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Tant dit l'histoire que Keidran enfermé, ombre d'Elebren, eut pour ombre Arnon, lequel céda à Dine et par Erveline fut jeté dans un puits au coeur des bois de Dis d'où il ne devait plus ressortir avant la chute de la troisième cité. Pour garder ce puits était Haro, pantin d'esprit, ombre d'Arnon, éclat de Dine, esprit des bêtes des bois de Dis, et Haro avait pour formes un loup d'obscurité, à quatre pattes quand il était couché, à six pattes quand il marchait et à huit dans la course. Haro avait les yeux des fauves, des crocs de nacre visibles quand il soufflait de sa lourde haleine mais pas de cou et une queue noire si courte qu'elle se confondait au pelage. Tel était Haro, le gardien du puits d'Arnon.

L'esprit n'avait pas de pensées propres, mais d'autres pensaient pour lui, et autrui lui ordonna de lever des bêtes pour garder le puits. Les animaux ne manquaient pas, pantins de chair, insectes et vermisseaux ou grands ours et cerfs si prisés. Ils étaient épars à travers les bois de Dis, entre les troncs humides couverts de mousse et les clairières ternes mêlant boue et roche parmi les herbes. Ces forêts étaient vieilles, et pauvres et délavées, les arbres tordus et ci et là effondrés par le sol traître et les pluies battantes. Haro né avec elles les avait vues grandir et fleurir, et grandir avec elles ce million de petites vies, et il les avait vues s'étendre et s'embellir, si joyeuses et ensoleillées, et il les avait vues se flétrir et s'assombrir à mesure que le puits se creusait, et les animaux et Haro ignorer ce trou sombre, toujours plus large et profond, dont ils ne savaient rien et ne savaient se soucier. Haro ne voyait que ces bois si chers et familiers, usés comme lui par une journée d'éternité, et le fourmillement de vies qui l'entouraient.

Alors Haro souffla de sa lourde haleine sur chaque animal et chaque animal reçut une partie de l'esprit, et prit conscience d'exister, et la conscience était pour les animaux le plus grand état de félicité. Les animaux grands et petits, fauves et proies, vinrent auprès de Haro prendre l'apparence des hommes pour le servir. Eux qui avaient été muets durant cette journée d'éternité faisaient à présent écho aux pensées de Haro, et Haro les regardait aller et venir autour de lui, près du puits, sans voir le pantin d'esprit couché qui haletait de plaisir.

Tant fut fait qu'il y eut cent bêtes autour de l'esprit, et l'esprit leur dit : « Déboisez les arbres et bâtissez un autel et une palissade pour le puits. » Et les bêtes apprirent à bâtir autel et palissades, et à déboiser les arbres, et ils se mirent à l'ouvrage. Mais contre le puits était un saule qui avait l'âge d'Haro, et Haro eut pitié à l'abattre. Il dit : « Préservez le saule. » Et les bêtes se mirent à admirer le saule et à le soigner, et elles se frottaient parfois contre en croyant ainsi se prémunir des maux et maladies.

Quand les arbres eurent laissé place à la clairière et que la palissade fut bâtie, et qu'on avait planté des piquets et tiré des peaux autour du puits, il y avait alors mille bêtes autour de l'esprit, et l'esprit leur dit : « Chassez les animaux pour vous nourrir, mais n'approchez pas des hommes, car ils vous tueraient. » Haro trembla à l'idée des hommes, et les bêtes avec lui tremblèrent et cherchèrent des abris. Elles bâtirent des tentes et des abris, et telles chassaient sous des traits d'homme, telles sous des traits d'animal, puis elles mangeaient seuls ou en curée autour de foyers, la viande et les fruits et les herbes avec l'eau que d'autres bêtes rapportaient. Haro les regardait oeuvrer ensemble et se chamailler, et se laisser bercer par leurs grognements et leurs cris. Derrière lui le puits était béant.

Tant alla qu'il y eut dix mille bêtes éparses dans et hors de la clairière, quand toutes ressentirent la peur terrible que ressentit leur esprit. Haro se leva, car approchait un démon. Il ne savait si le démon menaçait le puits, et suppliait ses bêtes de s'écarter pour que le démon ne les blesse pas. Mais le démon ne s'intéressait pas aux bêtes, qui alla directement devant Haro et tel lui ordonna :

« Avant chaque nouvelle lune tu jetteras un humain dans le puits. »

Le démon regardait Haro, et le démon avait les yeux de Haro, si bien qu'Haro regardait en lui-même où aucune pensée ne venait lui dire comment répondre. Or le démon ne partait pas, mais attendait une réponse, et l'esprit entra dans une grande frayeur. Mais s'il refusait, le démon sûrement tuerait toutes ses bêtes, et déjà Haro pouvait sentir l'odeur du sang.

Seulement cet ordre était impossible, et Haro trembla également à l'idée des hommes qui les chassaient et tuaient si aisément. Aussi pour toute réponse l'esprit ne pouvait qu'enfoncer le museau dans la boue et gémir sous le regard du démon.

