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Ici et là les feuilles roussies annonçaient la fin de l’été. Parmi les arbres les ombres terrestres et aériennes se rencontraient, jouaient ensemble à la frontière de la lumière et de l’obscurité. Les feuillages perlaient une herbe basse, perlaient d’éclats leur danse sous la caresse du vent. Des oiseaux se détachaient des branches, après les avoir touchées du bout de leur patte, pour, d’un battement frêle, disparaître. Leurs ailes perçant les derniers nuages jetaient sur la forêt des corps fugaces, leurs silhouettes.

Le soleil alors se courbait vers l’horizon. Les fleurs ouvertes à son passage libéraient leurs parfums, qui coulaient des corolles, aux mille couleurs de la flore. Puis les senteurs de la forêt, de myrrhe et de musc, attendaient qu’un souffle les enlève. Le vent montait parmi les branches, dansait avec la frondaison, ensuite retombait tout doucement, pour recommencer. Il mêlait son sifflement aux appels répétés des animaux.

Une âme heureuse emplissait cette forêt. Au loin, très loin, sonna la cloche d’un village, la douzième heure passée. Les oiseaux chantaient, par séries de cris perçants, comme chantaient à terre les mammifères et les arbres dans leur mouvement. Ils surgissaient d’un buisson à l’autre, passaient entre les troncs, sous les jeux d’ombres qui les déchiraient. Ils couraient, parfois par petits bonds, descendaient la pente douce d’une colline. Derrière se trouvait le vieil étang, devant, une faible clairière.

Eux, ils riaient. Les éclats de leur rire éclairaient leur visage. Quand un animal, à leur passage, avant d’émettre une plainte se terrait, tous deux sans le voir n’entendaient que le bonheur, dévalaient le sentier naturel, jusqu’à ce que les écorces épaisses, au regard de la bête, ne les effacent.

 

La têche déjà reposait en arrière. Plus loin, un replat élevait trois blocs de pierre, qu’ils dépassèrent. Au léger rebord, où les racines à nu s’enchevêtraient, Reel d’un saut atterrit de l’autre côté. Ses vêtements possédaient la couleur du ciel. Il se relevait, d’une foulée repartit libre au souffle du vent. Sa course le confondait aux rayons de lumière.

- Reel !

Devant les rangs serrés de troncs s’ouvrit enfin l’espace clair. Quelques arbres encore couraient isolés sur la nouvelle élévation. Au-delà l’herbe se gorgeait de lumière. Des rochers épars, couverts de mousse et d’ombres, gardaient au centre un chêne plusieurs fois centenaire. Le vent agitait ses branches, où ne poussait plus qu’un feuillage rare, brûlé au soleil. Juste au pied de cet arbre se cachait une souche creusée par les vers.

Reel s’arrêta à l’ombre des branches. Il fit dos au chêne, pour regarder la lisière. Des buissons remuaient. Ses yeux suivaient la course, devinait la silhouette. Des pattes fines filaient sur l’herbe. Le souffle caressait son pelage. Il possédait tous les parfums de la forêt. Sa longue queue, à pointe blanche, jouait dans l’air un mouvement de merveille. Le renard surgit de l’ombre, redressa les oreilles.

- J’ai failli attendre ! lui lança Reel.

Tous deux souriaient. Le renard en quelques bonds rejoignit son ami. Il portait un panier tressé, couvert par une nappe blanche et rouge. Reel le moquait pour son retard. Il prit une expression gênée : « Je suis désolé, j’ai cru qu’on m’appelait. » Le renard ne comptait guère plus que la moitié de son âge. L’un et l’autre s’entendaient à merveille.

- Tu crois que demain sera pareil ? - Qui sait ? répondit Reel. - Mais nous serons toujours ensemble ?

- Bien sûr ! Je ne te laisserai pas partir si facilement !

La faim les poursuivait depuis la sixième heure. Ils déployèrent la nappe, puis Riss se coucha, le coude dans l’herbe, tandis que face à lui le renard en tailleur s’asseyait. Lui essayait de ne pas salir sa paire de gants. Il mangeait lentement, aux aguets des rumeurs de la forêt. Les animaux se glissaient à la lisière. Au sommet du chêne filaient les oiseaux en quelques coups d’aile. Des yeux dans l’ombre les regardaient.

Les rayons de lumière entre les branchages effilochaient la nappe. Ils baillèrent. La chaleur, la paix les invitait à s’endormir. Le dos dans l’herbe, bras croisés derrière la tête, ils se parlaient encore, et somnolaient. Le ciel blanchissait avec l’arrivée du soir. Les oiseaux y dansaient toujours, toujours plus rares. D’une main distraite, le renard cueillit une fleur.

