyager, parce que c’est ainsi qu’ils avaient le plus de chance de passer inaperçu, aussi parce que c’était le plus simple à se constituer. Il avait obligé sa sœur à se faire passer pour un homme, pour ne pas attirer le regard des badauds. Elle avait accepté sans poser de question. Ils avaient abandonné leur logement sans même fermer la porte, sûr de ne jamais pouvoir y retourner. Il avait emporté les verrous, pour les revendre à l’occasion. Il n’y avait rien de plus facile à vendre qu’un verrou. Puis ils étaient partis, sans regret ni joie. Devant comme derrière, il n’y avait que la nuit, et les cris inquiétants de la ville qui ne dort jamais.

     Leur marche dura des heures, tant et plus qu’ils ne les comptèrent plus. Les nuages étaient si denses qu’il n’y avait pas eu de levé de soleil. Avec l’obsession de toujours aller un peu plus loin, atteindre un lieu plus propice, ils avaient traversé des kilomètres de désolation, des rues, des artères, des ponts et des ruines qui semblaient se répéter à l’infini, et partout les mêmes ombres difformes, perdues dans le néant de la nuit à vivre leurs histoires, leurs propres drames silencieux.

     Enfin, la pluie se mit à tomber et ils décidèrent d’aller se réfugier dans les restes d’une vieille demeure dont il ne restait guère plus que deux murs et quelques planches en guise de plafond. Entourée de gravas et des restes calcinés de l’incendie qui en avait eu raison, elle offrait toutefois un maigre mais bien réel abris contre l’intempérie.

     Malgré la fatigue, ils ne purent s’endormir. Ils restèrent d’abord longtemps silencieux, puis elle déclara :

« Tu te souviens de nos parents ? »

     Il ne pouvait s’en souvenir, il ne se rappelait pas les avoir jamais vu. C’était le vieux Mac’ qui les avait élevé en échange de quelques services dans sa chasse aux pigeons et plus personnels.

« Un peu, pas beaucoup... »

     Elle se retourna pour observer le ciel, rêveuse, puis redemanda :

« De quoi tu te souviens ? »

     Il réfléchit un peu.

« Notre mère était très jolie. »

« Et moi, tu me trouves jolie ? » lui demanda-t-elle.

« Tu es très belle oui. »

     Elle se souleva et vint l’embrasser sur le front. Il lui fit un léger sourire puis la recoucha et la couvrit soigneusement. Elle se laissa faire puis, une fois confortablement installée, finit par ajouter :

« Tu sais, c’est pas grave qu’on ait les mêmes parents... »

     Il ne répondit pas et elle s’endormit sans plus rien dire.

     Il observa sa sœur encore un instant, s’assura qu’elle n’aurait pas froid, puis, pour tuer le temps, observa les alentours.

Chapitre 5 :

     Des cris le réveillèrent, non pas des cris mais plutôt des rires, trop proches pour être jugés sans intérêt. Tous les sens aux aguets, il se mit à se tourner précautionneusement vers sa sœur, mais à sa place il ne rencontra que du vide. Plus inquiet que jamais, il se mit en devoir d’escalader le tas de gravats qui devait le séparer des bruits et des voix. Il dût user de toute sa volonté pour ne pas hurler lorsqu’il y parvint.

     Ils étaient douze, treize peut-être. Une petite bande peu soucieuse de la pluie, armée jusqu’au dent et sans doute complètement ivre. Ils riaient à gorge déployée, et le sujet de leur hilarité était cette grosse forme d’un vagabond à la démarche un peu perdue qui se rapprochait d’eux. Il retint son souffle en la voyant, et se mit à prier pour qu’elle fasse demi-tour. Mais déjà les autres s’étaient approchés et menaçait le clochard de coups de bâtons et d’une petite bastonnade, lorsque celui-ci fit chuter les draps qui le recouvraient. Les rires redoublèrent tandis que la silhouette nue de sa sœur s’avançait au milieu de la lueur des phares. Elle observa ceux qui l’entouraient, les défia du regard et ouvrit les bras. Il cessa de regarder. Derrière, il y eut des cris, des râles, des rires... Il ne voulait pas les entendre. Un moment il pensa à intervenir, traverser l’espace qui le séparait d’eux et les abattre un par un, mais il savait qu’il échouerait. Sa lâcheté l’écoeurait, son impuissance l’écoeurait. À chaque cri d’extase il ressentait une vague de douleur dans son corps et cherchait à s’arracher le visage. Il y eut d’autres bruits, plus violents encore, durant un temps qui n’avait plus d’importance, puis ce fut le silence et il s’écroula, vaincu dans son combat contre lui-même.