Le démon s'accroupit devant Haro et dit encore :

« Nous ne sommes guère différents, toi et moi. Entre nous ne se dressent qu'une poignée d'infinis. Quel défectueux outil que celui qui s'attriste d'accomplir sa tâche. Les bêtes sont faites pour mourir. »

Ces mots firent rejaillir le spectre de la mort à Haro qui gémit de plus belle, telle une bête qui reçoit un coup de lance. Sans nulle doute il ne comprenait pas ce que le démon disait, et l'esprit réalisait seulement ce qu'il savait depuis longtemps, que ses bêtes souffriraient pour garder le puits. Il aurait voulu supplier le démon, ramper à ses pieds, et il lui semblait que certainement, s'il défendait le puits seul alors les bêtes n'auraient pas à mourir.

Le démon se releva et dit :

« Tu jetteras un humain dans le puits. Comment n'importe pas. »

Et le démon n'était plus là, et les bêtes comme après un orage ressortirent et se lamentèrent sans savoir pourquoi, et vinrent se réconforter autour de Haro en pleurs. Il leur cria : « Allez-vous en ! Repartez dans les bois ! Si vous restez, les hommes à coup sûr vous tueront ! » Mais les bêtes n'en prirent que plus peur, et il les entendit supplier, et il les vit gratter la terre et s'y rouler, et ramper l'une vers l'autre entre mille geignements. Tel était l'ordre de Haro qu'il sonnait comme une punition, et les bêtes souffraient de devoir se séparer de leur conscience. Alors l'esprit, bouleversé et frappé de remords, leur promit qu'elles pouvaient rester et les berça de sa voix jusqu'à ce qu'enfin elles se calment et s'endorment.

Car Haro devait à présent jeter un humain dans le puits. Les bêtes pensaient comme lui, et il était entouré d'échos de ses propres doutes, tant les humains étaient effrayants. Ces pensées disaient d'aller trouver un humain à jeter, mais l'humain se débattrait, et les bêtes glapissaient face à leur impuissance. Elles étaient moins effrayées à l'idée de mourir qu'à celle de la punition si un humain n'était pas jeté dans le puits, car alors on leur prendrait leur conscience. Haro allait caressant celles qui passaient près de lui, pour les rassurer, et lui-même couché ne put s'empêcher de pleurer pour ses bêtes qui s'offraient si facilement.

Tant pensa et repensa Haro qu'il ne vit pas d'autres solutions, mais de se préparer à combattre les humains, et douloureusement il se faisait à cette idée quand une autre lui vint, et il dit alors :

« Allez partout où il y a des humains, et dites-leur la volonté du démon. »

Tel était le désespoir de Haro qu'il s'était raccroché à cette idée que les humains suivraient la volonté du démon. Car qui ne la suivrait pas, et fort de cette raison Haro envoya un émissaire à chaque ville, chaque village, chaque hameau, chaque troupe et chaque campement, partout où ses bêtes savaient être des humains, et ils leur répèteraient la volonté du démon. Ainsi on leur livrerait un humain pour le puits, et nul autre n'aurait à mourir.

Voici ce qu'il advint.

Quand l'esprit des bêtes eut prit cette décision, tant était qu'il y avait dix mille bêtes grouillant dans les bois de Dis, et mille d'entre elles s'égaillèrent dans toutes les directions, qui allèrent aux villes, villages, hameaux, troupes et campements, sous leurs traits d'animaux en plein jour pour se rapprocher sûrement, à traits d'hommes la nuit quand l'obscurité et la présence douce de Haro leur offraient protection. Car Haro les accompagnait toutes, émissaires de l'esprit, et avec elles il partageait les espoirs et les troubles. Elles traversèrent orées et lisières pour s'échapper dans les plaines et dans les collines à l'est, par les sentiers et rivières et jusqu'à la route pavée de briques ocres. Elles allaient s'égaillant, qui s'informant à la faune présente, qui s'orientant aux étoiles ou au vent, et leurs appels semblaient étouffés par la nuit sombre. Elle couraient à vive allure et avec elles courait Haro de ses huit pattes puissantes, jusqu'à trouver clôtures et champs, murs et feux de camp.

Alors chaque bête, arrivée au plus près, hésitait face aux hommes. Là-bas au village de Fleurdartier il y avait quelque fête que l'émissaire ne pouvait pas comprendre, et les clameurs et les danses offraient un spectacle redoutable. Cette émissaire la première, après avoir hésité longtemps, approcha les hommes et, sortant des buissons, s'avança vers les maisons.

Les animaux du village annoncèrent sa venue à grande agitation, puis se terrèrent, et la bête rendue courageuse par la présence de Haro se figea devant les villageois dont les danses cessaient, et qui en la voyant venaient les uns avec des armes, les autres plus prudemment, et tels allant cacher leurs enfants. Il n'y avait plus de danse, plus de musique et plus de clameurs mais des dizaines d'hommes et de femmes armés de fources et de bâtons. Haro, lui, voyait derrière les hommes une présence immense, et démoniaque, qui pesait d'un doigt sur la vie de sa bête et menaçait à tout instant de l'étouffer. Il gémit et supplia le démon de lui pardonner son intrusion, mais il avait besoin d'un humain à jeter dans le puits, et sa bête à son tour se mit à parler aux hommes :

« Donnez-nous l'un des vôtres, et la paix durera. »

