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Le renard ouvre les yeux, subitement. Autour de lui, le silence. Il n’arrive rien à voir, au travers du voile flou de son rêve. La blancheur l’aveugle. Ses mains nues ne touchent rien. Le petit renard panique, essaie de se lever, mais à chaque fois ses gestes sont oniriques. Enfermé à la frontière de la réalité, il se débat en vain, et à chaque fois retombe sur le dos, avec l’impression de flotter. La douceur l’effraie.

La voix de son ami résonne en écho, des paroles qu’il n’arrive pas à entendre, ni à comprendre, qui s’éloignent. Il a beau vouloir tourner les yeux, sa vue reste fixe. Elle l’empêche de savoir si son ami est vraiment là. Mais le renard sent une présence, toute proche, au point que s’il pouvait tourner la tête, certainement, il le verrait. Tout lui fait peur et lui semble une gigantesque illusion de son esprit. Soudain, sa vue se précise, il se redresse, et la première sensation qui lui vient, c’est l’odeur de la forêt, qui flotte autour de lui.

 

Il est assis dans un lit immense, gardé par un dais blanc qui flotte autour de lui. Le voile léger laisse passer la lumière, mais aucun son. Aux angles, des colonnes de bois s’élèvent, que des sculptures embellissent, formées de lierres et de feuilles d’acambre. Des fleurs de lilas, figées, pendent, minuscules, jusqu’au sommet. Il soulève sa main, avec surprise : elle s’était enfoncée dans un des coussins de plumes, qui font, chacun d’entre eux, presque sa taille. Ils ont conservé les marques de ses bras, de sa tête, et silencieux, rappellent sa nuit agitée. La couverture aussi, froissée par ses gestes brusques, en garde le souvenir. Il n’en sent pas le poids, seulement le toucher soyeux.

La lumière brille, fabuleuse, dans cette enclave de paix. Déjà ses craintes font place à la curiosité. Pourtant lui vient l’envie pudique de tirer la couverture sur lui, comme pour se cacher, démuni. Toute cette douceur ne le trompe pas, ce n’est pas chez lui, ce n’est pas normal. La richesse des étoffes, la taille du lit, lui donnent l’impression d’un rêve où, hélas, il entend sa propre respiration. Elle est rapide, encore secouée par le réveil, et lui en sueur. Seule reste pour le rassurer l’odeur familière des fleurs, celle de la forêt.

Aucun bruit ne vient le troubler, aucun mouvement si ce n’est celui régulier du voile, ces rideaux d’un blanc lumineux qui le cernent. Il ramène ses jambes, les retire doucement de sous la couverture, et se sent soudain pris au piège, vulnérable, livré à lui-même. Le matelas s’enfonce sous son poids, pourtant si léger. Le petit renard se glisse à quatre pattes jusqu’au dais pour l’entrouvrir. Ses doigts se glissent près de la colonne de bois, puis soulèvent le tissu avec lenteur. Sa respiration se fait plus lente, ses gestes plus prudents, à l’instant de découvrir ce qui se cache de l’autre côté.

Le renard ne voit d’abord que le gris de la pierre, le mur face à lui qui se présente, brutal. Les blocs énormes l’écrasent de leur présence. Par terre, un plancher de bois verni, plus foncé que celui du lit, s’étend aussi loin que porte son regard. Il tourne la tête, et voit le reste de la pièce, cachée en partie par le baldaquin : une chambre aux proportions qui le dépassent. De grands tableaux aux cadres d’argent couvrent les murs, ainsi que des tapisseries aux couleurs crues, teintes de pourpre et de noirs, à bords cuivrés. Il voit aussi contre le mur, au bout du lit, une haute armoire en bois sombre, ornée de décorations qu’il ne distingue pas. Le reste lui échappe.

« Où suis-je », se demande-t-il, quand soudain son attention est attirée par des objets au sol, qu’il reconnaît très vite. Ce sont ses chaussures, avec les chaussettes, et ses gants, encore sales de la promenade, soigneusement pliés au pied du lit. L’invitation le pousse à se glisser dehors, à poser ses pieds nus sur le plancher. Le contact froid le fait frémir, mais il continue, pressé de retrouver ses affaires. A plusieurs mètres de hauteur, le plafond l’écrase, au moins autant que le silence, fait de pierre où des poutres s’alignent.