     Au matin, lorsqu’il ouvrit les yeux, son premier geste fut de se retourner et d’aller voir sa sœur. Elle gisait ventre contre terre, encore endormie. Il la recouvrit et l’emporta à l’abri sans même penser à refouler ses larmes, puis il veilla sur elle jusqu’à son réveil. À son tour elle ouvrit les yeux, et, voyant son frère, lui fit un doux sourire. Il l’embrassa sur le front et l’obligea à rester assise encore quelques temps avant de repartir. Sur sa face il restait les derniers souvenirs de la nuit, des larmes sèches qu’il n’avait pas réussi à faire disparaître.

Chapitre 6 :

     Depuis combien de temps marchaient-ils ? Devaient-ils jamais arriver ? Les maigres rayons de soleil n’éclairaient jamais que les mêmes ruines, inlassablement, et cette oppressante impression de tourner en rond, sans fin, donnait au voyage des teintes d’agonie. Mais ils avançaient, un pied devant l’autre, infatigables. Mais tandis qu’il scrutait soucieusement l’horizon en quête, enfin, d’une éclaircie dans l’étendue des gravats, elle semblait indifférente à ce qui leur arrivait, comme s’amusant presque de cette randonnée. À chaque fois qu’il l’aidait à surmonter tel ou tel obstacle, il pouvait la voir sourire. C’était un bonheur qu’il savait faux, l’illusion d’un instant, d’être hors du temps, hors de tout et libres enfin. Cette liberté, il allait lui l’offrir, il se l’était promis, mais pour cela il fallait marcher, encore.

     Perdu dans ses pensées, il ne vit pas la nuit tomber et bientôt il chuta sur un obstacle perdu dans l’ombre, pour se relever aussitôt.

     Il allait falloir dormir à nouveau. Il avisa un lieu suffisamment bon et allait y diriger sa sœur lorsqu’il aperçut non loin la lueur tremblante d’un feu. Inquiet, il se décida à aller voir de quoi il retournait, et, après avoir fait signe à sa sœur de rester où elle était, commença à se faufiler au milieu des décombres. Au centre d’une dalle de béton, il put voir un homme, seul, assis devant un feu, qui mangeait tranquillement un maigre repas. Après s’être assuré qu’il n’y avait personne d’autre, il voulut repartir, mais l’homme tourna la tête dans sa direction et lui fit signe de le rejoindre. Peu rassuré, il voulut rebrousser chemin, mais l’homme renouvela son offre de la voix et offrit de partager son souper.

     Quelques minutes, ils étaient tous trois assis autour du feu, mangeant tant bien que mal ce qui pouvait l’être. L’étranger se présenta comme un raider, un homme sans foyer parcourant le monde, sans passé ni futur, sans but aucun. Lorsqu’ils lui eurent racontés leur propre histoire, l’homme resta un moment silencieux, puis se tournant vers elle, lui proposa de l’emmener avec lui. Elle ne réagit pas.

     Il possédait un véhicule avec lequel, assurait-il, il pourrait lui faire quitter la ville et découvrir l’extérieur. Il pourrait l’aimer, si elle le permettait, et lui même serait très heureux d’avoir quelqu’un qui l’aime. Il s’arrêta de parler et les laissa réfléchir. Étrangement, elle n’avait aucune vraie réaction, comme s’il n’était pas question d’elle. Lui semblait perdu dans de profondes pensées. Pourquoi, il ne le comprenait pas... L’homme lui offrait tout ce qu’il voulait lui donner, la liberté, la joie. L’offre correspondait à ce point avec ce qu’il voulait lui donner qu’il ne pouvait l’accepter comme vraie. Pour contrer un éventuel piège, il demanda à voir le véhicule.

     C’était une vieille jeep qui devait avoir plus d’années que tous ceux qui l’observaient alors. Elle ne paraissait pas avoir trop souffert du temps, et l’examen s’avéra positif. À l’intérieur il y avait quelques réserves, un jerrican d’essence, une boîte de pharmacie et divers autres choses de première utilité. Mais c’était elle qui avait l’air la plus intéressée par tout ce qui leur était montré. Elle souriait toujours, mais de manière acharnée. Elle alla même se pendre langoureusement à l’épaule de l’étranger. L’affaire fut entendue, et le repas consommé. Alors que le couple nouvellement formé allait s’en aller, il rappela l’étranger et sortit de ses guenilles les verrous qu’il avait emporté. Sa voix tremblait, il lui proposa de les emporter, parce que ça pouvait toujours servir. Il baissa les yeux. L’étranger hésita, puis tendit la main, prit ce qui lui était offert et se retourna. Une main vint le saisir au menton, le tirant violemment tandis qu’une autre poussait le haut de sa tête dans un mouvement de torsion fatal. Le corps de l’étranger s’abattit au sol sous la lueur de la flamme. Il l’observait, puis ses mains, puis à nouveau l’homme. Il ne chercha pas à comprendre et rejoignit sa sœur dans le véhicule, qu’il finit par faire démarrer après maints essais sous la pluie de reproche de sa sœur. Celle-ci se déchaînait, tentait de le frapper, pleurait beaucoup, et il la repoussait. Entre deux sanglots, par moment, elle demandait pourquoi, et n’obtenait aucune réponse, car lui-même ne comprenait pas. Il voulait juste fuir, et fuir encore. Elle finit par se calmer et s’endormit sur ses genoux avec toute la tendresse d’un félin. La colère, évaporée, avait laissé place à une profonde paix intérieure, elle paraissait avoir atteint le paradis.