Elle était frêle, la voix de l'émissaire, et l'émissaire luttait pour ne pas s'enfuir simplement, car tant lui criait son instinct que les humains allaient l'assaillir et la tailler en pièces. Mais les humains étaient sages et savants, et l'un d'eux du village de Fleurdartier s'avança :

« Que veux-tu dire par, la paix durera ? »

Ni la bête ni Haro ne comprirent la question, et la bête apeurée répéta tout ce qu'elle pouvait comprendre, et dit :

« Donnez-nous un humain, ou avant la nouvelle lune dix mille bêtes rougiront la terre et le fer et les flammes n'épargneront ni femmes ni enfants. »

À ces mots les humains ne discutèrent plus, mais s'en vinrent à la bête qui voulut s'enfuir, l'attrapèrent et la taillèrent en pièces sous les yeux de Haro. Il vit sa bête s'effondrer et les coups fondre, et il glapit d'horreur, et se tourna vers la présence démoniaque pour lui supplier d'intervenir, mais la présence n'en fit rien. Les humains dépecèrent l'émissaire, puis comme seule concession offrirent les restes à leurs chiens, et ce fut ainsi que le village de Fleurdartier le premier défia la volonté des démons.

De heures encore, et jusqu'au soir et tandis que la fête jouait tardivement parmi les maisons, Haro resta à tourner autour du corps de sa bête, et il grattait les restes et gémissait, et la colère se mêlait à la tristesse, car il n'avait pas pu la protéger des hommes.

Or d'autres émissaires rencontraient d'autres humains, et courageusement elles aussi s'approchèrent pour délivrer le message. Et Haro avec elles les regarda approcher les humains, et à chaque fois une présence démoniaque dominait la rencontre, qui était prête à écraser la bête, et Haro venait en rampant supplier de l'aide, ou qu'au moins on laisse repartir la bête, ce qui arriva quelques fois.

Car le refus fut partout le même, et tout autant on les tua à vue avant qu'elles ne parlent, et Haro tirait les corps meurtris ou indolents loin des hommes et les recouvrait pour retenir la vie qui s'en échappait, et en sauva ainsi plusieurs. Les autres étaient dépecés sous ses yeux, ou allaient s'épuiser dans les bois, contre un arbre, sous un buisson, roulée en boule à même la terre et souriante à l'idée d'avoir si bien servi et d'avoir une conscience. Certaines étaient brûlées par les hommes, parfois vives, et leurs cris dans la nuit effrayaient tant les autres bêtes que jamais Haro n'imaginait les renvoyer vers ces lieux, qui faisait que les humains recouraient à de telles méthodes.

Quant à la bête qui approcha de la cité de Dis, après avoir parcouru deux jours et une nuit la route de briques ocres, quand elle vit seulement à l'horizon les murailles de la cité, elle se figea. Rien n'aurait pu la faire approcher de ces murs, et Haro tapi avec elle n'aurait pas non plus approché, tant la présence démoniaque y était écrasante. Il lui semblait qu'un seul pas de plus l'aurait anéanti.

Mais la bête ne pouvait pas se résoudre à reculer non plus, car il fallait demander aux hommes qu'ils leur donne l'un des leurs, et ainsi la bête tapie entre deux arbres, tout en mâchant des feuilles se cherchait vainement du courage.

Or partout ailleurs les émissaires étaient massacrés ou s'enfuyaient la peur au ventre, et Haro était déchiré à l'idée de leur faire continuer leur route vers encore plus de guet-apens. Qu'un seul humain dise oui, et toutes ces morts n'auraient pas été vaines, et il s'en consolait en réconfortant telle bête qui mourait entre ses pattes, telle autre plantée par deux piques trop près de la ville et que les démons ne lui laissaient pas approcher, et l'une parmi les plus rares qu'on lui arracha pour aller la vendre, et qui hurla et se débattit comme si on la tuait. Haro la regarda partir loin d'elle et ce fut comme un déchirement.

Alors il n'y tint plus, et l'esprit brisé et vaincu rappela les émissaires encore vivantes, guère plus de six cents, et sur sa forme de loup il pouvait sentir les centaines de coups que lui avaient portés les hommes. Dans la clairière élargie les bêtes agitées criaient et feulaient et en venaient aux griffes au moindre incident. Telle était l'agitation.

Mais une bête ne revenait pas, qui toujours face aux murs de la cité de Dis à l'horizon voulait croire qu'elle aurait le courage de s'y rendre. Sûrement, dans la cité les hommes seraient différents, sûrement ils se soumettraient à la volonté du démon. Tels étaient les échos de pensée, et la bête tremblante et enragée se morfondait entre les arbres, et se tirait le pelage et allait jeunant, sans repos ni sommeil, et avec elle Haro faisait les cent pas devant cet horizon. Car c'était la sa dernière chance, lui semblait-il, d'éviter un bain de sang.

Or Haro regarda cette bête hésiter et se morfondre, et il se faisait à cette idée quand une autre lui vint, et il dit alors :

« Retournez voir les humains, et négociez avec eux. Offrez-leur tout ce qu'ils demandent, et ne demandez qu'un vieillard, un malade, un condamné, un criminel, ou même un mort. »

Tel était le désespoir de Haro qu'il s'était accroché à cette idée que les humains suivraient leur intérêt et la raison. Sans doute il y avait un humain dont ils voudraient se débarrasser, et le démon n'avait pas précisé comment l'humain devait être, et s'il devait seulement être vivant. Peu importait après tout le comment. Et si cela ne suffisait pas, il leur offrirait tous les trésors des bois de Dis, toutes les rançons, et les humains accepteraient l'échange.