 

Chacun de ses gestes produit un bruit qui lui revient, dans le silence de la pièce. Pourtant, cette impression qu’il avait au réveil, d’être observé, lui reste encore. Alors qu’il enfile encore ses gants, le jeune renard s’avance le long du lit, pour découvrir le reste de la pièce. A chaque instant il s’attend à voir apparaître quelqu’un, ou au moins, une explication de sa présence. Le manque de repères l’effraie. Au-dessus de lui brûlent cent bougies, en cercles sur un lustre de cristal pendu au plafond. Le frémissement de leurs flammes est étouffé. La lumière ne vient pas d’elles, mais de l’extérieur.

L’armoire est décorée pareillement aux colonnes du lit, avec ses bords sculptés. Comme il arrive à côté, le renard découvre le reste de la pièce. Au fond se trouve une grande table, remplie de fioles, surmontée d’un vaste miroir. Deux bassines de bois, l’une grande, l’autre petite, se trouvent dessous, derrière un tabouret. Sur la droite gît un bureau d’écriture et sa chaise, mais toute l’attention du renard est attirée, juste à côté, par la fenêtre. Il s’en approche rapidement, jusqu’à se trouver dessous.

Enfoncée en profondeur dans le mur, la fenêtre lui est inaccessible. Il n’en aperçoit que l’ogive, à son sommet, et son cadre de cuivre. Pour monter sur le rebord, le renard tire la chaise du bureau ; un papier repose dessus, qu’il balaie de la main, préoccupé seulement à voir où il se trouve. Les pieds de la chaise sifflent sur le plancher, créant un bruit assourdissant, mais il n’en tient pas compte. Le renard monte sur le siège, puis s’appuie au dossier pour atteindre le rebord sur lequel il peut s’engager, tout entier.

La fenêtre est large, formée d’un double panneau de verre. Au travers, le renard peut voir l’extérieur. Une forêt s’étend, presque jusqu’à l’horizon, avec ses collines et sa rivière. Des nuages flottent dans le ciel d’un bleu clair. Les feuilles là-bas s’agitent, et des oiseaux passent de cime en cime, ou s’évadent dans les airs. A l’orée, parmi les buissons, il peut distinguer quelques animaux. Même s’il ne reconnaît pas le lieu, de retrouver l’image de la forêt le rassure. Pourtant, quand il cherche un moyen d’ouvrir la fenêtre, il ne trouve aucune poignée. Le verre même semble formé d’une seule pièce.

Le jeune renard reste encore quelques secondes, à regarder cette nature vive, au-dehors. La lumière du jour lui fait du bien, même s’il n’en sent pas la chaleur. A la place, seulement, flotte cette impression de renfermé, stagnante, presque morte. Les bougies seules réchauffent la pièce. Cela ne l’inquiète plus. Désormais, il ne doute plus de pouvoir sortir, et la curiosité seule lui reste. Alors, comme il descend de la chaise, le jeune renard se souvient du papier tombé. Cela le surprend, maintenant, un papier abandonné dans cette chambre propre et rangée.

La feuille de papier repose par terre, légèrement froissée. Le jeune renard s’accroupit et la ramasse, une expression curieuse sur son visage. La qualité du papier le surprend ; la feuille flotte plus qu’elle ne tient entre ses doigts ; il craint soudain de la déchirer. Dessus se trouvent écrites quelques courtes phrases, dans une langue qui lui est inconnue. L’écriture, faite d’une encre bleue, possède une beauté étrange, qu’il n’arrive pas à définir. Il croit soudain entendre un bruit, relève la tête, mais il n’y a rien. Son cœur bat. Alors, même s’il ne peut pas le comprendre, le renard lit le message, à la recherche d’une explication.

“Hic carcer animo.

Omnis verus sed fallax.

Hic animus solus captivitas.

Es alicujus fallaciae.

 

Salutem, Miles.”

 

A ce dernier mot, Tale risque de crier. C’est son nom. Ses oreilles se dressent, et d’un coup, la feuille lui échappe des mains. Ce nom appartient à son passé, un souvenir prisonnier que seul son meilleur ami connaît. Quelqu’un l’avait découvert, ouvert à vif. Il tremble, dépassé par cette découverte. Mais déjà, dans son esprit enfantin, naît une folle possibilité, un désir secret de l’orphelin. « Mes parents ? » Son corps tremble à cette idée. Ce n’est pas possible, ce n’est pas son monde, rien ne lui est familier, mais si c’était vrai ! Il doit savoir, maintenant, plus rien d’autre ne compte !

