Etoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactives
 


Chapitre 2

 

Comme je l'appris rapidement, il était impossible d'obtenir des renseignements sur Angelo, ne serait-ce que son âge. Il resta vague sur le sujet, se contentant de dire qu'il était un peu plus vieux que moi. La principale qualité d'un chirurgien n'est-elle pas la précision, justement ? Je décidai de m'intéresser à son métier, toutes les informations étant bonnes à prendre.

"Tu as dit que tu avais des patients, mais ils ne viennent quand même pas jusque chez toi, si ?

_Pourquoi pas ?"

D'accord, même sa profession est top secrète. Le voyage risque d'être agréable... Le docteur eut un charmant sourire, comme s'il avait perçu mon agacement.

"Ma demeure n'est pas aussi excentrée qu'on pourrait le croire, elle assez facile d'accès, en fait."

C'est ça, si tu crois que je vais avaler ça, tu te fourres le doigt dans l'œil, mon pauvre. Il sourit de plus belle, redoublant mon mécontentement. J'avais l'impression de m'adresser à un mur. Un mur qui se ficherait de moi en plus.

"Mais parlons un peu de toi, Anna. Où habites-tu exactement ?"

Ah, parce qu'on a parlé de toi là ? Très bien, si c'est comme ça, je sais rester évasive moi aussi.

"En France, à Paris. A propos, comment se fait-il que tu parles parfaitement le français ?"

Tu le parles même mieux que moi, et avec un léger accent, tout au plus.

"Je l'ai appris ici, à Rome. Je trouve que c'est une très belle langue, bien que difficile à apprendre. J'ai pas mal voyagé à travers le monde, mais la France reste une de mes destinations favorites.

_Tu donnes l'impression d'avoir parcouru la Terre entière, ça a l'air merveilleux tous ces voyages ! Dis-m'en plus, s'il te plaît.

_Oh, tu sais, il n'y a pas grand-chose à raconter. J'ai suivi un programme qui m'a permis d'étudier la médecine dans différents Etats, et je suis rentré passer mon diplôme ici, en Italie. Depuis, j'exerce près de Rome, chez moi.

_Depuis ? Ça fait combien de temps que tu es chirurgien ?

_Pas très longtemps, j'ai passé mes concours en avance. Je te rappelle que nous n'avons pas une grande différence d'âge..."

J'avais cru comprendre, oui, vu que ça fait trois fois que tu le répètes.

"Et ton métier te plaît ? Ce ne doit pas être facile tous les jours, j'imagine.

_C'est vrai qu'il faut de la patience et une très grande concentration, mais j'aime l'idée de sauver des vies, et puis...ça me permet de vivre un peu en retrait. Je n'aime l'agitation des villes, mon travail est parfait pour ça."

Habiter à 70 kilomètres de toute ville, ce n'est plus vivre en retrait, mais carrément en ermite !

"Mais dis-moi, comment fais-tu pour trouver des clients ? Je veux dire, tu ne dois pas être le seul médecin des environs.

_J'ai eu de la chance, je me suis rapidement bâti une solide réputation et attiré un grand nombre de patients réguliers.

_Tes revenus ont l'air...conséquents pour un aussi jeune médecin, non ?

_J'ai...hérité."

Est-ce qu'il existe quelque chose dont il peut parler librement ?

"Mais dis-moi, tu avais l'air de t'intéresser aux voitures, je me trompe ? continua-t-il en changeant peu subtilement de sujet.

_Pas tellement en fait, je ne connais que les grandes marques et je distingue péniblement une Porsche d'une Ferrari.

_Je vois. Alors, à quoi t'intéresses-tu ?

_La littérature et la psychologie. L'esprit humain est si complexe, ses réactions si imprévisibles, ça doit être passionnant de l'étudier pour mieux comprendre le monde qui nous entoure et..."

...j'adorerais pouvoir déchiffrer tes expressions de visage et tes moindres gestes afin de savoir à quoi tu penses...