Voici ce qu'il advint.

Dans toutes les terres de Dis la nouvelle s'était propagée que les bêtes attaqueraient avant la nouvelle lune si on ne leur livrait pas un humain. Telle fut la nouvelle apportée par les animaux, et Haro l'entendant se rassura, car les humains avaient entendu raison. Sans aucun doute à présent ils accueilleraient avec joie ses émissaires, et les bêtes partirent avec assurance, comme si quatre cents morts n'avaient pas eu lieu. Mais il y avait eu quatre cents morts et pour s'en rappeler Haro fit ériger un autel à l'écart de la clairière, sur une petite butte, où les bêtes allumèrent un feu qu'elles garderaient vif et clair jusqu'à l'heure où l'humain serait jeté dans le puits, et alors l'esprit des bêtes serait apaisé.

Mais d'autres humains affluaient aux villages, tout en armes et couverts de mailles, et telle fut la nouvelle apportée par les animaux, et Harlo l'entendant s'effraya à nouveau car on allait le chasser. Mais il devait trouver un humain à jeter dans le puits, et il courut donc aux côtés de ses bêtes à la rencontre de ces humains, et aux villes et villages, et aux hameaux et aux troupes et campements, et dans le jour terne les plaines lui parurent vides et sordides, boueuses et trop dénudées. Il eut peur pour ses bêtes et en chemin l'esprit rallia d'autres animaux qui, devenues bêtes, allèrent escorter ses messagères. Ainsi elles allèrent, jusqu'à une douzaine traversant plaines et champs à la rencontre des hommes.

Nombre furent surprises dans leur sommeil, la guetteuse abattue sans qu'Haro ne puisse la prévenir, les autres frappées avant d'avoir pu se redresser, et Haro hurlait pour les prévenir, et les démons le muselaient. Nombre furent surprises dans les champs, par les chemins ou dans les bosquets, et les humains les pourchassèrent et les massacrèrent avec talent. Haro aboyait à chaque coup porté, et leur criait de fuir et ses bêtes fuyaient ou se retournaient pour se battre, à coups de griffes, à coups de crocs, pour s'effondrer sous les lames et les traits. De désespoir Haro appelait d'autres animaux à l'aide, qui devenus bêtes se joignaient aux mêlées et y mouraient à leur tour, et l'esprit anéanti errait encore des heures après sur le lieu du massacre, les yeux pleins de larmes et la rage à la gorge. Nombre furent tuées à l'approche des villages et hameaux, et poursuivies par les cavaliers et les chiens, et achevées dans quelque fossé ou ruisseau.

Les autres purent s'approcher des hommes qui, menaçants ou curieux, les écoutèrent, et dans un petit hameau ce fut un vieillard qui, pour tous les habitants, vint parler à la bête.

Le vieillard vint seul à la bête, marchant sans peine mais se tenant sur son bâton une fois devant la bête, et son visage était flétri de rides et il portait une bure qui avait presque deux lustres. Le vieillard demanda à la bête ce qu'elle voulait, et la bête dit :

« Donnez-nous l'un des vôtres. » Et la bête récita : « Ce peut être un vieillard, ou un mendiant, un prisonnier ou un mourant, ou même un mort. »

Mais le vieillard leva la main pour lui dire d'arrêter, puis après un instant répondit tristement :

« Ne te fatigue pas. Retourne dire à tes maîtres qu'il n'en est pas question. »

Haro couché derrière sa bête baissa les oreilles, mais il se sentait encore plein d'espoir car on n'avait pas tué son émissaire. Et l'émissaire sentant cet espoir voulut insister, et dit :

« Nous vous donnerons tout ce que vous voudrez en échange. Vendez-nous un cadavre, et nous nous en irons. »

Mais le vieillard secoua la tête et soupira, puis dit :

« Il n'y a rien à faire. Les démons nous regardent, nous ne vous livrerons pas même un os. Passe ton chemin, va dire à tes maîtres que nous refusons. »

« Je ne comprends pas. » Dit Haro et tant dit sa bête : « Mes maîtres ne sont-ils pas aussi les vôtres ? »

« C'est une façon de parler. » Corrigea l'homme. « Je ne crois pas vraiment aux démons, tout comme je ne crois pas que vous soyez maléfiques. Je t'en prie, pars, je ne te veux pas de mal et ce n'est pas ta faute si tes maîtres sont cruels. »

Or la bête ne pouvait pas partir, car il fallait convaincre les humains de donner l'un des leurs à jeter dans le puits. Il le fallait avant la nouvelle lune, aussi la bête insista et le vieillard enfin, en soupirant, se détourna et dit à la bête de ne pas le suivre, et s'en retourna au hameau. Et la bête un instant hésita à le suivre, mais n'osa pas faire un pas, et le héla encore pour tenter de négocier, mais les humains ignorèrent les cris de bête et enfin Haro lui souffla de rentrer.

