"…divers accidents ont poussé la chambre des seigneurs à fermer l'exploitation minière de Delhi, jusqu'à ce qu'une solution technique soit trouvée aux problèmes rencontrés…"

Jean ouvrit les yeux. Il voyait l'écran contre le mur, et l'image du présentateur et les images des bâtiments ultramodernes de la mine de Delhi. Encore cette saloperie de mine. Finalement, ça ne valait pas le coup de se réveiller.

"…comme nous l'assure Ivan Distriovitch. Dans un tout autre domaine, le BIU a confirmé, après une heure d'attente, la rumeur de l'arrestation d'un groupe de six individus dans la ville de Québec. Parmi eux, deux mineurs de treize et seize ans et quatre adultes dont le directeur de…"

Cette fois, Jean écoutait avec attention. Des arrestations, il y en avait tous les jours, c'était normal, sur vingt-deux milliards d'individus. Mais à moins de membres du grand banditisme, dont on entendait guère parler depuis longtemps, on ne parlait d'arrestation au grand journal que pour une seule raison.

"… ces individus ont été reconnus coupables de volonté séditieuse, de menace à la paix civile et d'encouragement au soulèvement. Ils sont actuellement enfermés à la prison d'Auronne. Cette affaire relance le débat dans la chambre des seigneurs sur le sort à donner à ce type d'exaction, de par l'engorgement des établissements pénitentiaires…"

Des nationalistes! Jean les avait senti dès le départ. Encore un groupement de démantelé, mais combien qui, derrière, continuaient leur sombre ouvrage? Un violent dégoût l'avait envahi et il éteignit le poste de télévision d'un coup de pouce rageur. Quelle heure était-il? En tout cas plus celle de larver plus longtemps sur le canapé. Il se leva, on était samedi soir, Sarah et Michel allaient bientôt arriver, la table n'était pas mise et il n'était toujours pas rasé.
Il vomit donc sur le tapis, ce qui eut l'avantage de le réveiller définitivement et de lui donner un objectif à très court terme. Et à ce jeu-là, Jean était des plus efficaces. Sans perdre un instant, et à la suite, il déplaça le canapé et la table de salon en verre, roula le tapis qu'il enferma dans sa chambre, regarda la grande table de la salle à manger, se résigna et monta l'escalier avant d'entrer dans la salle de bain où, avec des gestes lents et soigneux, il se débarrassa d'une barbe d'un jour. À peine avait-il déposé le rasoir que le timbre de la sonnette retentit dans l'appartement.
Pile à temps.
Tranquillement, il redescendit l'escalier, se retrouva au milieu du salon, alluma la télévision sur une chaîne de musique, puis alla ouvrir la porte à ses amis, avec un regard de dédain pour la salle à manger. Lorsqu'il aperçut le visage de Sarah, il perdit définitivement toute sa flegme.

- Sarah, Michel, entrez, entrez! Qu'est-ce que vous attendez, que je vous porte?
Il n'était même pas sûr de rire, il se sentait tout à fait capable de soulever le couple et d'aller les attacher sur une chaise pour s'assurer qu'ils restent. L'âme humaine est bien faible quand elle se sent seule. Cependant, il n'eut aucun besoin d'user du moindre de ces procédés, car Michel ôtait déjà ses chaussures et Sarah déposait un baiser de salutation sur sa joue.
Il rougit, serra la main de son copain, rigola en entendant l'anecdote de leur voyage jusqu'à son appartement – l'ordinateur de bord de la voiture était tombé en panne, bloquant l'alimentation électrique du moteur et il avait fallu attendre le réparateur pendant plus d'une heure – puis s'assit sur le canapé, les invitant à faire pareil, ce pour quoi ils ne se firent pas prier.
Mais très vite, ils en arrivèrent au sujet de conversation du jour, le même que celui d'un peu tout le monde sur cette foutue planète depuis, à vrai dire, trois siècles déjà…