- Regarde, la rosée tombe déjà.

Reel ouvrit un oeil, tendit la main pour y tenir la tige et regarder la corolle. La lumière faisait briller les gouttes qui y perlaient. Il sourit, fit tourner la fleur un temps. Le parfum, qu’un vent chaud attisait, le surprit agréablement. Il la porta à son nez, pour mieux respirer cette odeur.

- Tu es trop sensible ! lança-t-il en se reprenant. Ce n’est qu’une fleur !

Il voulut la lui rendre, mais le renard s’était renfermé sur lui-même, pour sombrer dans le rêve.

 

La pénombre tombait. Il tenait ses gants serrés en poing contre sa poitrine. Ses jambes fléchies se refermaient sur lui. L’herbe frôlait son pelage, frôlait son visage, toucha le bout de son nez. Il ouvrit les yeux. Son nom lui resta en tête, répété par échos distants, diminués. Son cœur battait. Le renard regarda Reel, de l’autre côté de la nappe. Il se calma, frissonna à la fraîcheur du soir.

- Reel. Il se fait tard.

Son ami ouvrit un œil, le referma. Il murmura quelques mots paresseux, avant de se retourner. Le renard insista : « Il faut rentrer. » Reel s’étira alors, se leva d’un bond et, d’attaque, moqua son ami encore assis. Ses vêtements se couvraient de terre, de brins d’herbe.

- Allez ! Une dernière partie ! Je serai le loup !

Autour de la clairière les bois se tapissaient de noirceur. Les premières teintes fauves traversaient les feuillages, plus violentes à mesure que l’astre se rapprochait de la terre. La poésie le comparait souvent à un œil de flammes. Tous deux ne s’en préoccupaient pas. Ils laissaient les rayons se perdre, et bruisser la lumière du vent.

Le jeu prenait déjà place. Tandis que Reel contournait le chêne, pour commencer à compter, le renard s’était écarté de quelques pas. Au premier chiffre il partit se cacher. Pour faire durer encore, Reel ne s’arrêta pas à dix, mais alla jusqu’à douze, avant de regarder. Son ami avait disparu dans la forêt. La clairière à présent vide fit gronder le vieux bois du chêne, dont l’écorce craquelait.

Il courait sans faire de bruit, se glissait parmi les ombres pour s’y cacher, puis repartir aussitôt. Ils connaissaient le moindre recoin de la forêt, pour y avoir joué des années durant. Ses pattes soulevaient à peine un léger souffle à son passage. Il s’agrippa à une branche, passa à la cime de l’arbre pour voir au travers des feuillages si son ami approchait. Seule une poignée de secondes les séparait.

Le vent se calma, les feuilles autour de lui se turent. Il perdit un instant le frisson du jeu. La fraîcheur sur la flore faisait couler des gouttes le long des corps, sur les branches, sur le pelage. Au loin le soleil menaçait de s’effondrer, en équilibre encore au-dessus de l’horizon. Les frondaisons perdaient leurs couleurs au profit d’un seul ton. La teinte fauve dominait.

Reel s’approchait. Il pouvait le voir, aussi l’entendre, suffisamment loin encore pour que le jeu continue. Tous deux gagnaient toujours à ce jeu. Tous deux voulaient seulement le faire durer aussi longtemps que durerait le jour. Le renard quitta sa branche, d’un saut passa à l’arbre voisin, avant d’atteindre le sol. A cet instant un changement brusque de lumière le surprit. Il crut Reel tout proche, aussitôt détala.

 

Dans son dos le bruit de course calquait le sien. A tout instant le renard s’attendait à ce que son ami l’appelle. Alors il lui faudrait se cacher pour de bon. Son rire l’accompagnait, un petit rire étouffé, pour ne pas être entendu. Il courut jusque derrière un rocher, d’où le renard tenta de repérer son ami. A sa surprise, il n’entendit rien. Soudain éclata une bramée, ou un glapissement, qui l’effraya.

Il releva la tête, pour ne voir que des ombres, les contours des arbres aux branches ouvertes, aux feuillages mouvants. Des milliers de rumeurs l’entouraient. Les troncs se refermaient autour de lui, laissaient filtrer entre les feuilles de rares rais rougis. Il sentit son cœur battre. Ses oreilles d’instinct se baissèrent. Dans le silence, le renard voyait une bête, guère plus qu’une silhouette, s’approcher de lui.

La forêt retrouva son calme. La lumière plus forte perça les ombres, dispersa la silhouette. Seuls restaient les enchevêtrements de branchages, aux formes bestiales. Le renard entendit Reel tout proche, sans pouvoir vraiment estimer la distance. Il crut le jeu terminé, mais son ami se trompa. Il passa trop à droite, et ses pas s’éloignèrent. Alors le renard sourit, sortit de sa cachette, s’enfuit pour entendre son ami se retourner.