De tels échanges furent l'exception. Bientôt cinq cents messagères étaient tombées, et plus de mille bêtes venues les défendre, et dévasté l'esprit des bêtes rappela les survivantes. Il retraversa avec elles les plaines devenues hostiles, et toute fumée et toute silhouette les faisait déguerpir à présent. De partout les animaux venaient parler de troupes d'hommes cherchant des bêtes à tuer et qui se faisaient payer pour fouiller les bois ou protéger les habitations, tandis que les villageois eux-mêmes préparaient haches et lances, et pour les plus riches faisaient forger quelque épée aux forges.

Mais une bête ne revenait pas, qui toujours face aux murs de la cité de Dis à l'horizon était décidée à s'en rapprocher jusqu'aux portes. Haro tournant autour d'elle lui disait que c'était inutile, et que les troupes d'hommes venaient surtout de Dis et n'avaient rien plus pressé que d'accumuler les peaux sur leurs montures.

Or enfin la bête se réveilla au milieu de la nuit, vit la lune pleinement illuminée et, le coeur serré, se résolut. À l'aube Haro la vit sortir des arbres et s'avancer dans la plaine en direction de Dis. Haro hésita à la suivre, un millier d'échos lui disant de s'enfuir, mais s'avança aux côtés de son émissaire. Celle-ci avait souffert de faim et de fatigue, mais la présence de Haro lui rendait toutes ses forces. La présence démoniaque, tout le jour qu'il fallut pour gagner les murs, les écrasa de plus en plus, mais les laissa faire, et même écarta de leur chemin tout homme qui aurait pu les apercevoir, où Haro trouva un maigre réconfort.

Devant les portes fermées de la cité de Dis les attendait le démon. Alors la bête se figea, et regarda les portes avec terreur, et encadrant les portes les tours gigantesques, blanches de nacre, chargées de meurtrières, qui n'étaient que le début de forteresses. Leur taille était telle qu'elles semblaient à la bête se perdre parmi les nuages, et il ne semblait pas y avoir d'ombre à leurs surfaces.

Haro cependant avait rampé devant le démon en geignant, et n'osait pas parler, mais enfin et craignant que le démon ne s'impatiente, il murmura :

« Merci, merci pour ma bête, qui n'a rien fait et veut seulement parler aux hommes. »

« Ta bête ne mourra pas. Dis-moi, Haro, comment se passe ta mission ? »

L'esprit releva la tête sans comprendre, et chercha à répondre au démon qui le regardait sans expression :

« Je n'ai pas désobéi ! Je jetterai un humain dans le puits avant la nouvelle lune, et dix mille bêtes rougiront la terre et le fer et les flammes n'épargneront ni femmes ni enfants. »

Et le démont répondit : « Tu mens. »

Et il n'y eut plus de démon, mais une flèche fila dans l'air et faucha la bête devant les portes, qui s'effondra sans un cri. Haro hurla d'horreur, et hurla encore en cherchant l'agresseur, mais il n'y avait que les portes et les murs et les tours et les nuages, et la présence démoniaque écrasante. Et Haro hurla encore avec toute la force des fauves et se jeta sur le corps de sa bête pour en retenir la vie, et la sentit hoqueter contre lui et le sang couler de la flèche dont la pointe avait percé d'autre part et s'était fichée entre deux briques de la route.

Les heures passèrent où Haro se débattit, devant les murs de Dis et dans la clairière où était le puits, où les bêtes s'étaient tendues comme à l'approche de la tempête et où la nervosité était telle qu'elles ne mangeaient plus. Puis la nervosité laissa place à un souci constant et les bêtes se lavaient tant qu'elles pouvaient et allaient l'une à l'autre comme pour chercher quelque blessure à guérir, et s'apportaient des cadeaux, et les apportaient aveuglément au puits et à l'autel à l'écart où la flamme brûlait toujours. À l'approche du soir les bruits de bêtes furent tels qu'en réponse plusieurs villages firent sonner leur cloche.

À l'approche du soir Haro tira sa bête meurtrie loin des portes de Dis, jusqu'à ce que l'obscurité les engloutisse. Alors, emportant la bête avec lui, l'esprit retourna aux bosquets où d'autres bêtes apportèrent tout ce qu'elles trouvèrent d'herbes, de baumes et d'onguents. Et Haro lui-même résolut de se blottir à la bête et de rester ainsi jusqu'à son réveil ou jusqu'à ce que son devoir l'y soutire. Parfois des accès de rage lui faisait serrer les crocs et baver abondamment, puis il oubliait tout pour s'abandonner aux suppliques, et les suppliques mouraient également.

Haro lui-même avait arraché la flèche de la chair meurtrie, et retenu le sang jusqu'à ce que ses bêtes aient fabriqué des pansements. Alors enfin, au milieu du jour suivant la bête reprit vie, et s'éveilla en fièvre, et ses yeux semblèrent se plonger dans ceux de Haro, mais se fermèrent pour ne voir ensuite que les feuillages du bosquet. Mais l'esprit des bêtes ne l'en serra que plus fort pour arracher à ce corps tout ce qu'il restait de plaies et de maladies. Puis quand la bête fut en état de se lever, sans attendre d'être capable et chancelante, celle-ci s'arracha à l'étreinte et Haro resta derrière, couché et haletant, car l'esprit déjà meurtri de mille coups avait épuisé ses forces pour sa créature. Et même quand celle-ci fut sauvée, Haro ne ressentit guère qu'un faible éclat de joie sous le poids qui l'étourdissait. La rage sourde s'était muée en quelque chose comme de la fureur.

