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Avec délice, j’embrasse du regard ce rapace d’astre, crevure qui garde ses rayons pour lui et ne les partage presque plus. En sortant, ce matin, j’ai eu un sursaut d’espoir, le voyant pointer son museau derrière d’épais nuages. Il était certes rougeâtre et fatigué mais on a appris à ne pas faire la fine bouche. J’ai même pensé, un bref moment, que c’était une veine que d’avoir voulu sortir prendre l’air — et me débarrasser de cette impression d’étouffement, en bas, coincé entre le reste de l’équipage et notre massive et puante cargaison.

Seulement voilà : à peine quelques minutes à en profiter, à l’insulter gaiement comme on le fait d’un vieux copain qu’on peine à revoir, et la sirène a retenti. C’est la première fois que j’entends le signal de mes propres oreilles mais je n’ai pas besoin qu’on me le décode : la Brume approche.

Quel idiot. Il fallait bien que j’aille me mettre à la proue, de l’autre côté du pont. Stupide, stupide, stupide. Je dois garder mon sang-froid. Avant toute chose, allumer la lanterne la plus proche, gravée d’un “1”. Je m’y attelle et, manquant de me couper, étouffe un juron ; j’oublie toujours que la hanse de celle-ci est fendue.

Dans quelques instants, la Brume refermera son étau de velours sur nous. Elle aurait également aspiré les rayons de ce soleil qui se fait si rare, si ce trouillard n’avait pas battu en retraite dès la première note du signal sonore. Un frisson parcourt l’équipage alors que les lanternes s’allument les unes après les autres et que tous se précipitent vers l’escalier qui mène à l’intérieur du vaisseau. A l’abri. Je repose la lanterne en prenant garde à ne pas me couper avec. Mon autre main se referme sur une corde et je me lance, un peu fébrile, dans la même direction que les autres.

Soudain, autour de moi, je ne vois plus que le silence. Je suis seul dans la Brume.

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La Brume. Je l’ai longtemps pris pour une histoire que l’on raconte lors des escales, pour faire sensation. Une histoire pour dissuader les jeunots de s’embarquer dans des expéditions dangereuses. Une histoire pour faire s’arrondir joliment les yeux de la petite Emma, avant que le vieux Fernand ne réclame un changement de registre immédiat, sous peine d’arrêter de servir. Et puis il y a eu cet étranger au regard las, qui a demandé à ce qu’on ne parle pas si légèrement de ce qu’on ne comprend pas. La remarque de Fernand avait suscité des ronchonnements de la part des habitués ; un silence pesant a suivi celle de l’inconnu. Amusant, que je n’ai pas repensé à ce moment au moment d’accepter d’accepter de me lancer dans cette expédition à la limite de la contrebande.

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J’avance tant bien que mal, avec l’espoir de regagner la sécurité de cet étouffant ventre dans lequel on passe l’essentiel de nos journées. Les cordes ont été mises en place pour ce genre de cas, pour retrouver son chemin quand on n’y voit goutte. Et vu le peu de fois que ce gredin de soleil daigne nous faire profiter de ses rayons, on a l’occasion de s’en servir. Elles sont placées au sol et relient les différents endroits-clés à la trappe qui descend dans les entrailles du vaisseau.

Rien n’est comme d’habitude, pourtant. Je l’ai fait des centaines de fois, ce chemin, au cours des dernières semaines : sans lumière, par grand vent, en traînant des sacs plus lourds que moi… Je n’ai jamais tant eu l’impression de ne pas avancer. Chaque geste au ralenti... Je sens presque la Brume sur ma peau, épaisse, pesant sur chacun de mes mouvements. Une vague impression de lutter contre la marée qui m’emporte à la dérive...

Soudain, j’aperçois devant moi la lumière d’une lanterne, et elle éloigne le sentiment de panique. J’avance en sa direction et mes mouvements me semblent plus simples, revigoré que je suis par la perspective d’être bientôt à l’abri. Je m’élance pour la saisir et examiner le numéro inscrit dessus ; celui-ci m’indiquera où je me trouve et m’aidera à m’orienter. Ma main se referme sur la hanse et je lâche un cri, autant de surprise que de douleur. Je ne sais pas par quel réflexe je parviens à la rattraper avant qu’elle ne tombe au sol, me coupant une deuxième fois sur la hanse fendue. Je me sens comme sombrer.

