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     Les plumes bruirent légèrement, leur fixation et leur petite taille ayant été pensé pour fendre l’air sans freiner le projectile et le guider sereinement vers sa cible. Elles étaient trois à constituer l’empennage couleur nuit, parfaitement adaptées à l’environnement sombre de la forêt, chacune calibrées pour ne pas déséquilibrer le talon de bois et ainsi éviter qu’il ne s’échappe de sa trajectoire en plein vol.

 

“…tu es droitier, alors débrouilles toi pour que le dragon vienne sur ta gauche. N’oublies pas : le bronzo a du nez, mais comme il n’y voit pas bien dans le contre jour de la forêt, il sondera toujours tout ce qui l’entoure. La réverbération est ton alliée, mais par contre la moindre vibration sera ton ennemie. Tes pas résonnant sur le sol, le frottement de tes vêtements, tes cheveux flottants au passage d’une bourrasque, les gargouillis de ton estomac au moment de la digestion, la chaleur de ta peau ou encore le plus petit objet traînant dans le fond de ton sac…tous sont contre toi. Une goutte de sueur s’échappant pour venir chuter sur une feuille peut t’être fatale. Même aveuglé, un bronzo te discernera parfaitement si tu n’y fais pas attention.”

 

     L’encoche de la flèche se cala à la perfection sur le repère de la corde, celle-ci composée de torons torsadés, dont les deux bouts venaient s’accrocher fermement aux branches de l’arc.

 

“Ne vises pas un point. Concentres toi sur le mouvement…c’est lui qui te dira où tirer. Si tu ne sens pas ta proie, alors ça veut dire que c’est toi la proie. Tiens…Il disparaît à nouveau ! puis réapparaît…sers toi de tous tes sens pour le suivre. Il peut se camoufler mais la forêt n’en est pas moins bruyante. Repères le, il est encore temps. Il ne sait pas que tu es là et même si il se doute de quelque chose –c’est certainement le cas-, le keldum cache ton odeur…si il passe à coté de toi, ne bouges pas : tu n’es qu’un cadavre sans intérêt. Et comme un cadavre, tu restes immobile, les battements de ton cœur sont lents, presque imperceptibles…tu es invisible toi aussi.”

 

     La corne des poupées sembla se déformer sous la pression de la corde, provoquant le grincement caractéristique de l’arme. A cet instant là, un débutant aurait pensé que le bois se briserait, alors qu’un vétéran savait très bien que l’arbre, à partir duquel les branches avaient été conçu, un rèn, alliait à la fois solidité et souplesse et ne risquait en aucun cas de rompre.

 

“Il sort de sa cachette, à toi d’être attentif. Normalement il te tourne le dos. Regardes bien entre ses écailles…là ! précisément où elles s’intercalent l’une sur l’autre, dans ce petit espace qui mène à sa chair. Tu comprends le problème maintenant ? il ne suffit pas de viser…il faut s’être positionner à l’endroit exact où tu pourras l’atteindre. Trois quart arrière…généralement…en biais par rapport à lui.”

 

     La courbe qu’il prit soudain fit se refléter sur sa surface vernie les nombreux rayons de soleil et des gravures simples s’y dessinèrent assez nettement, apparaissant telles des craquelures sur l’ensemble de l’arc.

 

“Maintiens ton arme bon sang ! Tu veux finir broyé ? alors écoutes et ne détournes plus ton regard de ta cible, ni ta position d’ailleurs. Voilà…doucement, pas de gestes brusques…tu vois ? il approche du leurre petit à petit. Maintenant, tu ne peux plus revenir en arrière…tes membres sont tendus, le moindre relâchement fera de toi une victime. Patience, p’tit…”

 

     Une main tenait fermement la poignée en cuir rougeâtre, tandis que les doigts qui tendaient la corde semblaient prêts à relâcher leur pression. Le fût de la flèche ne tremblait plus et la tension s’était stabilisée, n’attendant plus qu’un mouvement pour s’élancer vers son objectif.

 

“La décision ? juste un quart de seconde pour la prendre. Un peu avant et tu loupes ta cible…un peu après et c’est elle qui te loupera pas. Comment savoir que c’est le bon moment ? Si tu es toujours vivant, c’est que c’était le bon moment. Maintenant fini les questions…tires !”

 

     Le pouce céda.

 

“Quelques secondes, parfois moins…et malgré l’attente, pas de place à la réflexion. Ne te contentes pas d’observer ta flèche…penses déjà à la suite. Tes gestes devront être rodés, travaillés, usés. Je veux voir des réflexes ! pas l’once d’un retard ni d’une hésitation. Et pour savoir si tu dois encore tirer ou te déplacer…tout est dans l’anticipation”

 

     Au bout de la hampe, paradoxalement en pleine torsion, la pointe d’acier fonçait droit devant menant la flèche sans plus aucune retenue. Les arbres autour défilaient à une vitesse incroyable tandis qu’un chemin s’ouvrait dans l’air, laissant passer le fût en un sifflement inquiétant.

 

“Sur la fin, dis toi bien que le bronzo sait exactement ce qu’il se passe. Si tu as été bon, il ne pourra pas éviter le trait. Si tu as été mauvais, il sera déjà en train de te charger. Les ondulations du bois, les tremblements de la corde, le craquellement de tes branches viennent se rajouter à la longue liste des traîtres qu’il te faudra combattre ou du moins auquel tu devras t’adapter pour réagir.”

 

     Vint enfin l’impact.

 

“N’oublies pas ce que je t’ai dit. Une flèche ne tuera jamais un bronzo. Ton but est de le blesser, le ralentir, le fatiguer…l’atteindre là où il pensait être inattaquable et le pousser à la faute. Ces bestioles sont orgueilleuses, elles ont horreur des hommes et nous dévorent par haine. Certains vont s’amuser avec toi…même à l’article de la mort, il voudra avoir le dernier mot. Ne crois pas ce que tu vois…seulement ce que tu sais. Donc, si un bronzo s’effondre lorsque la flèche se plante…c’est qu’il veut te piéger. Rassures toi…seuls les plus idiots, généralement très bas dans la hiérarchie, ou tout simplement de très jeunes males, s’essayent à ce genre de manœuvre.”