Cette fois, Tale est sûr d’avoir entendu du bruit, comme un souffle derrière la porte. Un frisson glacial le saisit au cou. Il se fige, les yeux fixés sur le mur. Face à lui se trouve la porte, cachée à sa vue, auparavant, par l’armoire. Elle forme un cadre arrondi en haut, toute de bois, à poignée de cuivre. Le souffle a disparu, mais Tala s’attend toujours à voir la poignée trembler, tourner, et le battant s’ouvrir. Rien ne se passe. Il remarque alors, sous la poignée, une grosse clef enfoncée dans la serrure, et se précipite dessus. Un tour suffirait à bloquer toute intrusion, et cependant, plaqué contre la porte, le petit renard ne bouge plus. Il a l’oreille tendue, posée contre le bois, et il cherche à entendre ce souffle, persuadé que ce n’était pas un rêve, que c’est bien arrivé.

- Il y a quelqu’un ?

Sa voix timide s’amplifie dans le vide de la pièce. Comme les murs reflètent la lumière, le son s’y reproduit en écho, magnifié. Il prend peur de sa propre voix. Personne ne lui répond. Le renard sent son estomac noué, et pourtant, il n’a aucune raison d’avoir peur, aucune qu’il ne connaisse, aucune pour le moment. Ses jambes faiblissent ; il jette un regard du côté du lit, avec l’envie de s’y précipiter, pour se cacher derrière le voile, sous la couverture. Pourquoi ? Ce qui l’effraie se cache derrière cette porte. Il le sent, il le sait, mais l’espoir que sa famille se trouve derrière abat toutes ses craintes.

Sa main tourne la poignée, tire le battant, la porte s’ouvre : personne.

A la place, tout ce qu’il voit n’est qu’un long couloir, tout de pierre brute, comme celui d’une forteresse. Des suites de tentures tentent de cacher cet aspect agressif, mais leurs couleurs mêmes sont violentes. La lumière des bougies y forme des ombres déchirées et fuyantes. Il y fait bien plus froid que dans sa chambre, et l’air chaud s’y écoule dans un souffle, pour disparaître. Un instant la vie semble avoir animé le couloir, mais plus rien, désormais, sinon la vague lueur des flammes. Plutôt que des bougies, ce sont des chandelles qui brûlent, sur des bougeoirs de cuivre, le long des murs.

A gauche et à droite, de son côté, d’autres portes se répètent, indistinctes l’une de l’autre, comme dans un cauchemar. Le mur d’en face n’a que deux portes, pareilles aux autres, mais bien plus espacées.

- Il y a quelqu’un ?

La voix s’enfuit de lui, engloutie par les ténèbres. Quelqu’un l’a amené ici, et personne ne vient le chercher. Il ne comprend pas, parce qu’aucune réponse ne se présente à ses questions. Ce serait si simple, si quelqu’un venait lui dire quoi faire ! Le voilà seul, à devoir s’avancer dans l’inconnu, sans être sûr de pouvoir revenir sur ses pas. « Riss », se dit-il comme réconfort, et la pensée de son ami le pousse à avancer. Le renard croit en lui. Ses pas résonnent sur la pierre, comme des détonations dans le silence.

Le jeune renard fait quelques pas, puis se retourne. Dans son dos, la porte ouverte libère un flot de lumière naturelle. Il avait craint qu’elle se referme. Ce n’est pas un cauchemar, peut-être, et quelqu’un doit l’attendre, dans cet édifice où chaque objet a été fabriqué pour un géant. Le souvenir de tant de contes, qu’on lui racontait le soir, lui revient en mémoire. Mais il faut avancer, et il répète, d’une voix plus rassurée :

- Il y a quelqu’un ?

 

A mesure qu’il s’avance, le doute s’empare de lui, sur ce qui l’attend au bout du couloir. Cet endroit le fascine, et en même temps lui fait peur. Chaque porte peut s’ouvrir, et du fond du passage, quelqu’un peut apparaître. Mais s’il a une chance, une seule, de trouver ses parents, le renard veut la saisir. Cet espoir lui est une torture, une crainte par avance d’être déçu. Une fois encore, il se retourne : la porte est toujours ouverte. Alors le renard continue, et voit déjà le bout du couloir.