"Mais excuse-moi, tu n'as sûrement pas envie d'écouter les pauvres ambitions d'une étudiante. Parlons plutôt de tes goûts à toi.

_Tu sais, mon travail occupe une grande partie de ma vie, je n'ai plus le temps de faire grand-chose après ça.

_Tu dois bien avoir d'autres activités, non ?

_C'est vrai que j'apprécie pas mal de sports comme le golf, le base-ball, la course à pied ou à cheval... j'adore aussi nager et jouer au billard. Ah, et lire bien sûr, c'est une de mes occupations préférées. Le temps de l'innocence est ma bible, j'adore ce roman ! Enfin, je suppose que ce n'est pas à proprement parler un signe de virilité d'avouer que j'aime cet ouvrage, mais Edith Wharton dépeint à la perfection la société américaine du 19e siècle et ses personnages sont très profonds, ils semblent si réels..."

Il marqua une pause, puis reprit ses esprits et se tourna vers moi d'un air gêné.

"Désolé, je me suis laissé emporter, je ne voulais pas t'ennuyer. Dis-moi plutôt quel est ton livre préféré...?

_Aussi incroyable que cela puisse être, il semblerait que nous ayons les mêmes goûts en matière de lecture. Et ne t'inquiète pas, tu n'as rien perdu de ta virilité en m'avouant aimer un livre romantique. La sensibilité trouve toujours grâce à mes yeux, si ça peut te rassurer."

Je trouve même ça adorable, pour tout te dire...

Il me sourit et inclina la tête pour me remercier et nous discutâmes vivement du dilemme de Newland Archer, de la naïveté de May Welland et de la solitude d'Ellen Olenska. Je n'avais jamais été aussi à l'aise avec quelqu'un, en particulier un inconnu.

Je m'aperçus rapidement qu'il avait une conversation très intéressante, quand il ne s'agissait pas de lui soutirer des renseignements personnels. Il semblait avoir des connaissances très solides sur tous les sujets que nous abordâmes et m'appris un tas de choses sans jamais paraître arrogant ou méprisant. Il était également très amusant et je ne vis pas le temps passer, bien que nous roulâmes plusieurs heures. Il avait réussi à endormir ma méfiance, si bien que je ne me rappelais plus tout à fait le but de ma visite en Italie, aussi étrange que cela puisse être.

Cela ne me revint en mémoire que lorsque Angelo reçut un appel de cette Serafina qu'il avait déjà contacté chez lui. La réalité se rappela à moi si soudainement que cela me fit presque mal, tellement l'angoisse me serra le cœur, la gorge, l'estomac, attaqua mes nerfs, mon cerveau et tous mes membres, comme si elle voulait me faire payer ce temps passé à me divertir tandis que Matthew subissait une mortelle pression. Je suffoquai, je n'entendis plus rien sinon les battements de mon cœur et ma respiration saccadée, affolée. Je crus même sentir des larmes rouler sur ma peau, mais même ça n'avait pas d'importance. Seul comptait Matt.

Comment avais-je pu ne serait-ce qu'arrêter de penser à lui ? Je me détestais. Il avait suffi qu'un bel homme se présente devant moi pour que son image disparaisse de mon esprit. Pourtant, d'habitude je n'étais pas le genre à me pâmer devant n'importe qui. Bien sûr, il m'arrivait de regarder un film ou une pub juste pour un acteur, comme tout le monde, mais là je m'étais transformée dès l'instant où le docteur était apparu.

Je sentis tout à coup une main se poser sur mon bras, en un geste apaisant. J'aurais dû me raidir et me dégager, mais je frémis délicieusement au contact de sa peau et me calmai aussitôt. Je tournai la tête vers Angelo et le vis qui me regardait en souriant avec compassion, comme s'il devinait ce que je vivais intérieurement. Il salua son interlocutrice et raccrocha son téléphone.