 

     Odyss garda sa position pendant quelques instants, comme pour finir le mouvement dans son ensemble, puis tranquillement tourna la tête vers la cible. Le trait s’était à nouveau planté trop à gauche de la marque rouge sur le tronc, orné de plusieurs autres flèches. Le jeune garçon baissa les yeux, déçu, cherchant à comprendre son erreur. Arlan lui aurait certainement fait des réflexions après de tels tirs “Ca serait mieux si t’apprenais à tirer de loin” ou “t’as pas l’air d’être fait pour ça, p’tit” voir pire encore “Bon…tu restes à l’arrière avec le matos ?”. En son fort intérieur, Odyss savait que derrière ces paroles volontairement décourageantes se cachait une vérité : il n’était pas encore prêt.

     Pourtant, ce sentiment venait du plus profond de lui et non de son formateur. Le doute était apparu tout de suite après l’annonce d’Arlan qu’il ferait parti de l’excursion en plein cœur d’Olèn. Le vieux chasseur la préparait depuis des semaines et même si Den avait retardé le départ, il n’avait jamais été question qu’Odyss y participe. Un mélange de joie et d’appréhension s’était emparé du jeune homme qui réalisait à peine ce qui lui arrivait. Mais il ne pouvait se permettre d’en faire part à Arlan…il avait lui même insisté pour venir à plusieurs reprises et dès lors que ce fut effectif, il ne pouvait plus reculer. “La maturité ? tu l’auras quand tu sauras assumer tes propres choix” lui disait souvent Kerno et Odyss se rendait compte seulement maintenant à quel point ceci constituait une difficile réalité.

« Ramasse tes affaires, on y va ! » hurla Arlan en sortant d’Ilandre.

     Aussitôt, tel un pantin aux gestes mécaniques, le jeune garçon se pressa de prendre son sac et de venir rejoindre son chef le plus vite possible. Le vieux chasseur pointa son doigt vers la droite de manière directive et sans aucune remarque, Odyss se plaça à l’endroit désigné. Encore un autre de leur petit jeu : le but était d’analyser une information et son niveau d’importance avec le minimum de signe possible. Pas de place pour l’hésitation, le jeune pisteur devait agir sur l’instant. Un autre procédé pour préparer les réflexes de l’adolescent et le formater à obéir sans poser de question. Selon Kerno, c’était une condition de survie pour chasser le dragon de bronze. Ces raisonnements très militaires lui venaient de sa jeunesse passée dans l’armée d’Alédor, après avoir quitter le Kator, sa terre natale. Il avait d’ailleurs garder sa loyauté envers le roi et se considérait toujours sous son commandement, même si officiellement les ordres venaient du Gouverneur de Morèn.

     Loin de prendre conscience de l’importance de l’emprise d’Alédor sur Jölya et sur son chef, Odyss refrénait sa soif de liberté et obéissait à la hiérarchie sans rechigner. Il avait été jusque là un enfant très agité, refusant l’autorité, seulement cette fois il ne pouvait y échapper. Ce choix de venir un chasseur, c’était le sien, il se devait de l’assumer. Et puis dans le fond, il ne trouvait pas si désagréable cette rigueur militaire dont il constatait jour après jour l’efficacité.

     Sortant de sa réflexion, il entendit la voix rauque du vieux katorien qui le tannait pour presser le pas. Le chemin allait être encore long, plusieurs jours de marche :

« Ecoutes, p’tit. Pour le moment, on marche vers le nord. Une fois sur la berge du Cédan, on fera une pause. Si on perd pas de temps, on arrivera à la Chambre avant Solya. » fit Arlan, tout en avançant à grande allure.

     La simplicité avec laquelle il avait énoncé le trajet aurait presque fait oublier à quel point Olèn était un vaste territoire. Presque une semaine de marche séparait Ilandre, des plaines de Quelèm, à la lisière ouest de la forêt. Mais cela n’avait aucun effet sur Arlan. Il traversait la végétation avec une telle aisance que l’énorme sac qu’il portait ne semblait pas peser plus lourd qu’une brindille. Sa connaissance pointue du terrain et son expérience des sorties lui permettaient de progresser facilement, posant des pas sûrs en gérant ses efforts. A l’inverse, Odyss suivait difficilement le rythme, d’autant plus qu’il était lourdement chargé : un carquois, un fourreau avec son épée courte et une large besace noire, certes bien remplie d’outils et autres instruments de chasse, ainsi qu’un sac énorme. Heureusement il avait dû abandonner l’arc lourd qu’il utilisait pour s’entraîner en Ilandre, son verni brillant et sa poignée en cuir rouge n’aidant pas à passer inaperçu dans la forêt. En échange, Kerno lui en avait donné un assez léger, aux branches sombres, si léger qu’il en aurait oublié qu’il le tenait en main. Ces armes là servaient au camouflage et Odyss s’était senti les poumons emplis de fierté de s’en voir attribuer un.

 

     Les chasseurs s’étaient donné rendez vous à la Chambre et leur chef avait ordonné que personne ne pourrait rester à Ilandre durant cette excursion. Le tapage d’Artor, un male Rouillé très remuant, avait mis l’équipe en branle durant les mois précédents. Arlan avait certainement décidé d’en finir avec lui une bonne fois pour toute. Sur le trajet, Odyss posa la question à son chef. Celui ci eût une réponse pour le moins curieuse :

“J’espère que ce ne sera que ça, p’tit… ”

     Et le visage sombre qu’il arbora en prononçant ces paroles n’eu rien de rassurant pour l’adolescent, qui se contenta de faire comme si rien ne l’avait perturbé. Que le sujet fut sérieux ou non, il se devait de ne montrer aucune émotions. Kerno imposait ce genre de petites règles au quotidien pour forger le mental de son apprenti et à garder son calme en toute circonstance. Une manière de l’habituer à accepter n’importe quelle vérité…

     La réponse énigmatique d’Arlan trottait quand même dans l’esprit de son jeune apprenti. Ces derniers temps, il s’était montré d’ailleurs plus inquiet et stressé que de coutume. Odyss restait assez perplexe à ce sujet. Peut être, simplement, que la récente sortie d’hibernation de Camonis le rendait soucieux.