Chapitre 7 :

     La voiture roulait maintenant depuis une éternité, toujours sur la même ligne droite en direction du même point. Ils avaient quitté la ville, depuis longtemps dépassé les dernières ruines, mais le paysage désormais n’était qu’une immense plaine stérile, à perte de vue. La route, mais était-ce encore une route, défilait, interminable. Il ne s’en plaignait pas : il pensait. Il pensait à cette fuite perpétuelle, à sa sœur, à cet homme qu’il avait tué. Il pensait et ne savait pas pourquoi il pensait, quelle réponse il pouvait bien chercher et à quelle question. Sa vie ressemblait étrangement à cette route, droite, continue, toujours dirigée vers un seul but sans se soucier du vide qui l’entourait, vers un seul but qui reculait à mesure que l’on avançait. Il n’était même plus sûr de connaître ce but. Comme cette route, il avait la sensation d’aller vers nul part, dans un néant indolore, inodore, impalpable. Il repensa à l’homme, et, pour se forcer à cesser de penser, dit doucement : « Je n’aurais pas dû. »

     Elle était restée lovée contre lui jusque là, et les mots la réveillèrent. Elle serra sa jambe, affectueusement, et lui demanda s’ils étaient arrivés. Le moteur émit quelques bruits d’agonie puis repartit paisiblement, ce fut la seule réponse qu’elle reçut. Se relevant, elle tenta d’arranger sa coiffure, puis s’assit dans son siège, sembla hésiter puis, dirigeant son regard vers l’horizon, se mit à bouder faiblement.

     Les heures passèrent, la route continua de défiler, puis la question vint, naturelle, les deux l’attendaient : « Pourquoi ? »

« Je ne sais pas. » lui répondit-il. Et véritablement il ne savait pas, ou plutôt refusait d’accepter la réponse qui s’imposait.

« Tu te souviens de nos parents ? » continua-t-elle.

« Non. »

     Il avait oublié de mentir, ou plutôt ne voyait plus de raison de mentir. Dans sa gorge, il y avait cette énorme boule qui ne demandait qu’à jaillir, à s’exprimer. Il se sentait mal.

« Il était comment le vieux Mac’, avant que je n’arrive ? » demanda-t-elle.

« Comme il a été avec toi, mais pour moi. »

     Il se renfrogna, il n’aimait pas parler de cette période. Consciencieusement, il l’avait enterrée, profondément, et était parvenu à se persuader que ça n’était pas lui qui l’avait vécu. Trop tard, la souffrance remontait toute seule, aidée par des années de cloisonnement. Il pleura tout ce qu’il aurait voulu pleurer à l’époque, et effaça vite les larmes de son visage. Il ne voulait pas pleurer. « Tu crois qu’il a vraiment mangé tous les oiseaux ? » Il observa le ciel, comme pour tenter d’y trouver la réponse, tout comme si elle devait s’y afficher, puis, devant l’étendue vide de toute vie, répondit :

« C’est bien possible, oui... »

     Elle se rapprocha un peu.

« Pourquoi tu l’as tué ? Il ne me voulait pas de mal. »

     La boule au fonde de la gorge de fit plus forte, plus intense.

« Il allait t’emmener. » répondit-il simplement.

« Ce n’est pas ce que tu voulais ? »

     Il ne donna aucune répartie, mais son visage parlait pour lui, et mieux qu’aucune parole ne l’aurait jamais faite. Elle se rapprocha encore.

« J’aimerais bien voir un oiseau... » ajouta-t-elle rêveusement.

     Le moteur eut encore un sursaut, repartir, toussa trois fois et s’arrêta, définitivement. Le jerrican était vide, le réservoir aussi, les cylindres tournaient à vide depuis un moment déjà. Elle descendit et se préparait à continuer la route à pied lorsqu’elle le vit assis au bord de la route. Elle vint s’asseoir à ses côtés.

« On n’avance plus ? » commença-t-elle.

« Non, on avance plus... »

« Nous sommes arrivés ? »

     Il plongea son regard dans le sien et le fuit dans le même instant.

« Il va faire nuit, on va rester ici ce soir. » Son ton le trahissait.