- Vous avez entendu les nouvelles, déclara soudainement Jean, l'œil brillant, ils ont arrêté un nouveau groupe.
- Ah bon? répondit Michel. C'est bien.
- Et comment, ces salauds de nationalistes devraient être exécutés, rien de moins!
Sarah et Michel se regardèrent d'un air entendu. Ils connaissaient Jean depuis très longtemps et savaient parfaitement qu'il ne manquait jamais une occasion de s'emporter contre ceux qu'il nommait couramment "la honte de l'humanité". C'était d'ailleurs le point de vue d'une majorité de la population, aussi ces paroles n'étaient-elles rien d'autre que très banales.
- Mais quand cesseront-ils, demanda Jean sur un ton plus sérieux, et quand comprendront-ils que leur "combat" n'a aucun sens?
Michel réajusta ses lunettes, signe qu'il s'apprêtait à argumenter. C'était un homme dans la quarantaine mais au regard d'une jeunesse étonnante. Il avait épousé Sarah, pourtant de vingt ans sa cadette, mais personne n'avait rien trouvé à y redire, pas même Jean qui, après avoir rencontré l'époux de sa meilleure amie, avait convenu qu'elle n'aurait pu mieux tomber. Ils étaient devenus très amis. Et c'était réellement un homme d'une grande gentillesse, bon en toute chose, doux et patient, pour qui l'altruisme semblait avoir été tout personnellement conçu.
- Les choses ne sont pas simples, déclara-t-il posément, et cela fait longtemps qu'ils combattent et sont réellement persuadés de la justesse de leur cause…
- …Mais comment peut-on être persuadé que ce qu'ils font est juste? le coupa Jean. Non, laisse-moi continuer, je sais ce que tu veux dire, mais tout de même! L'empire unifié nous a offert tout ce dont nous pouvions rêver, c'est une évolution, un mieux. Tu es historien, tu sais comme moi qu'avant, c'était la guerre, le chaos et aujourd'hui, nous vivons en paix, tous égaux et tous libres. Que peuvent-ils bien reprocher à cela?
- Qu'ils ne l'ont pas choisi? Que tout cela s'est fait contre leur volonté?
- Et alors? C'est bien mieux ainsi. Le monde est meilleur aujourd'hui.
- N'oublie pas la fin de la démocratie. Ils y tenaient beaucoup. La domination des aristocrates leur est insupportable. Pour le reste, c'est une question pour un psychologue.
- On dirait que tu les défends, railla Jean, mais ce sont des terroristes, de vulgaires bandits.
- Tu m'as demandé mon avis d'historien, lui répondit Michel, je te l'ai donné. Pour le reste, tout comme toi, je désapprouve totalement la manière dont les choses se passent.
Il y eut un léger silence, puis Jean se tourna vers Sarah et lui demanda:
- Et toi, Sarah, qu'en dis-tu? Tu es bien silencieuse.
Et ce disant, il éclata de rire. Elle rit aussi et déclara simplement:
- Une minorité de gens cherchent à répandre la haine dans le monde, mais ce n'est jamais qu'une minorité, pourquoi y prêter attention?
Il fut décidé que c'était un excellent point de vue, et ils continuèrent à discuter tranquillement, badinant presque sur le sujet, puis, passant du coq à l'âne, parlèrent travail, voyage, et, surtout, service militaire.

En effet, Jean ayant eu vingt ans allait bientôt devoir partir pour servir dans l'armée, à l'autre bout de la planète – il venait d'apprendre qu'il avait été affecté au Japon – et avait justement invité ses deux amis pour fêter cet événement qui allait définitivement confirmer son statut de citoyen à l'empire unifié. Quand Sarah lui demanda combien de temps il lui restait avant son départ, Jean répondit:
- Encore deux longues semaines, c'est interminable!
Le temps passa encore, jusqu'à ce que le trio s'aperçoive qu'il était déjà vingt-deux heures et qu'il était définitivement temps d'aller manger. Le repas, bien évidemment, était froid et il fallut attendre encore un peu pour pouvoir se mettre à table. Enfin, tous s'assirent autour d'une table que Sarah avait, avec l'aide de son mari, dressée et l'on pria. C'est à cet instant que la sonnette retentit.

Jean n'attendait personne, aussi alla-t-il ouvrir la porte avec l'appréhension inhérente à toute situation de ce genre. Sur le palier, il découvrit un grand et étrange personnage. Contrairement à lui, cet homme était habillé avec un grand soin. Tout y était intemporel, la canne, le haut de forme ou la veste à basques comme le gilet. Le regard de l'homme était direct et dur, reflet d'une volonté d'acier, toute sa personne irradiait de grandeur et de rigueur. En somme, Jean se trouvait face à un aristocrate, et, qui plus est, à un aristocrate qu'il connaissait…
- Père, qu'est-ce que vous faites ici?
L'autre eut un sourire bienveillant, et, fit savoir qu'il était parvenu à se libérer pour la soirée et avait décidé d'en profiter pour rendre une visite à son fils, malgré leurs divergences.
- Vous n'êtes pas le bienvenu ici, père.

Et ayant dit cela, Jean claqua plus qu'il ne referma la porte, soudainement pris d'un élan de rage insoutenable. Ce n'était pas la première fois que son père essayait de renouer le contact depuis qu'il lui avait annoncé qu'il refusait de suivre ses traces. À l'époque, Jean s'était rebellé et avait littéralement envoyé tout le monde paître. La vie d'aristocrate lui paraissait trop dure, insensée, il n'avait aucune envie d'avoir à subir ça, il voulait vivre, pleinement, comme les autres, les gens normaux. Et depuis ce temps, il refusait de voir son père qu'il considérait comme le symbole même d'un passé révolu. Tout au fond de lui, il haïssait cet homme, trop hypocrite entre ses déclarations d'amour et ses exigences envers ses fils. Il avait déménagé et coupé tous les ponts avec sa famille.

 Bien sûr, c'était un peu malhonnête de sa part, d'autant que c'était son père qui continuait à financer ses études, son appartement et la majeure partie de sa vie, mais finalement, en quoi cela le concernait-il? Il lui avait déjà dit qu'il n'en voulait pas, cela suffisait. Si l'autre lui donnait, il ne devait pas s'attendre à la moindre reconnaissance.
Lorsqu'il revint à la salle à manger, il voulut blaguer, mais de toute évidence, et Sarah et Michel avaient compris qui était venu ce soir-là.
- C'était lui, leur confirma Jean.
- Je m'en doutais, lui dit Sarah.

Bien vite, le temps et le vin effacèrent les restes de cette visite, si bien que, vers deux heures du matin environ, le couple, sur le départ, avoua avoir passé une excellente soirée. On se promit de se revoir encore avant le départ de Jean, puis Michel et Sarah disparurent au bas de l'escalier. Jean se préparait à rentrer chez lui lorsqu'il entendit un petit bruit venir de l'étage du dessus.

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