 

     Après une journée de marche à travers la zone libre d’Olèn, ils parvinrent à la Bosse de rèn, une colline couverte de buissons et d’arbustes, qui dépassait le manteau de feuille, telle une protubérance terrestre. Surplombant une grande partie de la forêt, les deux ilandrais purent ainsi apercevoir en contre bas l’épais tracé de rèns tout autour du Cédan, frontière du cœur d’Olèn.

     Au delà, le Grand Lèn régnait en maître. De là où ils venaient, les lèns se mêlaient aux autres espèces mais leur taille était sans commune mesure avec celle que pouvait observer Odyss depuis sa petite colline. Haut de presque trente mètres, au plus proche du fleuve, leurs cimes ne s’arrêtaient plus de monter au fur et à mesure que l’on pénétrait en Olèn. Une section du Cédan, qui se séparait en aval du cours principal et affluait vers le nord, se perdait d’ailleurs dans la forêt et était impossible à repérer sans une bonne connaissance du terrain. Les non initiés –tel que Bungy le nain ou son compère elfe, Assan- ne pouvaient qu’être impressionnés par ces imposantes colonnes végétales. D’entre ces bois se dégageait une atmosphère lourde et la simple vision de ces longs houppiers aux feuilles épaisses et d’un vert sombre qui toisaient la longue colonie de rèns, était inquiétante. Tel un grand portail ouvert d’où s’échapperait une haleine glaciale et mènerait dans les entrailles d’un monstre inconnu.

     Au dessus de ces méprisants seigneurs siégeait pourtant une ombre encore plus grande. A l’horizon, cette trace de roche étrange dessinait une frontière sombre et gigantesque, semblant littéralement toucher le ciel.

     Odyss préféra détourner son regard et se concentrer sur la descente de la Bosse, pour rejoindre rapidement Arlan alors que celui ci atteignait déjà l’agglomération de rèns. Ces arbres ne collaient absolument pas avec le décor alentour. A l’inverse des lèns, ils ne mesuraient pas plus de six mètres et leur tronc était court et large. Leur aspect trapu et proche de la terre contrastait en tous points avec les géants d’Olèn. Tandis qu’ils franchissaient l’étendu de rèns par un étroit sentier creusé dans la terre, Arlan s’arrêta net devant l’un d’entre eux et prit une mine agacée : un jeune rèn entièrement mis à nue, désossés, agressé…le visage de Kerno s’assombrissait plus il approchait de l’arbre. Il posa délicatement sa main sur l’écorce griffée, déchirée, passant sa paume sur certaines zones comme pour mieux en ressentir les blessures.

« Des braconniers, chef ? » demanda Odyss, qui en profita pour poser son sac et reprendre son souffle.

« Je crois bien…regardes ça ! » fit Arlan, en montrant plusieurs rameaux de rèn arrachés ou coupés, « si j’en attrape un, je le file en pâture aux bronzos pour qu’il comprenne sa bêtise ! ils ont même arraché ses épines ».

     Le chasseur murmura ensuite quelques mots à voix basse, s’adressant à l’arbuste blessé « Ils ont essayé de t’avoir au calrim…mais t’as résisté ! même leurs haches ont été impuissantes sur toi ». Odyss savait très bien tout ce que représentait ces rèns et n’osa pas interrompre son chef.

     Vingt-cinq ans auparavant, le projet d’en planter tout le long du Cédan avait été lancé par Arlan pour enfermer les bronzos dans ce que les chasseurs appelaient «  le cœur d’Olèn ». La rumeur que l’arbuste était parvenu à repousser les féroces bronzos n’avait pas traîné à se répandre. En quelques années, le rèn était passé du statut d’« arbre rare » à celui de « matière précieuse » attirant ainsi la convoitise d’un grand nombre de personnes. Que ce fussent des nobles en quête d’originalité dans leur mobilier pour flatter leur ego, des architectes ou même des armateurs. Rapidement un trafic souterrain s’était organisé. Aladar seul savait à quel point Arlan haïssait ces braconniers qui détruisaient par cupidité et indifférence la seule véritable défense contre les dragons de bronzes. Ni la chance ni aucun miracle n’avaient permis de réduire la population bronzo. Ce résultat était le fruit de longues et dures années de travail. Arlan n’y avait pas versé que de la sueur. Même si le rèn ne lui inspirait aucune confiance, Odyss devait se résoudre à en accepter l’efficacité : leur densité de peuplement formait un piège pour ces dragons, leurs ramifications difformes et aux trajectoires imprévisibles créant un véritable espace clôt. Les braconniers s’étaient certainement spécialement équipés pour commettre leur méfait : pinces, haches katorienne, calrim et tout le matériel de gros-œuvre. Malgré cela ils n’étaient parvenus qu’à débarrasser l’arbre de ses branches et à écorcher son écorce, mais la taille s’était avérait trop difficile. Ils n’étaient sortir indemnes de la haie de rèns, des traces de sang se voyaient nettement sur les rèns alentours. Arlan estima qu’ils étaient assez nombreux mais insuffisamment expérimenté pour accomplir ce travail.

     Mais ils le deviendraient…Arlan redoutait ce jour.