"Ça va aller, personne ne fera de mal à ton ami.

_Ce n'est pas ce qu'avait l'air de dire la femme qui nous a menacés de mort au téléphone...

_Oh, ça..."

Comment "oh, ça" ?! C'est vrai qu'une menace de mort, c'est pas grand-chose quand on y réfléchit... Le docteur était peut-être charmant, mais une forte envie de le frapper m'envahit quand il afficha un air nonchalant. Ce flot d'émotions contradictoires me perturbait profondément, je ne savais pas si je le détestais ou si j'en étais tombée folle amoureuse dès que je l'avais rencontré. Il sembla encore une fois lire dans mes pensées et eut un sourire satisfait.

"Je me suis mal exprimé. Ce que je voulais dire, c'est que Serafina exagère toujours. Disons qu'elle est un peu... théâtrale. Elle a un goût très prononcé pour le mélodramatique.

_Théâtrale ?! Mélodramatique ?! J'espère que tu plaisantes ! Et puis d'abord pourquoi t'a-t-elle appelé ? Qu'est-ce qui se passe ?"

La panique avait pris le dessus sur l'attrait que le jeune homme exerçait sur moi. Je n'avais plus qu'une seule envie, que tout ça prenne fin, dussé-je ne jamais revoir le très séduisant chirurgien italien.

"Rien de spécial, elle voulait juste savoir où nous en étions. Je lui ai dit que nous arriverons en début de soirée s'il n'y a pas de monde sur la route."

S'il n'y a pas de policiers, surtout, vu à l'allure à laquelle on roule.

 "Et où va-t-on exactement ?

_Nous allons retrouver ton ami.

_On retourne en France ?

_... pas exactement, non.

_Pourrais-tu être plus précis, s'il te plaît ? J'aimerais bien être un peu au courant de ce que l'on fait, pour une fois, ajoutai-je avec une moue ironique."

Angelo parut hésiter, puis il soupira d'un air résigné.

 "Très bien, puisque tu es là, autant te le dire. Serafina n'aurait pas dû te menacer après tout. Nous nous rendons dans une petite ville près de Venise. Nous les verrons là-bas. Ça devrait nous prendre quelques heures, tu devrais essayer de te reposer, tu as l'air épuisée."

Epuisée ?! Non, je m'angoisse juste pour mon ami qui est coincé avec une folle furieuse qui peut le tuer à tout moment, mais c'est vrai que je suis du genre stressée, alors... Je le fusillai du regard, ce qui l'amusa de plus belle. Y avait-il seulement quelque chose qui l'agaçait ? Il ne semblait pas prendre toute cette histoire avec le sérieux qui convenait, comme si tout cela n'était qu'une vaste plaisanterie. Si seulement... Il pourrait avoir la décence de s'inquiéter pour Matt, même s'il ne le connaît pas, ou au moins faire semblant par égard pour sa plus proche amie. Comme s'il faisait assez attention à toi pour prendre en compte tes sentiments, ma pauvre... OK, quand je commence à parler toute seule, c'est que je suis vraiment dans l'état de panique le plus total, donc...

"Tu as probablement raison, je vais dormir un peu, ça devrait me faire du bien."

Le jeune homme s'était renfrogné à la vue de mon silence, ce qui confirmait le fait que mes pensées étaient visiblement trop évidentes et facilement lisibles sur mon visage. Il acquiesça cependant gentiment et me tendit un mince coussin qui ne changerait certainement rien à mon confort, mais j'appréciai le geste et le remerciai chaleureusement. Je me calai tranquillement contre mon dossier et découvris le plaisir de me détendre dans une voiture conçue pour la vitesse et non pour la sieste. Je n'arrêtai pas de me tortiller dans tous les sens jusqu'à ce que la tension de ces dernières heures vienne à bout de mon inconfort et m'emporte dans un monde de rêves et de cauchemars tous plus étranges les uns que les autres. Si curieux et insolites qu'à mon réveil je n'avais aucun souvenir de ces songes incongrus.