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Peut-être que pendant un moment, je me suis dit que le type était sacrément doué. Qu’il avait trouvé le filon pour se faire payer des coups toute une soirée par des morveux en quête d’une histoire de première main. Il avait bien réussi son petit effet, après tout, à couper le sifflet à tout le monde et à rester à sa table un peu à l’écart. Du grand art. Ses refus répétés des tournées qui lui étaient offertes m’ont cependant vite forcé à réviser cette hypothèse. Il les a tous envoyés paître, les uns après les autres : cette grande gueule de Basile, le joli minois d’Emma, même Fernand et son air complice. Il est resté dans son coin, à siroter sa bière. Au bout d’un moment, il a eu la paix et personne n’a remis sur le tapis le sujet de la Brume ce soir-là.

Sauf moi, je suppose. Je l’ai eu à la patience et à la ténacité, à l’aborder alors qu’il n’y avait guère plus que nous dans la salle. Il a commencé par m’envoyer bouler, comme les autres. J’ai insisté. Il y avait cette lueur, dans son regard. Une envie de se confier. Pas à une assemblée ; à une personne, un aimable inconnu qu’il ne reverra plus. Une histoire murmurée dans la nuit et laissée là ; libérée. Je l’ai suivi dehors et on a marché en silence, un moment. Quand il a trouvé sa force et rassemblé ses mots, il m’a raconté comment il l’avait vu, de ses propres yeux.

C’était le Scrupuleux, un navire rapide, d’origine inconnue, qui n’était pas revenu de sa dernière expédition à travers notre terrible petit bout de mer. On disait terrible et redoutable son capitaine, une belle femme venue d’un autre Fragment. Elle n’était pas connue, elle non plus, pour la légalité de ses entreprises. Je ne sais pas bien en quoi consistait ce dernier voyage, ceci dit. Lui n’était pas à bord, mais dans une embarcation non loin ; il ne m’a pas dit pourquoi, et je n’ai pas demandé. Elle avait englouti le navire sans crier gare, la Brume, si bien qu’il n’en devinait plus que la forme. Bien vite, il y avait eu les hurlements, les appels au secours. Il ne savait pas combien de temps ça avait duré. Il n’a pas prétendu s’être approché pour leur venir en aide. Puis, en quelques instants, comme elle était apparue, la Brume s’était retirée pour ne laisser derrière elle qu’un vaisseau fantôme et un témoin, sur une embarcation de fortune.

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Je tends la lanterne devant moi, tentant en vain de fendre la Brume. La même lanterne. Elle se fout de moi. Au creux de mon ventre, une colère sourde jaillit. Une colère idiote, puérile, peut-être même vaine, mais qui me redonne des forces. A tâtons, je touche la rambarde. Si la mer est par là, alors je dois aller à l’opposé, me dis-je en m’élançant. L’espace d’un instant, j’ai l’impression d’avancer normalement. Un bref instant. Comme si elle réagissait à mon mouvement brusque et s’y adaptait, la Brume se reforme et me fait face ; me retient. J’ai l’impression d’être redevenu gosse, avec le vieux Fernand dans le rôle de la Brume à me retenir de passer sans faire le moindre effort.

Je lâche un juron ; enfin je crois. Je ne m’entends même pas. Je mets toutes mes forces dans le fait d’avancer et ma main finit par toucher quelque chose de solide. A tâtons, j’identifie la pièce de métal. A peine croyable. Si c’est bien celle à laquelle je pense, j’ai dû faire deux pas depuis que j’ai récupéré la lanterne.

Je dois avoir l’air fin, à marcher au ralenti. Enfin, j’aurais l’air fin, si quelqu’un pouvait me voir. Si je me sors de là, les autres vont se foutre de moi jusqu’au bout du monde, au chaud, à l’abri, entassés.

Outré par cette pensée, je reprends mon chemin dans la direction que je crois la bonne. Je soulève une jambe et, une éternité plus tard, une autre. Un progrès ridicule, mais un progrès quand même. Ils verront ce qu’ils verront, tous.

Soudain, un cri transperce le silence. Un cri qui vient d’en bas, un cri qui vient du fond du ventre. Douleur, terreur ? Va savoir. Je ne saurais même pas dire qui l’a poussé. Je réponds… Tente de répondre. Pas un son ne sort de ma gorge. Ou alors, il n’atteint pas mes oreilles. Il n’y a donc pas de limite au sens de l’humour détraqué de cette Chose !?

Ma colère ne dure pas ; un hurlement supplémentaire s’élève, puis encore un autre. Et encore, et encore. Je reconnais certaines voix. D’autres non. A choisir, j’aurais peut-être préféré n’en reconnaître aucun. J’en viens à regretter le silence que je vomissais quelques instants plus tôt. Lâchant la lanterne, je fais tout mon possible pour bloquer les sons, mais en vain. La cacophonie dure, persiste. Combien de temps ? Je sombre.

Quand j’ouvre les yeux et que j’ôte les mains de mes oreilles, la Brume s’est retirée et je suis seul sur le navire.