 

     La nuit s’annonçait lorsqu’ils décidèrent finalement de s’installer. Odyss remarqua alors le calme qui régnait au sein de la barrière de rèns. En fond, il entendait à peine le flot constant du Cédan et le froissement des feuilles. Derrière lui, Kerno semblait rodé à cette ambiance dangereusement tranquille. Le garian n’osa pas briser le silence pourtant il aurait aimé discuter un peu et soulager quelques questions. Alors qu’il prenait son inspiration, comme pour se lancer, Arlan le devança, devinant les appréhensions d’Odyss :

« …j’ai connu un chasseur. Il s’appelait Etto. C’était un ancien soldat alédorien de mon régiment. Bon gars, courageux, vraiment ! Avant, l’armée d’Alédor se chargeait de tous ces problèmes. La plupart des corrompus était des solitaires qui devenaient fous et étaient difficilement maîtrisable, surtout en raison de leur taille impressionnante. On imagine mal comment parvenir à vaincre un Artaros ou même un dragon d’Olyr, et pourtant... Bref, la mission en Olèn venait de commencer et lorsque Etto se présente à ma porte pour m’aider contre les bronzos, je ressens un véritable soulagement. … »

     Odyss écoutait attentivement l’histoire. Souvent Arlan lui narrait des anecdotes de son passé, parfois glorieuse, parfois quelconque, toujours utiles. Le jeune garçon se plaisait à rêver tout en écoutant son formateur. Il se voyait lui même chasseur de dragons de grande envergure, parcourant les plaines et les montagnes en quête de dangereux prédateurs n’avait littéralement peur de rien. La foule l’acclamerait lorsqu’il arriverait en ville, les gouverneurs et le Roi le contacteraient en permanence pour divers contrats se déchirant pour obtenir son exclusivité. La légende parlera de lui comme du Grand Traqueur de Cornu qui parvenait à glacer le sang des dragons de terreur, détruisant toute corruption. Grâce à lui, le monde pourrait ainsi vénérer ces créatures étranges dans la paix et la foi en Aladar. Il serait enfin libre !

« …partîmes chasser ensemble. A l’époque, pas de rèns, pas de libonc, pas de techniques, juste du keldum et du courage. Beaucoup de courage. J’en ai encore l’odeur de mort qui remonte dans les narines. Notre excursion dure une semaine pendant laquelle nous découvrons qu’un bronze mâle s’intéresse à nous. Son odorat affecté par le keldum le tenait à distance mais l’intriguait tout autant. Quelque soit le chemin qu’on prenne il passait avant, comme si il anticipait le moindre de nos gestes. Un jour que nous marchons, j’entends un bruit étrange. Je me retourne. Etto a disparu. La scène a dû se passer en quelques secondes. Je cours dans tous le sens en criant son nom…rien… Trop tard pour s’apitoyer, il fallait déjà accepter. Nous avions forcément commis une erreur, mais où ? je ne l’ai compris que plus tard. Le hasard a voulu qu’Etto se retrouve à porter toutes les rations. Et l’odorat perçant du bronzo nous a simplement repéré. Idiot, n’est ce pas ? ce qui te paraît normal aujourd’hui, nous ne le savions pas à l’époque. Depuis le début nous pensions être camouflé par le keldum mais sans le savoir nous étions des gibiers sur le point de nous faire attraper. Si j’avais porté le sac ce jour là, c’est moi que le bronzo aurait emporté… allé, finis ta gamelle, elle sera mieux dans ton estomac. »

     Odyss revint à la réalité, les yeux écarquillés. Arlan avait il fait exprès de raconter une chose aussi sordide ? le jeune garçon ne trouva rien à répondre et se contenta d’avaler la mixture qui flottait dans son bol de métal. Etrangement, plus aucune question ne le hantait, comme si son esprit venait d’être vidé par la froideur avec laquelle le chasseur venait de lui conter la mort d’un de ses amis. Le vieux katorien conclu donc :

« Comment ai je su pour les rations ? le bronzo avait abandonné le sac d’Etto sur la berge du Cédan. Et je pense que c’était volontaire. Quelle ironie du sort pour un survivant que de se rendre compte que sa propre survie n’est qu’illusoire ! »

     Le jeune garçon observa le sac d’Arlan avec circonspection. Il devait faire abstraction de l’horreur et n’en extraire que le …bon ? L’hésitation passée, il finit par sortir une épaisse couverture de son propre sac, résolu à penser à autre chose. Arlan le regarda déplier avec soin ce qui semblait être le bien le plus précieux aux yeux de son jeune apprenti.

« Après tout, c’est lui qui se fatigue à la porter… » pensa t-il en s’adossant au rèn blessé.

     Avant de s’y engouffrer, Odyss jeta un œil alentour. De toutes manières, il fallait oublier…

 

     Trop agité, Odyss finit par se réveiller quelques heures après. Autour d’eux, les ombres s’étaient multipliées. Les rèns semblaient soudés les uns aux autres. Enfermé dans cette prison de branches et de feuilles, Odyss se sentit un peu oppressé. Un grand besoin d’espace et de liberté monta en lui.

     Il s’approcha alors instinctivement du rèn blessé, tout autant prisonnier que lui, puis leva la tête pour regarder le ciel et s’évader quelques secondes. Mais au dessus de lui, il n’y avait qu’un plafond sombre et impalpable, un néant insondable. Le noir total. Il eut l’impression de manquer d’air, comme bloqué à l’intérieur de cette protection végétale. Cette frontière qui menait vers nulle part faisait perdre tout son sens à l’endroit où il se trouvait. Il lança alors son regard au travers des rèns comme pour percer l’obscurité et y découvrir un chemin, ou une faille, ne serait ce même qu’une petite fuite vers…quelque chose d’autre. Une chose qui donnerait du sens à sa présence. Pourtant il savait ce qui l’attendait juste derrière, en coulisse : les bronzos, cachés dans l’ombre des Lèns, prêt à le cueillir et transformer cette farce en un drame. Le doute ne cessait de progresser dans la moindre partie de son corps et un choix s’imposait à lui : Rester sur la scène imposée ou faire le choix risqué d’en sortir.