Je n'émergeai des brumes du sommeil que bien plus tard, au vu du ciel qui était déjà bien sombre. Nous nous étions apparemment arrêtés sur une aire d'autoroute et Angelo avait dû aller boire un café puisque je ne le voyais pas aux alentours. Je baillai et m'étirai lentement, avant de sortir du véhicule, déliant ainsi soigneusement tous mes muscles.

Je refermai délicatement la portière et me dirigeai vers l'entrée du bâtiment qui ressemblait à tous les cafés/restaurants/boutiques de souvenirs-super-jolis-que-t'achètes-seulement-parce-que-t'as-oublié-de-ramener-un-cadeau-à-des-amis-que-tu-reverras-sûrement-plus-à-cause-de-ça-alors-que-t'as-quand-même-dépensé-500-euros-pour-eux-ayant-acheté-un-porte-clés-"I<3NY"-parce-que-que-t'es-parti-à-Trifouilly-Les-Oies-je-suis-en-train-de-me-laisser-emporter-par-la-panique qu'on peut trouver sur toutes les aires d'autoroute partout dans le monde, même en Italie apparemment.

Comme d'habitude, je tirai au lieu de pousser la porte, comme c'était gentiment expliqué en quatre langues différentes au-dessus de la poignée, et je fus accueillie par un vendeur/serveur fort aimable qui m'indiqua avec toute la bonne volonté du monde la direction des toilettes. Non, je ne suis pas ironique. Du tout. Sans exagérer, voilà ce qu'il baragouina d'un ton revêche :

"Sinistra."

Je lui lançai un regard agacé qui ne l'importuna pas plus que ça puisqu'il poursuivit le visionnage de son match "France-Italie" sans se soucier davantage d'une éventuelle cliente. Bah tiens, et on s'étonne que vos joueurs se prennent des coups de tête... Ayant étudié l'italien pendant un an, je savais quelle direction emprunter, et je me rendis au fond du magasin sans prêter attention aux tablettes de chocolat, aux paquets de gâteaux, aux sachets de chips et... Bon sang, qu'est-ce que j'ai faim ! Le sandwich que j'avais mangé n'était finalement pas aussi conséquent que je l'avais cru. Mon estomac choisit ce moment pour gargouiller, comme pour appuyer mes pensées. Génial, maintenant je ne vais penser qu'à la nourriture !

Je soupirai, maudissant mon "accompagnateur" de s'être arrêté ici. J'aurais préféré me réveiller chez moi, comme si tout cela n'avait jamais existé. Mais je dus me rendre à l'évidence, cette aire d'autoroute miteuse et son propriétaire guère plus glorieux étaient bien réels.

J'atteignis enfin les toilettes pour femmes qui se situaient au bout du couloir. Je m'y engouffrai précipitamment, découvrant que finalement, nous avions bien fait de faire une pause ici. Je n'aurais peut-être pas dû boire toute cette eau chez Angelo. Je refermai la porte derrière moi et ce n'est qu'après avoir poussé le loquet que je perçus des rires qui provenaient d'une cabine éloignée de la mienne, visiblement ceux d'un homme et d'une femme. Eh, vous êtes chez les femmes ici !

Je soupirai, pestant contre le manque d'intimité que le couple m'imposait. Les éclats furent suivis d'un long silence qui me fit douter de l'existence des deux inconnus. J'étais assez fatiguée et stressée pour les avoir imaginés, mais une porte s'ouvrit brusquement, et des talons aiguilles claquèrent sur le sol.

Leur propriétaire ne devait pas être en pleine possession de ses moyens, car elle ne marchait pas droit et trébucha à plusieurs reprises, si bien qu'elle faillit tomber devant ma cabine. Elle aurait dû s'arrêter après le premier verre, celle-là. J'espère que ce n'est pas elle qui conduit, au moins. Toujours pragmatique et soucieuse des autres, en toutes circonstances, vous le remarquerez. Certes, nous allions emprunter la même route qu'elle et je m'inquiétais peut-être aussi pour ma propre sécurité, mais quand même !