Leur jeu reprit, le long de la colline. Poussé à monter encore par la course derrière lui, il voulut s’échapper pour revenir du côté de la clairière. Les ombres se renforçaient à mesure qu’il grimpait, ainsi que le resserrement des arbres. Sur le côté un léger éboulement de rochers bloquait le passage. Il s’y aventura, bondit de pierre en pierre, parvint à passer de l’autre côté. Une seconde, le renard s’arrêta, pour savoir si son ami le suivait.

Il n’entendit d’abord qu’un chant d’oiseau, lointain, qui s’éteignait. D’autres cris d’animaux suivirent, sans qu’aucun ne couvre un éventuel bruit de pas. Ses oreilles dressées ne repéraient pas le son familier. La pierre les séparait, les sons se brisaient dessus sans pouvoir la franchir. Il décida de redescendre la pente, sans savoir désormais si Reel le retrouverait. Cette idée de pouvoir gagner seul le surprenait, l’inquiétait même un peu.

Quelques mètres plus bas, le renard s’arrêta, dressa la tête. Au-dessus de lui la frondaison sombrait totalement dans les ténèbres. Il crut la nuit tombée. Les troncs eux-mêmes se perdaient dans l’obscurité. Le vent agitait les branches. Tout grinçait, tout grondait. Il crut à une présence, tapie dans les branchages, qui l’appelait.

Il recula d’un pas. Les branchages remuèrent, dans sa direction. Il recula encore, entendit ce bruit se rapprocher, s’amplifier le grondement. Le froid du soir fit trembler son pelage. Il chercha Reel du regard, ne le trouva pas. Le renard se retourna pour s’enfuir.

 

L’autre côté de la colline apparut dans toute sa noirceur. Il entendait à présent des craquements derrière lui, devinait des yeux féroces qui le dévoraient. Le renard se retourna encore. Rien ne bougeait. Le vent passait dans les feuillages, pour les faire danser. Quelques couleurs survivaient, alors que le ciel au contact de la terre s’embrasait.

Les secondes passèrent. Il n’entendait plus ni les chants d’oiseaux ni les rumeurs, ni la course rassurante de son ami. « Reel ? » Il l’avait murmuré. La perception d’une présence ne le quittait plus. Plus vive encore, il ressentait l’absence. La forêt muette l’effrayait.

- Reel ?

- Eh ! Ne m’appelle pas, c’est trop facile sinon !

La réponse proche lui rendit le sourire. Reel jouait encore, l’avait suivi jusque de l’autre côté de la colline. La forêt retrouva sa vie, retrouva ses couleurs. Le pas de course de son ami brisa le silence. Rassuré sur l’instant, le renard repartit de plus belle, presque ventre à terre, pour trouver une cachette. Avant d’y songer, il avait atteint le vieil étang.

La lumière miroitait encore à la surface de l’eau. Elle ne cillait pas au vent. L’onde avait la pureté du cristal, qu’un souffle à tout instant pouvait briser. Il se trouvait alors au plus profond des ténèbres, au bas de la colline, où le soleil éclairait à peine. L’éclat de l’étang fascinait le renard. Il voulut se cacher près du tronc creux où les arbres, là seulement, se dégageaient assez pour donner l’apparence d’une minuscule clairière.

Un buisson entre deux troncs serrés le camoufla aux regards. Accroupi là, le renard retira ses gants, pour que leur blanc dans l’obscurité ne le trahisse pas. Il se trouvait alors plongé dans le noir, au contraste du petit espace encore baigné de lumière. Le ciel empourpré reflétait les rayons du soleil. Il attendait, d’une seconde à l’autre, l’arrivée de Reel.

Son sourire faiblit peu à peu. A nouveau les rumeurs sourdes l’encerclèrent. Il entendit craquer les branches, puis les branches se briser. Un animal gémit au loin. Ses bras se resserrèrent sur son torse, et son museau s’y enfonça. Le froid s’enfonçait dans son pelage. Son corps tremblait. L’eau gouttait des feuilles, tombait sur son dos, sur ses épaules. Ses yeux se fermèrent.

 

On prononça son nom. Il dressa la tête, dressa les oreilles. Rien ne traversait les ténèbres. Son ami ne se montrait toujours pas. On répéta son nom. Le renard se blottit dans sa cachette. La respiration trahissait son état. La silhouette se rapprochait, toujours plus près, à moins d’un mètre, à portée de bras. Son nom encore, encore, encore.

- Tale !