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Portrait de Zarathoustra
Zarathoustra a répondu au sujet : #21496 il y a 1 mois 3 semaines
Je ne sais pas si c'est un hasard, mais j'ai pensé très fort au film Fog, de Carpenter.
Je pense que le style ne fonctionne pas totalement dans le texte. D'abord, tu as tendance à abuser du participe présent. J'avais lu dans un forum sur l'écriture qu'il fallait le bannir. Sans être forcément aussi définitif, je pense qu'il faut l'employer très parcimonieusement. En gros, si on peut formuler en l'évitant, faut le faire. Et d'ailleurs, on peut presque toujours le faire.

En sortant, ce matin, j’ai eu un sursaut d’espoir, le voyant pointer son museau derrière d’épais nuages.

Donc cette phrase gagnerait à être reprise. Et j'emploierais pour ma part le plus que parfait: "j'avais eu un sursaut" qui clarifie la dimension temporelle du contexte. Et il introduit aussi un certain fatalisme qui colle davantage au texte.
Le style que tu as choisi donne un caractère à ton personnage. Mais l'approche est intéressante et fonctionne mais parfois, j'ai eu du mal avec les phrases, par manque de fluidité. Essaie de relire à voix haute, on ressent mieux cet aspect. C'est pas forcément grand chose à reprendre, des petits détails, mais cela joue beaucoup sur les sensations de lecture. Je ne suis pas toujours le meilleur exemple, et je suis toujours dans l'effort pour obtenir cette fluidité. En tout cas, sur ce plan, je t'ai senti moins à l'aise que dans les autres textes que j'ai lu de toi.

Concernant l'intrigue, je pense que ton titre est trop explicite, donc cela retire un peu au mystère du texte. On sait en gros ce qui va se passer. Et pour une nouvelle, il est important de surprendre. Comme le texte est court, tu ne dois pas oublier que tu dois tenir en haleine le lecteur qui doit se demander ce qui va se passer en si peu de temps. Et je dirais qu'il manque l'ultime rebondissement qui remplirait ce rôle. Ici, on a ce qu'on avait imaginé quasiment dès le titre.

Maintenant, il y a le texte lui-même. Je trouve que tu as un bon sens du détail qui rend la scène crédible. Il m'a manqué quelque chose pour être réellement immergé, en partie parce que j'ai eu parfois l'impression que tu passe trop vite d'une situation descriptive à un ressenti etc. Ce qui fait qu'on reste à la surface des choses. Je pense que le texte gagnerait à être davantage structuré par bloc travaillant un seul registre pour devenir plus immersif. Ou alors tu dois lier davantage les deux. Dans ce cas, l'un doit introduire l'autre et vice versa. Là, tu as construit la scène où chaque phrase est quasiment un flash.
Concernant la dimension fantastique, et donc la montée de l'angoisse, je pense également qu'il manque quelques phrases pour véritablement en faire un climax. Encore une fois,pas forcément grand chose, mais juste de quoi permettre à l'hauteur de s'immerger. La notion de durer est importante quand on veut mettre en valeur quelque chose. J'ai appris qu'il fallait savoir parfois travailler avec rien. Encore plus pour créer une atmosphère. J'appelle ça "travailler avec le vide". Tu n'as rien à dire, pas d'action pour faire progresser ton texte et pourtant tu te rendras compte que dans ces moments tu travailles dans le dur.

Donc, au final, un texte intéressant par ces enjeux (comment faire naître le fantastique, comment faire partager l'angoisse, comment surprendre le lecteur dans un cadre connu). Le style, même s'il mérite d'être un peu repris, fait partie de l'originalité du texte (voire du narrateur). Le point a retravaillé serait à mon sens le final. Tu dois proposer une sorte de surprise à la fin, ou un élément ambigu, de manière à respecter le contrat de lecture de ce type de nouvelle. Ou alors, cela peut être une image forte qui marque à la fois ton personnage et du coup le lecteur. Comme s'il était encore hanté. Pour finir sur Fog, le film propose une sorte de lecture métaphysique sur la nature du brouillard, une réflexion sur le Mal, qui fait que le spectateur peut prolonger le film dans sa tête. ça peut être ça aussi qui comble le manque ressenti.
Portrait de San
San a répondu au sujet : #21499 il y a 1 mois 3 semaines
Une répétition là :
"au moment d’accepter d’accepter de me lancer dans cette expédition"

Ca m'a fait penser à un rêve tout ça. Les difficultés à se mouvoir, l'impossibilité de parler, les gens qui disparaissent, et ce côté "rien n'est comme d'habitude"...
J'ai eu aussi à un moment l'impression qu'on parlait de pirates, et de voir esquissée la silhouette du Hollandais volant, mais c'est ténu quand même.
Une lecture plaisante en tout cas.
Portrait de Vuld Edone
Vuld Edone a répondu au sujet : #21501 il y a 1 mois 2 semaines
Je m'arrête vite sur la Brume avant de passer au Rire.
Je dois admettre pour ma part que le style n'a pas fonctionné. L'éditorial force à résumer une histoire à une ou deux phrases, notamment pour dégager l'originalité. Ici... pas grand-chose.