Une silhouette y apparaît, luisante aux lueurs fauves des flammes. Tale se fige, sans savoir quoi faire. La silhouette ne bouge pas : ses contours luisent avec fureur. « S’il vous plait, » commence-t-il, plaintif, mais déjà le renard se rend compte que ce n’est pas un être vivant. Quelques pas le rapprochent, assez pour distinguer les traits d’une armure, faite de plates, qui fulmine malgré le peu de lumière. Elle le terrifie : il la sent prête à prendre vie. Elle le dépasse presque de trois fois, mais vide à l’intérieur, ne semble tenir que par un précaire équilibre. Une épée, dont la lame semble de diamant, sert de pilier porteur, posée sur la pointe et tenue par les gantelets. Tale regarde le casque, et écarquille les yeux en voyant la nasale, forgée pour un long museau d’animal.

Ses espoirs prennent fin là. L’armure garde le passage, monstrueuse. Elle annonce la violence, et pire encore, avec une force que n’avait jamais connue le renard. Des deux côtés de ce gardien féroce s’ouvre un passage : l’un, enfoncé dans la pierre, mène à une porte dérobée, où la lumière manque. L’autre s’enfonce en escalier, dans l’inconnu. L’impression d’être épié rajoute à la peur irraisonnée du renard. Il a perdu tout espoir de retrouver sa famille, pas ici, pas en ce lieu de cauchemar. L’armure le menace, et fait de lui un intrus, le rejette, le fait fuir. Il recule, se détourne, tant qu’il a ce choix. Ce n’est plus une frayeur passagère, mais la peur de rencontrer le porteur de cette cuirasse.

Au loin, tandis qu’il revient sur ses pas, lui apparaît la lumière de la chambre. Y retourner ne servirait à rien. Pris au piège, le jeune renard regarde sur les côtés. Les nombreuses portes, sur sa gauche, doivent être autant de chambres que, vides ou occupées, le renard veut éviter. Sur sa droite se trouve l’une des deux portes isolées. Ses pas, sa respiration, sont autant de vacarme pour ses oreilles. Il se décide, s’approche de la porte la plus proche, pour y apposer l’oreille, à l’écoute du moindre bruit.

De longues secondes s’écoulent, une à une, étranges. Plus elles passent, et plus le renard a l’impression que, de l’autre côté, quelqu’un attend, juste contre le battant. Cette proximité de son imagination l’oblige à respirer toujours moins fort, malgré le rythme de son cœur qui s’emballe. Il sent un hoquet dans sa gorge, un autre, et n’y tient plus. Le jeune renard jette ses mains sur la poignée, pousse et se précipite à l’intérieur.

 

La lumière l’aveugle. Il est à l’extérieur, en plein soleil, sous un ciel azur. Puis l’illusion s’estompe, et la pierre remplace l’espace. Les bruits que sa mémoire avaient fait ressurgir s’estompent d’eux-mêmes. La pièce, pourtant, est gigantesque : il en distingue le plafond, à dix mètres peut-être au-dessus de lui. La pierre y est polie, marbrée, dallée, et les colonnes de pierre d’une pièce qui s’ouvrent à leur sommet comme des bouquets sont couvertes d’albâtre. Entre elles, des deux côtés de la pièce, s’ouvrent d’immenses fenêtres dont l’ogive se perd en hauteur. L’une d’elle se trouve juste au-dessus du renard, à plusieurs mètres de hauteur. La lumière s’y engouffre par flots entiers, inondant l’espace de ses rayons.

Des dizaines d’étagères, une centaine, deux même, s’alignent sur un tapis de velours, au bleu royal. Elles sont de bois sombre, lourdes, écrasantes, avec d’innombrables rangées de livres. Le renard fait un pas : le tapi étouffe tous les sons. Contre le côté des étagères, à intervalles réguliers, et le long des murs, sont disposés de nombreuses tables d’écriture, identiques au bureau qu’il avait vu dans sa chambre. Tout de suite, il remarque les longues plumes blanches à pointe noire, dressées verticales sur les tables. Devant elle attendent une vingtaine de petits pots d’encre en cristal, hexagonaux, tous fermés. Si beaucoup d’écritoires sont vides, sur certains se trouvent des livres fermés, des feuilles de papier ou des tomes ouverts, à une page inachevée.

Après la dureté du couloir, la douceur de la lumière et du tapi, la présence de livres, le rassurent partiellement. Cet endroit paisible lui fait oublier en partie la vision de l’armure. Le jeune renard imagine les scribes, attablés, qui devaient écrire ici pendant des heures. Etrangement, il n’imagine que des bures, des bures trois fois plus grandes que lui. Ces personnages lui sont sympathiques, aussi se sent-il à l’aise en ce lieu, malgré la sensation d’être minuscule, face aux imposantes étagères.