Chapitre 8 :

     Ils avaient allumé un feu en brûlant un des sièges. Ils n’avaient pas parlé, mais jamais discussion silencieuse n’avait été aussi animée. Chaque regard était un puits de sous-entendus. Chaque geste ramenait à la même obsession. Elle partit chercher à manger dans le véhicule. Il fit mine de rester près du brasier, puis, tiraillé par un besoin de ne plus la quitter des yeux, alla à sa suite, silencieusement. Il avait peur qu’elle se rende compte de sa présence.

     Toutes les conserves avaient été ouvertes lorsqu’il la rejoignit, mais il demeura dans l’ombre en apercevant aussi la trousse de secours ouverte. Elle y fouillait, soulevait un flacon, le jetait. Elle finit par trouver ce qu’elle cherchait, une boîte étrange, dont elle saupoudra le contenu sur la nourriture, particulièrement sur les haricots, parce qu’il aimait beaucoup les haricots. Il ne fit pas de bruit et se coula jusqu’au feu pour l’attendre. Pourquoi, il n’aurait pas pu le dire, mais bien loin de l’inquiéter ce qu’il avait vu lui avait ôté un immense poids. Il se sentait léger, plus que jamais auparavant, et le vent froid lui était pareille que la douce et chaude caresse d’une mère à son fils. Elle arriva avec les conserves, le contenu avait été préparé comme elle l’avait pu, et présenté comme elle l’avait pu. Il mangea en silence, et elle l’observait manger, triste et heureuse à la fois. Il saisit les haricots, elle retint sa main. Du regard il lui fit comprendre qu’il savait, qu’il avait vu. Elle desserra l’étreinte, saisit la conserve et en prit la moitié pour elle, qu’elle avala. Il fit de même et bientôt toute la nourriture avait disparu. Rassasiés, ils s’étendirent l’un à côté de l’autre, le visage dirigé vers le ciel.

« Qu’y avait-il dans la boîte ? » demanda-t-il.

« De la mort-au-rat. »

     Il se contenta de fixer le ciel, et de réprimer un léger sourire.

« On est arrivés. » ajouta-t-il, rêveusement.

     Elle se tourna contre lui en l’enveloppa de ses bras. Il sa laissa faire, elle lui embrassa la joue.

« Pourquoi tu m’as dis que j’étais ta sœur ? »

« J’avais peur que tu ne partes...et puis je t’ai toujours aimée comme une sœur. »

     Elle abandonna ses mains sur son corps, l’explorant sans pudeur, il l’arrêta.

« Non, je ne veux pas, pas comme eux »

« Tu n’es pas comme eux » lui répondit-elle.

« Ils te font mal, ils veulent te tuer, je ne veux pas que tu souffres à cause de moi. »

     Elle tourna son visage vers le sien.

« Alors aime-moi, juste un peu. Eux ils ne m’aiment pas, et moi, j’aimerais bien que quelqu’un m’aime, qu’il m’aime vraiment. »

     Elle se rapprocha au point qu’il sentait la chaleur de sa respiration sur sa peau.

« Tu es d’accord de m’aimer dis ? » lui demanda-t-elle, au bord des larmes.

     Il ne répondit pas et s’abandonna à son tour dans un tourbillon de caresses. Rapidement ils furent nus, mais la pudeur n’était plus une barrière pour eux. Ils s’enlacèrent plus encore, pour ne former plus qu’un, ils étaient heureux. Soudain, il fut pris de convulsion, il suait beaucoup, mais il continua tout de même. Son esprit s’égarait, il ne comprenait plus rien, sinon que le poison faisait son effet. Elle ressentait la même chose. Le monde se faisait et défaisait sous ses yeux, et elle sentait la mort qui s’étendait dans tous ses membres, mais plus fort encore que cette mort, elle sentait son amant et c’était alors une déferlante de bonheur qui noyait toute peur et tout malaise. Elle vomit, il l’embrassa fougueusement. Soudain, il ressentit tout son corps qui se contractait, tout son être qui se recroquevillait, et, dans un seul mouvement, se libéra. Il ferma les yeux, non avoir serré la main de sa sœur. Elle maintint cette main dans la sienne, et se lova contre le jeune homme, heureuse, terriblement heureuse.

     Elle voulut fermer les yeux à son tour, disparaître, lorsqu’elle l’aperçut. En riant, elle secoua son amant et lui dit :

« Regarde, là, un oiseau... »

     En effet, un corbeau s’était posé non loin du couple assoupi et attendait patiemment que la vie les ait abandonné pour satisfaire son appétit. D’autres le rejoignirent, et sous le regard de ces inattendus témoins, elle cligna des yeux pour la dernière fois.

     Les spectateurs, alors, se jetèrent en une grande masse grouillante et gesticulante pour effacer les corps de ce qui avait cessé d’exister.

Log in to comment