Sur le fond, on ne sait presque rien. Les survivants de la brume n'ont pas de nom et pas d'histoire, et cela aurait pu être profondément exploité : des personnages sauvés de la brume justement pour cela, et isolés (prisonniers) même après que la brume se soit retirée. Mais cela ne se réalise pas. Dès lors je retiens surtout un héros passif, et à son tour le navire n'a pas de nom et pas vraiment de géographie. Loin du Scrupuleux et de sa capitaine. Du coup même sans brume le héros tâtonnerait quand même dans le vide, et sa lutte en est atténuée d'autant. Autrement dit : nous lecteurs ne pouvons pas lutter à ses côtés.
Une fois encore, tout ce que je dis ici de négatif aurait pu être positif, renforcer l'effet de la brume, mais faute de repère on doit juste attendre. Je ne pense pas, comme Zara', que le problème soit d'avoir révélé au départ ou au milieu ce qui allait se passe, explicitement : un texte de lutte gagne au contraire à donner clairement le défi. Le problème est que tout ce qu'on a du bateau est une lanterne coupante et une corde. Il aurait fallu toute une géographie, et un héros entreprenant, luttant férocement, entraînant le lecteur à sa suite contre cette fin annoncée.
Ou alors, effectivement, s'il s'agissait d'être vague et mystérieux, alors Zara' a raison, le texte au contraire en dit trop et le personnage, paradoxalement, pourrait bien être trop actif -- donnant alors justement l'impression que le but est de lutter.

Quand je parle de géographie :

A tâtons, j’identifie la pièce de métal. A peine croyable. Si c’est bien celle à laquelle je pense, j’ai dû faire deux pas depuis que j’ai récupéré la lanterne.

Ouaip. Me voilà littéralement bien avancé.

Concernant la forme, un détail d'abord :

La remarque de Fernand avait suscité des ronchonnements de la part des habitués ; un silence pesant a suivi celle de l’inconnu.

Ici le narrateur est en train de raconter "familièrement" des événements passés, mais ce passage a plutôt le style d'une narration "à la troisième personne" et dans le présent. Le "a suivi" n'aide pas, mais je pense que même la première "phrase" n'aide pas. Il aurait sans doute fallu une tournure plus légère, allant dans le ton du ronchonnement.
Le texte en général essaie d'avoir ce ton des nouvelles fantastiques, avec un narrateur éloquent, un peu romantique, qui dépeint la réalité et les sentiments. Cela met dans le bain, et c'est très bien, et j'excuse les participes pour cette raison. Le problème, une fois encore, et que ce n'est pas assez poussé.

Je n’ai jamais tant eu l’impression de ne pas avancer. Chaque geste au ralenti... Je sens presque la Brume sur ma peau, épaisse, pesant sur chacun de mes mouvements. Une vague impression de lutter contre la marée qui m’emporte à la dérive...

Voici pour moi tout ce qu'on m'aura vraiment dit de la brume. On n'avance pas, on va au ralenti, la brume pèse. Soit, mais encore ? C'est ici où le lyrisme devrait se déchaîner, contrastant avec la légèreté du marin sous le soleil. Comme dit, je vois dans ce texte une lutte, et ici on ne lutte pas. On dirait plus quelqu'un qui décrit le vent en haut de la piste de ski avant sa descente. "Je n'ai jamais tant eu l'impression d'avoir aussi froid. Chaque coup de vent qui me gèle..." Il manque quelque chose pour passer de la description au... vécu.

A choisir, j’aurais peut-être préféré n’en reconnaître aucun.

Comment dire, cela ne retransmet pas vraiment l'émotion. On a un narrateur qui se moque presque de la situation, détaché qu'il est, alors même que ses gestes suggèrent le contraire.

Pour moi le texte a un chouette univers, et j'aimerais en savoir plus sur la brume, sur le Scrupuleux et sa capitaine, et sur les autres dangers maritimes -- après tout, ces marins passent leur temps en cale alors qu'ils voient la brume comme un mythe... troublant.
Mais la mise en scène ne permet pas de profiter de l'expérience, et je dois être aussi frustré et détaché que l'est le narrateur, bloqué dans une réalité qui se résume à une lanterne et une corde.