     Soudain un soupir d’Arlan le fit sortir de ses turpitudes. Son chef, adossé au centre contre le rèn, avait le visage serein. Comme si il était normal d’être là, cloisonné, sans porte de sortie, sans redouter l’avenir. Odyss n’aurait su dire dans quelle direction se trouvait Ilandre, perdant tout sens d’orientation dans cette étouffante masse, mais il était persuadé qu’Arlan, lui, savait exactement où aller. Son expérience lui permettait de dormir tranquillement sans peur, sans questions. En fin de compte, grâce à son savoir il parvenait à rester confiné dans ce lieu étroit et hostile.

     Odyss relativisa alors sa peur. Toutes ces inquiétudes étaient ridicules, exagérées. Il était en sécurité près du rèn et à l’intérieur de cette imposante barrière, voilà tout ce qui importait. Le jeune garçon prit conscience de sa douce naïveté et retrouva petit à petit le calme. La fraîcheur vint alors se coller sur sa peau qui frissonnait déjà. D’un geste, il réajusta sa couverture, puis tenta de se rendormir.

 

******************

 

     L’enchevêtrement de racines et d’écorce formait un ensemble opaque. Ces arbres d’une autre époque n’étaient pas prêt de bouger, tels des fossiles plaqués là volontairement, les uns contre les autres, par un être tout puissant. Peut être par la forêt elle même. La Chambre, telle qu’on l’appelait, s’étendait sur plusieurs centaines de mètres. De jour, la lumière la pénétrait par les innombrables espaces que laissaient les branches entre elles, les troncs difformes apparaissant alors très nettement. A l’inverse, de nuit, elle se muait en une sculpture savamment réfléchie, solide et grisâtre, une sorte de labyrinthe duquel il était difficile de s’échapper. Comme creusés par le temps, des couloirs s’y décrivaient, rejoignant des salles et ainsi de suite. Les chasseurs s’en servaient pour se réfugier ou tendre des embuscades aux malheureux dragons qui osaient y entrer. Car, de toute évidence, cet environnement ne donnait aucun avantage à ces démons : obligés de mettre pattes à terre, ils devenaient soudain prévisibles, forcés de suivre un chemin prédéterminé. Malgré cela, Arlan Kerno enseignait à ses jeunes recrues de toujours se méfier d’un bronzo acculé à terre, quelque soit le contexte. Evidemment, nombreux étaient les inconscients qui n’avaient pas tenus compte de ses conseils et leur mort restait seule à en témoigner.

     A l’entrée de la structure végétale, la dépouille du dragon baignait dans la puanteur de sa décomposition. A peine une semaine depuis que Den lui avait planté sa lame par la gorge pour la faire sortir par l’occidus, une petite fente sur le dessus du crâne de ces monstres. Certaines écailles avaient viré de couleur, presque entièrement blanche ou jaunâtre, tandis que d’autres continuaient de pourrir, perdant peu à peu leur consistance, et flétrissaient lentement avant de retourner à la poussière. Le sol aussi avait changé : une tache mauve très sombre s’était dessinée tout autour du cadavre comme si la mort s’était échappée du bronzo pour venir infester tout ce qui l’entourait. S’en dégageait d’ailleurs une odeur sans nom.

     Penchée au dessus de l’ouverture sur la première salle de la Chambre, genou en avant, à l’endroit exact où s’était tenu Den pour achever sa cible, Solya contemplait le tableau. Dans le contre-jour, sa tenue la rendait pratiquement indiscernable. Juste un point sombre et verdâtre qui se collait dans le décor à merveille. Que ce soit ses cuissardes, sa tunique ou son manteau à cagoule, tous jouaient leur rôle. Sa peau aussi semblait recouverte d’une teinture noire.

     Le visage de la chasseuse exprimé une totale indifférence envers le cadavre pathétique du bronzo pourrissant. Un de plus, un de moins, cela n’avait plus d’importance à ses yeux. Ce qui ne l’empêcha pas de remarquer un petit bout de métal brillant coincé dans l’armure ramollie, unique trace du passage des deux jeunes nobles du Pays de Comb.

« Tiens ! tu es à l’heure, toi ? »lança t-elle tout en scrutant l’obscurité. Den venait d’arriver en contre-bas, devant l’entrée, et avec son air faussement sincère, il répondit :

« Dois-je comprendre que tu m’attendais ? ça me touche », Solya ne prit pas la peine de se retourner et d’admirer le sourire en coin que le chasseur arborait tout en discutant : « Tu es donc venue inspecter la ‘scène du crime’ ? j’espère que tu reconnaîtras que je n’ai pas menti cette fois ci » s’exclama Den.

« Moué… » répondit elle.

     Hormis ses bottes serrées et ses jambières de cuir, Den portait une tenue similaire à celle de Solya. Il enleva d’ailleurs sa capuche, puis huma l’air. Son expiration fit jaillir de sa bouche un petit nuage de buée qui stagna un instant là avant de s’éparpiller.

« Si les bronzos ne se bouffaient pas les uns les autres, notre groupe n’aurait pas plus d’effet qu’un caillou dans un cours d’eau. Cet exclu en est la preuve…je suis sûr que tu as un peu pitié de lui… » s’exclama le chasseur.

« Pour tout dire, je m’en contrefiche ! Bon, au lieu de parler dans le vide, dis moi plutôt ce que tu as déclaré aux Archives ? » questionna t-elle.

« Un bronze, premier né, 3 mètres environ, tué par les seigneurs Delgerin et Fanas » récita l’homme en prenant l’attitude d’un petit enfant bien obéissant.

« ah ? tu n’as pas dit qu’il était exclu ? » demanda alors la chasseuse, ironique.