J'allai vers les lavabos et la vis sortir des toilettes en titubant et en appuyant un linge mouillé contre son cou. Je haussai les épaules et me lavai les mains avec le savon rosâtre que je vois partout où je vais et que je déteste à chaque fois. J'humidifiai également ma figure avec de l'eau glacée dans le but de me redonner coup de fouet, et quand je relevai la tête, j'eus la plus grande peur de ma vie. Enfin, c'est ce que j'ai pensé à ce moment.

Angelo se dressait derrière moi, telle une ombre menaçante se reflétant dans le miroir, me fixant d'un regard assassin qui me glaça le sang. Je me retournai brusquement, prête à fuir ou me défendre contre... un jeune homme souriant qui semblait attendre gentiment que je me décale afin d'utiliser le sèche-mains. Qu'est-ce que... qu'est-ce qui se passe ici ? Je n'ai pas rêvé, on aurait dit qu'il allait me découper en tous petits morceaux avant de me brûler et là, on dirait qu'il vient prendre des nouvelles !

"Anna ? Ça va ? Tu es... livide. On dirait que tu as vu un fantôme !"

Traduction : tu as une tête à faire fuir un zombie mais j'ai reformulé ça parce que je suis un gentleman.

Mon interlocuteur tendit une main vers mon visage, sûrement pour repousser mes cheveux, mais je ne lui laissai pas le loisir de s'approcher d'avantage. Il fronça les sourcils et me fixa intensément, comme pour comprendre mon attitude. Tu ne peux pas. Soit je suis folle à lier, soit ton comportement est extrêmement suspect...

"Angelo ! Qu'est-ce que tu fais ici ? Tu m'as fait peur ! Les toilettes pour hommes sont de l'autre côté du couloir, je te signale", ajoutai-je d'un ton méfiant et franchement agressif.

Il n'avait rien de mieux à faire que d'aller séduire la première venue ? Sans être envieuse, il aurait pu se sentir un peu plus concerné par toute cette histoire. Bon d'accord, j'étais peut-être un tout petit peu jalouse mais là n'est pas le problème.

"Et toi alors ? Quand je suis parti prendre un café, tu dormais ! Ce serait plutôt à moi d'être surpris ! Je suis revenu à la voiture mais je ne t'y ai pas vue alors je suis reparti te chercher ici, et quand je te retrouve tu me regardes comme si j'étais un revenant !

_Tu es apparu derrière moi d'un coup, et avec tout ce qui arrive à Matthew en ce moment, tu m'excuseras d'être à cran ! Et puis d'abord qu'est-ce que tu racontes ? Tu étais déjà là avec une femme quand je suis arrivée ! D'ailleurs je ne te sens pas très impliqué dans cette affaire !

_Tu dois te tromper, Anna. Je n'ai parlé à aucune femme, j'ai juste acheté un croissant et bu un café, c'est tout.

_Très bien, alors si c'est pas toi, explique-moi où est passé son compagnon ?

_Il n'y avait que toi ici quand je suis entré, j'ai seulement croisé une femme qui m'a tenu la porte."

Il m'examinait à présent d'un air inquiet, comme s'il doutait de mon état mental. Dis tout de suite que je délire !

"Ce doit être la fatigue, ajouta-t-il. Il doit rester encore une petite centaine de kilomètres, tu pourras dormir là-bas.

_Une centaine ?! On n'était pas censé les retrouver en début de soirée ?

_Si...mais...on s'est fait arrêter par la police. A trois reprises", précisa-t-il avec une moue indignée, toutefois visiblement ravi de changer de sujet.

Ouais, bah crois pas que j'ai oublié que t'étais sur le point de me tuer ! Je suis pas prête de te tourner le dos à nouveau...