Voilà qu'alors une troupe d'hommes s'aventura du côté de la clairière, et ils n'étaient que sept et peu armés au milieu des bois. Alors qu'ils approchaient, l'esprit eut pour pensée qu'il fallait garder le puits, et il souffla lourdement. Ses yeux de fauve étaient ceux de cent mille bêtes éveillées dans tout le bois, qui encerclaient les hommes de toutes parts avec l'instinct du meurtre dans leurs veines.

S'il pouvait en capturer un seul, eut encore l'esprit comme pensée, ses bêtes ne seraient pas mortes en vain.

Alors, malgré la présence terrible au-dessus des hommes, il se jeta sur eux.

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Portrait de Vuld Edone
Vuld Edone a répondu au sujet : #21471 il y a 2 mois 3 semaines
Hi'.

Brièvement. J'ai mis ça en one-shot en attendant d'avoir une saga pour, mais je vois "Haro" comme une saga.
L'univers est celui du Liscord, avec mes démons, d'où une première phrase volontairement dense et confuse. Un premier intérêt est, vis-à-vis de cet univers, de vouloir montrer en quelque sorte les coulisses, la face cachée de ce qui se passe dans les aventures. Un second intérêt est le style "faux médiéval" qui permet une écriture automatique confortable et suffisamment dans le ton. Un troisième intérêt est l'obsession de Haro pour ses bêtes, qui est le conflit émotionnel du texte et qui fait écho à mon souci de préserver mes personnages.
Si la fin semble précipitée, c'est normal. Il resterait normalement une page pour conclure la seconde tentative de Haro et en arriver à la première "bataille", mais outre qu'il est 2h30 du matin et que je ne sais pas si demain je reprendrai le texte, j'ai surtout pu placer le mot "fureur" qui était quelque part mon objectif pour le premier chapitre. Donc yup, j'ai coupé la fin.

Sept pages reste quand même un pavé, mais j'ai pris plaisir à l'écrire et c'est ça qui compte.
Portrait de Ignit
Ignit a répondu au sujet : #21475 il y a 2 mois 2 semaines
Beaucoup de choses me semblent floues après la lecture (notamment sur les démons), mais cela me semble volontaire et de ce que je crois lire, cela fait partie d'un univers dont il me manque (il faut que je me rattrape) des morceaux.

J'ai pris plaisir à le lire même si les phrases très longues (les "et [...]") m'ont parfois donné un peu de mal.
Je ne saurais pas expliquer pourquoi mais j'ai eu également un peu de mal avec les nombres, et notamment avec les émissaires. Les nombres sont pourtant énoncés mais c'est peut-être le contrecoup de la longueur des autres phrases ; à me concentrer sur la lecture de celles-ci, j'ai peut-être mis de côté d'autres détails.

Pas grand chose d'autre à redire hormis ; le style est intéressant et ça me donne effectivement envie de lire une suite !


Petite faute qui a dû t'échapper (je croyais en avoir vu d'autres à la première lecture mais tu as dû faire une passe de vérification sur le texte) :

Et le démont répondit : « Tu mens. »

Portrait de Zarathoustra
Zarathoustra a répondu au sujet : #21477 il y a 2 mois 1 semaine
Effectivement, les premiers paragraphes sont un peu ardues. Tu postes d'entrée de jeu ton background et c'est à double tranchant. On est un peu largué m&ais on est aussi conscient d'un monde plus vaste avec des inter-actions. Je dirais même qu'on est face à un monde cosmique. Et je dois dire que ce matériau est très excitant (pas en l'état mais dans ce qu'il suggère).
Bon, je dis ça, mais on je commence à connaitre un peu ton monde et j'ai des noms qui me servent de balises. Et puis, les démons, les relations hommes et bêtes, c'est effectivement du connu. D'ailleurs, j'ai presque l'impression d'a&voir déjà lu cette trame dans un autre de tes textes.

Ce que j'ai apprécié, c'est la clarté de la situation. Nous sommes face à une sorte de conte ou de légende, ou tout du moins, le moteur narratif et le style m'y ont fait songé. C'est intéressant parce que cela donne une dimension quasi universelle à ton texte. Au fil des phrases, on sent qu'il nous parle au-delà des mots et qu'il y a là une forme d’allégorie.
Concernant le style, il est à la fois adapté et clair, même si je trouve parfois certaines formulations un peu archaïsantes. J'ai noté également la sur-utilisation de "tant".
Concernant l'intrigue, par contre, elle fonctionne parfaitement. On a envie de connaitre le dénouement. Par contre, j'avoue qu'il y a une certaine redondance dans sa structure. A un moment, on a l'impression que l'histoire repart pour nous raconter la même chose. Du coup, on suit avec moins d'intérêt.
Mais globalement, j'ai vraiment aimé la rigueur de ton exposé et la manière dont tu nous donnes envie de suivre ton histoire. On sent qu'il y aura une issu au problème et on attend jusqu'au bout qu'elle arrive.