« Cela faisait parti de l’arrangement, ma chère » répondit Den.

« Et… »

« …son nom ?… » coupa Den, puis « …ça va te faire plaisir. Je l’ai appelé Solya. Quoi de mieux pour un exclu ? » lâcha t-il, moqueur.

     L’expression sur son visage était celle d’une personne qui aime à agacer son entourage. Un brin d’espièglerie et de triomphalisme, juste ce qu’il fallait pour provoquer les réactions de l’ilandraise. Ce gros malin de Den avait osé la comparer à ces « moins que rien » !

     Les « exclus » –généralement des mâles - étaient ceux qui refusaient ou simplement ne parvenaient pas à défendre leur chance dans la guerre intestine que se livraientt les bronzes. Une véritable société s’était organisée en Olèn et chaque dragon de bronze luttait contre ses congénères pour s’imposer et établir son territoire. Les affrontements étaient d’une rare violence et les seules récompenses restaient la survie et une place dans la hiérarchie. Naturellement dotées de muscles plus puissants et d’un gabarit imposant, les femelles régnaient donc sur la plupart des zones de chasse. Rejetés et affamés par leur semblable, les exclus finissaient par dépérir doucement en même temps qu’ils sombraient dans leur déchéance corps et âme, impuissant face à leur propre nature.

     Solya garda pour elle toutes les réflexions qu’elle avait à faire et se contenta de l’ignorer. Elle se leva pour descendre la façade et rejoindre l’intérieur de la Chambre. Le chasseur entra à son tour pour suivre son équipière. Ils marchèrent un moment sans rien dire.

     Après un petit moment, ils finirent par atteindre la salle aux cerfs morts. A cet endroit, les arbres se resserraient et encerclaient les quelques pieux disposés là. La faible luminosité n’empêcha pas Den de distinguer clairement les pauvres bêtes, qu’il avait lui même empalées presque un mois auparavant. Le parfum qu’elles dégageaient suffirait à repousser n’importe quel dragon de bronze.

« Tu as pris ton libonc ? » demanda Den, pour briser un peu le silence qu’imposait Solya.

     Les chasseurs ingurgitaient du libonc, sous forme de poudre qu’ils mélangeaient à l’eau, pour désensibiliser leur odorat. Ainsi, aucune agression olfactive ne pouvait les déstabiliser, notamment celle du keldum, un onguent noirâtre qu’ils utilisaient pour repousser les dragons. Ces carnassiers avaient en horreur la chair morte et son parfum putréfié, que le keldum imité à la perfection.

     En guise de réponse, Den n’eut droit qu’à un soupir d’agacement. D’autant que la réponse était évidente. Solya posa sa sacoche et quelques babioles dans un coin puis sortit de la salle. Le chasseur lui s’installa aussi, mais plutôt pour faire une sieste. Il y avait encore un tas de préparatifs à faire et il avait une bonne occasion de ne pas y participer.

 

     Lorsqu’il rouvrit les yeux, Arlan et Odyss était assis pas loin de lui, discutant avec Solya qui restait debout contre une branche. La salle s’était largement assombrit et Den se douta qu’il avait sombré de sommeil jusque tard. La fatigue des derniers jours lui était tombée dessus et pour une fois personne ne semblait se plaindre qu’il se repose avant le lancement de la traque. Rapidement, il fit le tour des visages de ses compagnons. Arlan avait toujours sa mine sévère, Solya semblait plus décontracté mais toujours aussi sérieuse. Jusque là, tout était normal. Par contre Odyss paraissait totalement perdu. Le « p’tit » ne comprenait visiblement rien à la discussion qui se déroulait.

« …alors ce que nous redoutions ces dernières semaines s’est vraiment produit. J’avais aussi remarqué plusieurs courants dans les Lèns, mais j’étais persuadée que c’était encore des leurres d’Artor. Il avait déjà tenté de nous piéger de cette manière. » fit Solya.

« Je sais. Seulement là, j’ai distingué des courants bien distincts les uns des autres. Aucune trace de lutte. Artor et Camonis ont conclu une alliance, c’est une certitude. » annonça Arlan, tel un verdict.

     Le jeune garçon avait beau chercher, il ne parvenait pas à se remémorer le moment où son chef avait remarqué tous ces ‘courants’ durant les derniers jours. Il ne savait d’ailleurs pas exactement ce dont il s’agissait, donc il préféra écouter attentivement. la voix un peu enrouée, tout en relevant son buste et en passant une main sur le visage. Den intervint : « une alliance ? contre quoi ? ».

« Contre nous » répondit le vieux chasseur.

« …euh…attendez…là j’ai pas tout suivi. Ils sont pas sensés se détester les deux frères ? »

« Normalement. Mais ils savent que nous les menaçons et attendent notre arrivée. Ils l’ont anticipé. Bolk m’a déjà parlé de ce genre de comportement. Tout ce qu’il nous faut c’est être encore plus prudent. La frontière entre le chasseur et le chassé sera fine sur ce coup » répondit le vieux chasseur.

« Ah ? parce qu’en plus tu as l’intention de lancer la traque quand même ? la règle n’est elle pas ‘de n’en chasser qu’un à la fois’, tu n’arrêtes pas de nous le rabâcher. En plus deux bronzos de ce rang sur une seule et même traque, c’est de la folie ! On devrait revenir à Ilandre et attendre qu’ils s’entretuent. » fit Den, que les paroles de son chef avait sorti entièrement de la somnolence.

« Je connais la règle et je connais aussi les bronzos, particulièrement ces deux là. Repousser l’affrontement n’arrangera rien. Artor et Camonis sont bel et bien décidés à s’opposer à nous » reprit Arlan.

« Non mais ce sont juste des animaux. Y a pas d’histoire d’alliance ou que sais-je encore. C’est un hasard de les trouver ensemble, dans quelques temps ils seront à nouveau séparés. En plus, avec un plan d’action, dans quelques mois, ils nous auront débarrassés de plusieurs de leurs cousins. Ce sera ça de moins à chasser », proposa Den.