"C'est vrai qu'ils sont pénibles ces policiers, à vous arrêter dès que vous dépassez légèrement les 200 km/heures..., répliquai-je d'un ton acide.

_Je croyais que tu étais pressée ?"

Génial, ça va être de ma faute maintenant !

Il s'écarta pour me laisser passer, mais je déclinai son invitation et il fut bien obligé de marcher devant. Je refusai de la même façon qu'il me tienne la porte et surveillai le moindre de ses gestes avec précaution. S'il trouva mon comportement étrange, il n'en laissa rien paraître et se conduisit avec une extrême courtoisie que je rejetai à chaque fois. Nous traversions la boutique tranquillement et nous apprêtions à regagner notre voiture quand un choc sourd retint notre attention.

Je me retournai brusquement et vis l'inconnue de tout à l'heure étendue sur le béton glacial, face contre terre. J'entendis mon compagnon jurer derrière moi, ce qui me surprit car il avait jusque là fait preuve d'élégance et de délicatesse. Il se précipita à ses côtés et la retourna sur le dos, avant de prendre son pouls, ce qui me rappela qu'il était médecin.

"Elle a fait un malaise ! cria-t-il à la cantonade. Appelez une ambulance !"

Un homme le rejoignit rapidement, se présentant comme le mari de la jeune femme. Mariée, en plus ! Tu m'étonnes qu'il voulait pas avouer qu'il était avec elle ! Je fixai Angelo d'un air désapprobateur, ce qui attira son attention.

"L'ambulance n'arrivera pas avant une bonne heure, il va falloir que je lui fasse une perfusion moi-même. C'est assez isolé comme endroit", indiqua-t-il en réponse à mon interrogation muette.

Pourquoi est-ce que ça ne m'étonne pas ? Il avait donc transporté son matériel chirurgical dans la voiture... Avait-il prévu de l'utiliser pour Matthew ou l'emmenait-il partout avec lui ? Le docteur devenait de plus en plus mystérieux et... terrifiant. Avait-il drogué ou soûlé l'inconnue pour qu'elle titube à ce point et s'évanouisse ? Il n'aurait pas eu le temps, je n'avais pas dû dormir autant...

Le mot qu'il avait employé parvint soudain à mon esprit embrouillé : "perfusion"... Qu'avait réellement cette personne ? Je le demandai au jeune homme.

"Je ne peux établir un diagnostique aussi tôt, mais son pouls est très faible, elle semble avoir perdu beaucoup de sang, ce qui est étrange puisqu'elle n'a aucune plaie apparente..." constata-t-il en se tournant vers le mari.

Je crus au contraire distinguer une légère coupure sur sa gorge mais Angelo se décala, me cachant  son visage, et lorsqu'il reprit sa place originale il n'y avait plus rien. Peut-être que je suis juste fatiguée après tout...

"Je...je ne comprends pas, elle était pleine d'énergie et puis elle est ressortie des toilettes en disant qu'elle ne se sentait pas bien et là... répondit le conjoint en serrant la main de son épouse. Elle n'a fait aucune prise de sang et ne s'est pas blessée, je ne vois vraiment pas ce qui a pu... Pourquoi ne se réveille-t-elle pas, docteur ?

_Elle est très faible, mais elle ne devrait pas tarder à reprendre ses esprits, ne vous inquiétez pas. Je vais dire à l'hôpital qu'ils peuvent rappeler leur ambulance, dans quelques instants elle ira aussi bien qu'avant, vous verrez."

Depuis quand décommande-t-on une ambulance ? Je n'étais pas experte en la matière, mais il me semblait que les médecins envoyaient toujours leurs patients à l'hôpital pour vérifier leur état... Surtout quand on est incapable de dire précisément ce qu'ils ont...

Après un rapide coup de fil, le-dit médecin se tourna vers moi avec un aimable sourire.

"Es-tu prête à repartir ?"