J'ai également noté que l'émotion est vraiment prégnante, d'une manière assez inédite chez toi. J'ai vraiment senti la douleur de ton personnage à l'égard des bêtes qui s'accompagne également d'une immense vulnérabilité à leur sujet. Cela leur donne une dimension très "pure". Le fait que les bêtes agissent sans véritable volonté les rend vraiment touchante. Bien entendu, la férocité de leur destin le renforce. D'ailleurs, je note aussi que le monde des bêtes est montré également d'une manière un peu édenique. C'est le monde de la nature, mais dans ce qu'elle a de charmant, de fragile. Sauf erreur, c'est encore assez nouveau chez toi.
Et malgré que tes personnages sont censées être des sortes de machines, je trouve que tu arrives à les rendre vivants (notamment bien sûr la bête qui s'approche de la murailles). Ce sont des vrais personnages (et de manière vraiment paradoxale). Accessoirement, même le vieillard "existe". Mais le plus beau d'entre tous est ton esprit. Il est à la fois fascinant par sa présentation physique, par ses pouvoirs et également par son côté très maternel. Et en même temps, il est terrible car il envoie ses bêtes à l'abattoir, en le sachant plus ou moins. D'ailleurs, j'ai bien aimé la façon dont la requête très simple du démon devient graduellement de moins en moins accessibles, sans pour autant nous supprimer l'espoir qu'ils y parviennent.
L'une des possibles ironies du texte est de nous donner le point de vue des bêtes et donc de nous montrer les humains comme inhumains en quelque sorte. On prend de ce fait partie des bêtes. Ce qui est bien entendu paradoxal parce qu'en tant qu'humain, le lecteur devrait prendre position pour les hommes.

Maintenant, pour ce qui de l'allégorie, je suppose que tu abordes à nouveau l'idée que l'humanité préfère ne pas perdre une personne même si cela devait en sauver des milliers. Même en minimisant le plus possible le "sacrifice", les hommes refusent la requête des bêtes. On avait déjà discuter de la question et du paradoxe. L'autre paradoxe est bien entendu que tous imaginent vouloir éviter la guerre alors que plus le texte avance et plus on la sent comme une fatalité.
Et j'aime toujours autant la façon dont tu donnes naissance à tes démons. Ils sont toujours aussi fascinants. Chaque mot qu'ils prononcent a toujours un poids énorme. C'est vraiment là l'une des forces de tes récits.

J'aimerais bien un jour voir ton récit à travers d'une grande histoire et non à travers ces petits blocs que tu nous livres et qui semblent à chaque fois repartir à zéro. Cela nous aiderait à rentrer dans cet univers "cosmique" et fascinant qui tend en l'état à nous laisser devant son seuil et de le voir par le petit bout de la lorgnette. J'aimerais pour ma part une bonne fois pour toute me sentir immergé et comprendre ce qu'on devine ou pressent. Je crois vraiment que tu tiens là quelque chose de très fort et qui doit déboucher sur quelque chose de puissant et avec des échos résolument universels. J'ignore ce qui t bloques à t'y plonger davantage, mais j'ai l'impression que tu as tout en main pour
En tout cas, content de te revoir réécrire et de retrouver ton univers (et surtout tes chers démons).
Portrait de Monthy3
Monthy3 a répondu au sujet : #21500 il y a 1 mois 2 semaines
Je ne connais point du tout l'univers de Liscord, Haro en constitue donc ma première approche...

Je trouve extrêmement réussi le langage utilisé, typique des mythes, avec ses répétitions, ses boucles qui forment comme une litanie parfaitement adaptée au fond du propos. En l'occurrence, j'ai lu ce texte comme une longue complainte d'Haro, d'autant plus touchante que l'esprit paraît complètement désemparé, impuissant à comprendre ce qui arrive et à adopter la bonne approche. Ses bêtes sont à l'avenant, et pire encore ; le sacrifice de la plus obstinée, devant les murailles de la ville, ne paraît même pas héroïque - tout simplement stupide, d'une émouvante stupidité.

Il est vrai que j'ai trouvé assez vain l'échange avec le vieillard, tant il paraît stérile. Il ne fait rien avancer, or il est mis en avant, donc il reste une légère frustration. Frustration aussi quant à la fin du texte, qui appelle une suite immédiate ! Je suis curieux de connaître le dénouement de cet épisode, le devenir du puits et de l'esprit...
...ainsi que l'identité de ce démon, s'il y a là quelque chose à découvrir même lorsqu'on n'a pas déjà connu ton univers via d'autres textes !
Portrait de Vuld Edone
Vuld Edone a répondu au sujet : #21508 il y a 1 mois 1 semaine
Ouf ! J'espérais pouvoir écrire un second chapitre pour pouvoir discuter celui-là mais on va faire avec ce qu'on a.

Je commencerais par les questions de forme.
Qu'il s'agisse des phrases longues, des "tant" et même de la répétition (qui devait être triple et non double au départ), tout cela pastiche les textes médiévaux. Je crois même avoir exagéré notamment parce qu'un texte médiéval (avant le... XIVe siècle en tout cas) était censé être lu, j'ai donc fait exprès d'aller contre ça.
Mais comme dit à une autre occasion, ce pastiche médiéval est surtout une écriture kilométrique très agréable, très facile, qui permet d'enchaîner sans peine et sans s'encombrer de toutes les contraintes de notre époque. Ceux qui piétinent sur une phrase pendant deux heures comprennent.