« Ces Rouillés ont le vice dans le sang, Den ! Ils existaient avant que j’arrive et ils existeront toujours si on ne fait rien. Cinq ! oui, j’ai vécu cinq de leurs hibernations. Tous leurs passages furent sanglant. A plusieurs reprises ils se sont affrontés, mais jamais en oubliant qui étaient leurs véritable ennemis. Crois moi…Alédor appelle peut être ça de la ‘chasse’, pourtant c’est bien une guerre que nous menons. Un vulgaire plan d’action ne marchera pas sur eux. Ils ne craignent rien, ni toi, ni moi et seront derrière chacun de nos pas et guetteront le bon moment pour nous emporter les uns après les autres »

     Le chasseur ne baissa pas son regard déterminé, malgré les arguments percutants de son chef. Il n’aimait pas avoir tort et généralement refuser de l’admettre, laissant parler son orgueil plutôt que sa raison. Surtout lorsqu’il n’avait rien à gagner à risquer sa vie.

« Voyons Den ! tu peux nous le dire si tu as peur des dragons, on te laisse ici pendant la traque et on t’escortera jusqu’à la maison. Je me dévoue si il faut t’emballer dans un sac pour te porter jusque là bas » lança Solya, la moquerie sur les lèvres. Den se sentit pris en flagrant délit. Voyant son air ahuri, la chasseuse finit par demander :

« Alors ? tu viens avec nous ou pas ? »

     Avant que Den n’ait pu répondre, une voix sombre sortit des ténèbres :

« J’en suis ! et le cercueil est déjà en place », dévoilant la présence d’Ithak juste derrière Odyss, qui sursauta.

« Bon, alors c’est dit ! on lancera la traque comme prévu. On était venu pour chasser un bronze et on ne partira pas sans en avoir eu au moins un » ordonna le katorien, tel un officier à ses soldats.

 

     Après un léger coup d’œil derrière lui, Odyss leva la tête. Aussi loin que ses yeux pouvaient percer l’obscurité, il discernait le prolongement de la longue ligne d’écorce du grand Lèn, s’imaginant qu’elle menait vers l’infini. Pourtant ce n’était pas le moment de rêver, il le savait. Une tache d’une « importance capitale » lui avait été assignée. La traque allait se dérouler dans les alentours, seulement sans aucun moyen pour détecter la présence des Bronzes, il serait littéralement impossible d’anticiper leur déplacement. Il leur fallait donc installer un système de pistage autonome. Du moins, c’était ce qu’Arlan lui avait dit : « Encore un truc inutile pour me mettre sous pression… » soupira le jeune adolescent, en regardant sa sacoche en cuir rempli de gardelets. Ces petites billes de bois creuses émettaient une sorte de cliquetis pour peu qu’on les bouscule et devaient servir à repérer la présence des bronzos dans les houppiers des grands Lèns. Le son, que provoquait l’écho des gardelets, provenait d’une partie métallique à l’intérieur de la bille qu’Odyss devait débloqué, afin qu’elles puissent remplir leur rôle. Même si il doutait de leur utilité, le jeune garian faisait confiance à ce que son chef lui disait et s’était attelé aussitôt à les disposer sur des points bien précis. Notamment, au plus haut de certains de ces Lèns géants et dominateurs.

     Il s’était fait tout un monde de grimper sur ces arbres, seulement l’indifférence dans le ton d’Arlan, lorsqu’il lui ordonna d’y monter, semblait avoir rendu l’événement à sa banalité. Le fait de savoir qu’autour de lui se trouvait peut être un bronzo tapis dans les feuilles, prêt à se jeter, ne l’aidait d’ailleurs guère. Ce moment aurait dû être merveilleux et s’en trouvait misérablement gâché. S’agrippant au bois avec son crochet, il se demandait si vraiment tout cela avait un sens. Non sans efforts, il parvint à atteindre un des plus haut bras végétal d’un des Lèns. Du regard, il constata que rien ne l’avait suivi, malgré le malaise que provoquait en lui le silence inquiétant d’Olèn. Seules les cimes frissonnaient légèrement loin au dessus de lui. Mais le courant d’air, qui passait sur elles, n’osait entrer dans la forêt. Un froid crispant s’était toutefois emparé du jeune adolescent. A la fois rassuré et dérangé par le vide sonore environnant, Odyss s’installa sur l’épaisse branche afin de disposer un gardelet contre l’écorce grasse. Il passa le pouce sur la bille afin d’y déceler un minuscule trou puis, lorsqu’il le trouva, y planta une petite aiguille délicatement afin de débloquer la partie métallique de l’objet. Une fois cela fait, il se retourna pour s’asseoir, s’adossant au tronc. Arlan ne l’attendait pas avant quelques heures et une petite pause n’était jamais de trop, d’autant qu’il sentait la fatigue parcourir ses membres après tous ces jours de marche et d’escalade.

     Derrière son masque, Odyss était coupé du monde réel. Celui ci couvrait son visage jusqu’au menton, tandis que ses oreilles restaient libres. Un petit mécanisme de ventilation lui permettait de ne pas mourir asphyxié, tout en bloquant la dispersion de son souffle. La nuit, les bronzes se fiaient plus à leur odorat qu’à leurs pupilles reptiliennes. Il valait donc mieux pour les chasseurs ne rien laisser s’échapper qui ne trahisse leur présence. Odyss avait eu beaucoup de mal à s’habituer à cet emprisonnement. Etant donné que sa vie était en jeu, il s’était forcé à l’accepter, d’autant que le masque n’était pas sans utilité. Les deux verres en alenc, qui y étaient incrustés, lui servaient de lunettes nocturnes et transformaient les ombres en taches mauves, bien distinctes les unes des autres, si bien qu’il distinguait assez nettement ce qui se trouvait dans son champ de vision. Une chose devenait un ensemble, un ensemble devenait un tas, un tas devenait des feuilles, des feuilles devenaient une large branche…en réglant un peu la molette fixée sur la fibre rigide, il parvenait ainsi à voir ce qu’Olèn cachait avec talent. Malgré tous ces atouts, l’angoisse persistait. Arlan disait que c’était la seule chose qu’il ne lui apprendrait pas à guérir. Odyss devrait y parvenir par lui même.