QUOI ?! La femme n'était même pas réveillée qu'il souhaitait déjà reprendre la route ? A croire qu'il désirait quitter cet endroit au plus vite... Bizarre... A peine cette pensée me traversa-t-elle l'esprit que la victime du malaise reprit les siens et se leva sans grande difficulté, pour quelqu'un qui venait de s'évanouir en tout cas. Angelo hocha la tête avec satisfaction, lui conseilla de se reposer et rangea son téléphone dans sa poche. Il n'attendit pas ma réponse et salua le couple comme si de rien n'était avant de tirer la porte et de se diriger tranquillement vers sa voiture.

Je le suivis précipitamment, bien décidée cette fois à ne pas le laisser s'en tirer comme ça.

"Alors c'est tout ? Tu la laisses comme ça ? Tu crois vraiment que ce n'est pas important de savoir ce qui s'est passé ?

_Ce n'est qu'une fatigue passagère, rien de bien grave.

_Et toutes les personnes épuisées que tu connais s'évanouissent ?"

Il s'arrêta brusquement et me regarda droit dans les yeux.

"Ecoute-moi  bien, Anna. Sans vouloir t'offenser, c'est mon métier de savoir à quel point les gens sont souffrants, et de les envoyer à l'hôpital s'ils en ont besoin. Or, ce n'est pas le cas aujourd'hui. Donc, nous pouvons nous aller en toute tranquillité sans déranger les ambulanciers qui ont déjà assez de travail comme ça. Compris ?"

Je déglutis difficilement après l'agressivité dont il avait fait preuve en s'adressant à moi et hochai la tête, toute envie de lui poser des questions ayant disparu. Il faillit arracher la portière en l'ouvrant et se laissa tomber sur le siège plus qu'il ne s'assit. Le moteur rugit et il attendit à peine que je me sois installée pour démarrer, slaloma entre les pompes à essence et rejoignit la route en un temps record. Il fila à toute vitesse, comme s'il espérait atteindre notre destination en dix minutes, ou comme... s'il fuyait les lieux d'un crime.

Cette image s'imposa à moi, me remémorant le regard assassin dont Angelo m'avait gratifié dans le miroir, le danger qui émanait de lui à ce moment... Je frissonnai et chassai cette vision de mon esprit. J'avais dû rêver... ou essayais-je de m'en convaincre ?

Il freina soudain et se gara sur le bas-côté, manquant de m'éjecter de la voiture. Je n'en compris la raison que lorsqu'une voiture de gendarmes se gara derrière nous. Je soupirai, trois contraventions ne lui avaient-elles pas suffi ? Il veut absolument qu'on lui retire son permis ou quoi ?

"Reste là."

Comme si j'allais expliquer à la police pourquoi on doit rouler aussi vite...

Il se leva et alla à leur rencontre. Je n'eus pas l'impression qu'ils parlèrent beaucoup, le fautif se contentant de les fixer calmement. Il revint deux minutes plus tard sans PV, au vu de sa mine réjouie.

"Qu'est-ce que tu leur a raconté pour qu'ils te laissent repartir sans rien avoir à payer ?

_Je leur ai dit qu'on était pressé.

_Tu rigoles ?! Ça leur a suffi ?

_Apparemment, répondit-il d'un air énigmatique.

_Et tu ne trouves pas ça bizarre ?

_Non.

_Ils te font souvent ce genre de... faveurs ?

_Plutôt, oui."

D'accooooord. Et bah, tu es vraiment quelqu'un de... spécial alors.

Je grelottai à nouveau, mais de froid. Angelo me tendit un châle en angora qu'il sortit de la boîte à gants. Je l'acceptai avec gratitude et m'enroulai dedans, comme quand j'étais toute petite et que j'empruntais un foulard à ma mère quand elle était partie. Je ressentis soudain l'envie de lui parler, et composai son numéro sous le regard méfiant du conducteur tout en sachant qu'elle devait être en réunion et ne pourrait pas répondre. Elle décrocha pourtant dès la deuxième sonnerie.