L'échange avec le vieillard... a été une solution ad hoc à plusieurs problèmes. D'abord, le risque que les humains paraissent monochromes, meuchants. Ensuite, le besoin de montrer que les humains étaient aussi liés aux démons (je ne sais plus si c'est dit dans le texte mais une bête devait se plaindre "nos démons sont les mêmes !") Enfin, j'ai senti le besoin de justifier que les humains ne donnent aucun des leurs.
La nature humaine fait que, normalement, le plan d'Haro aurait dû fonctionner. On déterre un mort, on le remet aux bêtes, on est tranquille pendant un mois. On a des histoires de villages qui offraient leurs enfants aux dragons alors en comparaison, ça ce n'est rien. Il me fallait un moyen de dire clairement "non, ce n'est pas (juste) un malentendu" et au moins esquisser des raisons.
Et là j'en reviens à Zara' : à dire vrai ici les humains ne décident pas de grand-chose. Ce monde a deux "continents", Atasse et Liscord. Dans le premier, les hommes rejettent les démons, les combattent. Dans le second, les hommes vivent avec. Le refus n'est pas humain, il est démoniaque. Il pousse effectivement à l'extrême l'idée d'humanité, où la vie humaine (même après la mort) n'a pas de prix. Le lieu le plus démoniaque n'est pas la forêt mais la cité.

Sur le fond, j'espérais avoir un second chapitre pour donner une meilleure idée de la direction mais, essentiellement, la mission de Haro n'est qu'une excuse.
J'ai effectivement passé un long, long moment pour écrire chaque réplique du démon. Il avait failli à un moment parler de neige.
Et je peux le dire ici, puisque ça reviendra plus loin, mais le démon est en train de donner les vrais enjeux du texte. Pour le lecteur, bien sûr, c'est le souci de Haro, sa souffrance, on veut le voir réussir et tout ça. Codes littéraires. Mais le démon, lui, souligne un tout autre enjeu. Sous mine de constater, il pose une question très pertinente : "Haro, si tu as été créé dans un seul but par des êtres tout-puissants... pourquoi tu n'es pas adapté à ce but ?" Zarathoustra, le mot "défectueux" devrait te faire rejaillir le souvenir d'Akkra.
Et au-delà du véritable but pour lequel Haro a été créé, il y a donc l'attitude du démon. Pourquoi ne pas poser la question directement ? Pourquoi seulement la poser à Haro. Ce que le démon est en train de faire, c'est essayer d'informer Haro sans qu'on puisse l'accuser de le faire. Il n'est pas censé dire à Haro "cette mission est un leurre, tu as une autre raison d'être", ça... gâcherait l'expérience.
Bref. Sur le fond les prochains chapitres continuerai/ont la lutte de Haro pour accomplir sa mission, de façon très classique et en développant l'univers des bêtes et l'univers des hommes, avec rebondissements, etc... jusqu'à la fin qui à l'heure actuelle est encore ouverte. Mais derrière, et de plus en plus, interviendrait ce véritable but, le seul qui intéresse les démons. La (ou les) raison(s) pour laquelle Haro est défectueux.

Ce qui m'amène à "pourquoi ne pas tenter une saga pour aborder le Liscord dans sa globalité ?"
J'ai essayé.

J'ai essayé d'abord en partant des hommes, et de la légende des fondateurs des treize cités (que l'on trouve esquissée dans Keidran). Mais outre que ces débuts sont mythologiques et un peu déroutants, il n'y avait pas vraiment de suite.
J'ai essayé en partant des démons. Et je me suis rendu compte que toute tentative d'expliquer les démons les réduisait à une blague.

Le mythe fondateur est qu'une bête au service d'un dieu a reçu de ce dernier une épée et la mission de tuer les autres dieux. Un jour qu'elle faisait ça, elle s'est retrouvée face au vide. "Là les versions divergent" entre ceux qui pensent qu'elle a tué tous les dieux, et que du coup il ne reste rien, et ceux qui pensent que c'est juste un piège des dieux et qu'elle échoue depuis tout ce temps à le surmonter. Dans tous les cas, cette bête s'échine depuis à créer des univers -- dont le Liscord -- pour détruire le vide.
Dit de cette façon, tout l'univers du Liscord est une farce. Mais c'est bien ce qui se passe, le démon de tous les démons est une bête seule face au vide.

Au final je redoute vraiment une approche globale parce qu'elle peut réellement réduire ce monde à rien.

J'ai bien sûr aussi essayé d'écrire une histoire beaucoup plus limitée que "toute l'histoire exhaustive d'un continent sur deux millénaires", en tentant un humain, une bête, un démon... mais à chaque fois une telle histoire s'effondre. Je n'ai pas encore trouvé le moyen de monter une histoire de fantasy qui permette d'explorer le Liscord sans d'une part en perdre l'attrait (en le réduisant à un univers générique et à un mouchoir de poche) et d'autre part en conserver les enjeux (concernant le "héros" notamment).
Pour le moment, je suis déjà bien content de pouvoir écrire Haro, si je peux écrire Haro, et si le style fonctionne assez, si ça mène quelque part je vais forcément vouloir aller plus loin -- et retrouver Myriade, Tsarra, etc...