     Le moment se prêtant à un relâchement, l’apprenti ilandrais se libéra de son masque. Pour la première fois de la soirée il prit un vrai bol d’air pur, qui s’engouffra aussitôt dans ses poumons pour les glacer. La chair de poule le couvrit entièrement en même temps qu’une intense sensation de revivre. Avec la dose de lidonc qu’il avait ingurgité, il ne sentait plus aucune odeur, il n’arrivait même plus à savoir si il inspirait vraiment de l’air ou si son esprit lui jouait des tours. Respirer à travers un masque de nuit, porter du keldum, faire le mort…il avait toujours trouvé cela amusant quand il accompagnait Den ou Solya dans leurs nombreuses missions de reconnaissance à travers tout Olèn. Il avait même aperçu plusieurs bronzos de cette manière. Evidemment, il n’était jamais seul dans ces moments là, si une difficulté était survenu, il aurait eu quelqu’un vers qui se tourner. Seulement là, c’était différent : Odyss était seul. Ses mains tremblaient rien que d’y penser. Pourquoi Arlan n’avait il pas renvoyé les troupes à Ilandre ? le vieux était il devenu fou pour risquer la vie de son jeune apprenti ?

“Si il n’y arrive pas maintenant, il n’y arrivera jamais” avait dit Kerno en parlant à Solya, soucieuse de cette situation. Le chef katorien avait certes changé ces derniers temps, mais ses mots sonnaient comme une fracture brutale aux oreilles d’Odyss.

     Nonchalamment, il baissa les yeux. En dessous de lui, il ne voyait plus rien. Juste une mer noire d’ombre dans laquelle tout son s’étouffait. Idéal pour un prédateur qui longerait les profondeurs, guettant la surface pour surgir sur une proie peu attentive. Son pied droit, qu’il s’amusait à faire tourner, baignait dans le néant, remuant le vide à son passage. La lueur venue du ciel obscur, d’entre les cimes, apparaissait donc comme la seule note d’espoir de ce décors sans vie.

     Odyss porta alors son attention sur le masque qu’il tenait dans la main pourtant à peine visible. Il valait peut être mieux le porter, malgré la vision étouffante et déformée de la réalité qu’il apportait. Au moins, ses yeux ne seraient pas noyés dans l’obscurité. Le jeune garçon eut alors le déclic : il n’était pas « seul » ! il était juste responsable. Ce n’était pas du dédain qu’il avait lu dans les paroles d’Arlan, mais de la confiance. Et cette mission, le masque, l’équipement, les gardelets…il avait été formé pour s’en servir. D’ailleurs il s’en servait instinctivement sans même s’en rendre compte.

« Ben tu vois, Od’, y a aucune raison de douter… » lâcha t-il à voix haute, pour lui même.

     Alors qu’il finissait ces mots, un craquement se fit entendre, très proche de lui.

     La nuque d’Odyss se raidit aussitôt. Et si c’était un bronzo ? Il n’osa pas tourner la tête dans tous les sens, quand bien même il en mourrait d’envie, de peur que son mouvement précipité soit repéré. Du regard il tenta pourtant de distinguer quelques formes. Arlan aurait certainement trouvé une bonne formule pour imager cette situation ironique, ou pour faire un proverbe racontant comment un idiot se fit dévorer alors qu’il portait dans les mains le seul objet qui lui aurait permis d’y voir plus clair : tel un masque à lunettes nocturnes. Malgré cela, le jeune ilandrais essaya de ne pas laisser la panique l’envahir et se plaqua doucement contre le tronc du Lèn, afin de faire corps avec lui.

     Il resta ainsi pendant un long moment…peut être quelques secondes…ou quelques minutes. Il n’aurait su dire. Ses oreilles à l’affût ne perçurent aucun autre son. A croire qu’il avait rêvé. Pourtant, il aurait juré qu’une branche avait été puissamment brisée et le feuillage autour emporté par une masse lourde.

     Une réflexion d’Ithak revint alors à son esprit. Le chasseur avait annoncé au groupe qu’il avait trouvé un coin d’Olèn où les Lèns semblaient s’être fragilisé à cause de la présence d’un champignon, absorbant leur sève jusque dans leur racine. Ithak avait devancé les décisions de Kerno pour prendre l’initiative, la veille, d’y appâter les bronzos. Moins de feuille, un bois plus fragile et sujet au craquement, une écorce légèrement molle. Ce serait tant d’élément qui faciliterait le pistage. Odyss souleva alors doucement son postérieur comme pour mesurer la consistance du bois. Après quelques essais, il n’eut pas tellement l’impression que la branche fut si différente de celle d’un autre Lèn. Une branche comme celle ci pouvait elle vraiment se briser toute seule, à cause de quelques champignons envahissants ? Peut-être avait il seulement rêvé ce bruit…

     Dès que son cœur se calma, Odyss replaça le masque sur son visage, réajusta la molette, puis contrôla une dernière fois les alentours. A travers les lunettes, les nuances violettes se mélangeaient les unes aux autres et ne montraient que ce qu’il y avait auparavant : des Lèns, des troncs, des branches et des feuilles… . Et en bas, juste rien. Des taches et des silhouettes végétales.

     Le garçon entreprit alors de descendre, à contre cœur, mais sans ralentir son allure. Le groupe l’attendait certainement à la Chambre et il lui restait encore plusieurs gardelets à installer. Il avait déjà perdu beaucoup trop de temps.

 

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