"Allô ?

_Maman ? C'est Anna.

_Bonsoir, ma chérie. Ça va ?

_Oui et toi ?

_Bof, je sors juste d'un rendez-vous d'affaires, tu sais que je déteste ça, c'est d'un ennui... Mais pourquoi as-tu appelé ? Tes vacances se passent bien ?

_Oui oui, ne t'inquiète pas. Je voulais juste te parler un peu.

_Pas de problème. Au fait, tu ne nous a pas dit où tu étais partie ?

_Matt m'a invité à venir le voir en Italie, je vais à..."

Je me tournai vers mon voisin, attendant le nom de notre destination.

"Pericola.

_Pericola, répétai-je à ma mère, tout en notant l'ironie de ce nom qui sonnait comme un avertissement*. C'est près de Venise.

_Ah très bien. Je ne savais pas que Matthew partait en voyage. Tu l'embrasseras pour moi, ça fait longtemps que je ne l'ai pas vu. Je suis désolée mon cœur mais je vais devoir te laisser, j'ai une réunion.

_A cette heure-là ?

_N'oublie pas que c'est le matin en Australie."

Ah oui c'est vrai, tu es à l'autre bout du monde... Encore.

"J'avais oublié que tu étais partie si loin. Et bien, à plus tard alors, et bonne réunion !

_Au revoir, je t'embrasse ma puce.

_Moi aussi, au revoir."

Même si la conversation n'avait duré qu'une minute ou deux, je me sentais mieux maintenant et j'adressai même un sourire à Angelo qui me le rendit d'un air surpris. Je me calai aussi confortablement que possible sur mon siège et admirai les étoiles qui parsemaient le ciel désormais complètement noir.

Nous roulâmes une bonne demi-heure sans nous faire contrôler une fois de plus. Le chirurgien ne ralentit que lorsque nous arrivâmes dans une charmante petite bourgade au charme méridional. Je pus même apercevoir la mer au loin, le village étant situé au sommet d'une des rares collines d'Italie. Il s'arrêta devant ce qui ressemblait à une mairie et fit le tour du véhicule pour m'ouvrir la portière avec galanterie. J'appréciai le geste et marchai prudemment sur le sol pavé irrégulièrement. Le hameau semblait vraiment minuscule mais restait plutôt animé, du fait de sa population  essentiellement composée de jeunes, d'après ce que je constatai dans les rues.

J'entrai dans le bâtiment devant d'Angelo, ayant complètement oublié ma résolution. J'allais enfin revoir Matt ! Le hall était silencieux et vide, à l'exception d'une séduisante secrétaire qui nous indiqua un escalier. Je dévalai les marches et traversai un couloir à toute allure, suivie de mon compagnon et m'arrêtai devant trois portes, ne sachant laquelle emprunter. Je le laissai me guider et empruntai celle du milieu. J'entrai dans une salle immense et manquai de m'évanouir devant le spectacle qui s'offrait à moi.

Mon ami était couvert de chaînes qui le maintenaient contre un mur, le visage émacié, deux grandes cernes violettes et une barbe de deux jours lui mangeant la moitié du visage. En face de lui, sur une table d'opération étaient posés deux corps entièrement recouverts d'un drap, sauf leur tête d'une pâleur plus qu'inquiétante. Deux hommes armés à l'allure imposante encadraient leur prisonnier et une jeune femme dont le visage était caché par une chevelure flamboyante était penchée sur lui.

Elle se redressa quand elle nous entendit entrer, un mince filet de sang coulant entre ses lèvres rouges. Je la reconnus sans jamais l'avoir vue. Sa voix me confirma son identité.

"Anna ! Te voilà enfin ! Ton ami t'attendait... impatiemment."




* Pericolo signifie danger en italien.


Connectez-vous pour commenter