Les doigts touchèrent son épaule. Au contact, son corps raidi réagit à peine. Il reconnut la voix, tourna la tête. Ses oreilles basses se redressèrent timidement. Reel l’avait finalement retrouvé. Il sourit, se releva.

- Qu’y-a-t-il ? s’inquiéta Reel.

- Je ne sais pas. Je crois que ce sont les ombres.

Ils s’assirent un instant sur le tronc creux. La lumière quittait même le vieil étang. Reel lui expliqua sa poursuite, le nombre de fois où il avait cru le voir. Tale écoutait, tout en remettant ses gants, ceux-là que son ami lui avait offerts. Il aurait voulu nager dans l’eau, même glaciale, pour oublier l’émotion. Le temps manquait. Les teintes fauves du ciel se perdaient, pour tourner au noir.

Ils revinrent à la clairière, récupérer le panier à provisions. Les derniers feux du soleil s’épuisaient dans le ciel. Les hurlements des bêtes nocturnes avaient remplacé le chant des oiseaux. Les prédateurs rôdaient, appelaient par de petits cris brefs, qui perçaient le soir. La lune, ravivée par l’astre ardent, apparut au coin des montagnes, parmi les premières étoiles.

Tale suivit Reel en direction du village. Il s’arrêta en lisière, hésita. Au milieu de la clairière, le chêne jetait des ombres menaçantes. Il trônait sur les ténèbres, les plaquait à terre avec ses branches. Le renardeau revint pour chercher la fleur, celle qu’il avait donnée à Reel, que Reel avait gardée, avant de l’abandonner pour jouer au loup.

- Oublie cette fleur, il y en a des milliers ! Allez viens !

Tale s’entêta, sans pouvoir la retrouver. Il fit le tour de l’arbre, retrouva même le bouquet d’où il l’avait cueillie, mais de la fleur, aucune trace. Dépité, le renard retourna auprès de Reel, pour partir. Son regard fouilla une dernière fois la clairière.

- Je suis sûr que tu l’avais laissée là.

L’obscurité les emporta. Le soleil n’offrit plus qu’une crête de flammes. Dans l’obscurité se multipliaient les yeux fauves de la nuit.

 

Le chambre boisée ne résonnait plus d’aucun bruit. Tale avait verrouillé la porte, après avoir souhaité bonne nuit à Reel. Par la fenêtre rentrait la lueur pâle. Le renardeau, dormait sous la couverture, au sein du petit lit de bois. Dans le silence flottaient les parfums de la forêt. L’air frais du dehors murmurait le sommeil. Les ombres rampaient sur les meubles, sur les jouets, jusque sous le lit. Tale dormait seul dans les ténèbres.

Une ombre bougea, sans un bruit, s’étendit jusqu’à un petit bureau de travail. Les contours d’une fiole se détachèrent de l’obscurité. Le cristal contenait un liquide couleur de nuit. Il s’en échappait le même parfum. L’ombre déposa la fiole sur le rebord. Les ténèbres s’emparaient à moitié de la pièce, à la frontière du cristal, dont la surface se déchirait.

Soudain la patte griffue surgit des ténèbres, s’arracha au silence, se plaqua sur le museau du renard. Un temps l’air s’agita, retomba lentement. Les rayons de la lune s’enfonçaient dans la pièce, sans reparaître. Le souffle frais se suspendit. Un tremblement à peine passa sur les paupières. Les secondes une à une disparurent. La même odeur flottait. Un mouchoir humide couvrait la respiration du jeune renard.

La créature retira sa patte. Elle s’avança en silence jusqu’à la fenêtre, l’ouvrit sur la lumière. Le vent s’engouffra, fit frémir la pièce, les parfums s’évanouirent. Tale ne se réveillait pas. La fiole refermée se laissa absorber par l’obscurité. Du dehors, de faibles clameurs tentaient en vain de se faire entendre.

Les deux pattes retirèrent la couverture. Tale se blotissait, ramenait contre lui ses pattes, pour résister à la morsure du froid. Il tremblait. Son poil scintillait sous les rayons nocturnes. Le renardeau gisait sans défense, à la lumière des étoiles. Les gants se trouvaient loin de lui, sur la chaise du bureau. Deux pattes le saisirent, l’arrachèrent à son lit. Au contact, la créature se figea.

Tale émit un imperceptible glapissement. Les griffes avaient percé dans ses rêves, un court instant. La créature acheva de le soulever contre lui. Quand il sentit la chaleur de ce corps, le renardeau par instinct s’y blottit. Une minute entière passa, sans autre bruit que le chant sauvage des animaux. Puis la créature s’avança à la fenêtre. La lune une seule fois saisit sa silhouette. Le village tout entier tenta de l’arrêter. L’instant d’après, la créature disparaissait dans les ténèbres.

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