Tale s’avance entre elles, jetant des regards des deux côtés. Les titres en lettres d’or, sur reliure de cuir, lui sont incompréhensibles. La plupart son abominablement longs, avec comme des nombres à la suite. Les livres eux-mêmes, larges et épais, lui semblent des encyclopédies. Il n’ose toucher à rien, et s’inquiète soudain de se perdre, mais un seul coup d’œil lui suffit pour se situer. Maintenant, l’envie de rencontrer quelqu’un lui est revenue, parce qu’ici, ce ne serait plus un monstre, mais un gentil bibliothécaire, à la barbe blanche, qui l’aiderait à sortir.

Au milieu de la pièce passe un long couloir aménagé, un espace laissé entre les étagères. Le petit renard y pénètre et, regardant des de part et d’autre, retient son souffle. Tout au fond, des deux côtés, ce qu’il n’avait pas vu en entrant, une peinture titanesque est exposée, qui recouvre l’entier du mur. La cadre d’or détache l’image du mur, et cette dernière s’enfonce, dans une perspective qui ouvre sur l’horizon : les deux tableaux représentent un paysage, et Tale, y plongeant le regard, se sent comme au sommet d’une colline, contemplant l’immensité autour de lui. Il ne remarque pas encore qu’ils sont vides.

Le jeune renard revient à lui. Il a avancé, pas à pas, hypnotisé par l’image du fond, par ce paysage où il avait presque vu l’eau du fleuve couler. La solitude le frappe de plein fouet. Le silence lui pèse. Il revient sur ses pas, puis hésite. La pièce, parfaitement symétrique, lui fait perdre ses repères. Tous les livres se ressemblent, variant du brun au vert, dans des teintes automnales. Le voilà à présent au centre de la pièce, sans pouvoir retrouver son chemin. L’immensité le fait tituber, à force de regarder autour de lui la hauteur des étagères, et ce plafond qui se dérobe à son regard.

Il s’est adossé à une rangée de livres. La tête lui tourne encore, et l’affolement aussi. Pourtant, il n’a pas envie de retrouver le couloir, mais perdu dans cette place inconnue, le renard s’effraie de perdre toujours plus pied. Il lui semble que le monde s’efface derrière lui. Une main sur son front, l’autre contre les livres, le jeune renard essaie de calmer le flot de ses pensées. Devant lui les rangées de livres défilent, des dizaines de milliers d’ouvrages, plus qu’il n’en pourrait lire en toute une vie. Ses yeux les fouillent à la recherche d’une réponse, sans croire pouvoir en trouver.

Un titre l’arrête, une suite de titre en fait, parce qu’il a cru y lire son nom. Ca lui semble comme un appel ; il s’avance, encore étourdi, pour tirer un des lourds ouvrages qui s’effondre à ses pieds, sans bruit. Les vastes pages sont remplies d’une minuscule écriture, mais il arrive à en distinguer chaque lettre, sans même se baisser. La même beauté étrange, qu’il avait trouvée dans la chambre, le saisit avec cet ouvrage. L’écriture est identique. Tale tourne les pages, parfois par paquets entiers, sans savoir quoi chercher. Il s’arrête très vite, parce qu’une image, envahissant toute la page, a frappé son regard.

 

C’est l’armure, la même que dans le couloir, qui y est représentée. Il la reconnaît immédiatement. Sa main lâche la page, comme brûlée par le contact. Chaque pièce de plates y est décrite, et à côté, l’épée apparaît encore, elle aussi. Tale se lève, recule d’un pas. L’illustration, en couleurs, se détache presque de la page. Il la voit bouger en même temps qu’il bouge. Pourtant, ce n’est qu’une représentation, un schéma, mais la trouver dans cette bibliothèque, dans un livre qu’il croyait porter son nom, le panique.

Le jeune renard a trébuché en reculant. Ses coudes se sont reçus sur le tapis. Sans même réfléchir, il s’est retourné, pour fuir, sans savoir encore où aller. Même les écritoires à présent lui semblent menaçants. La raison n’a plus de prise : il veut partir, retrouver son ami, sa vie, il n’a rien à faire ici. Ce monde n’est pas le sien, tout y est horrible, porteur d’une violence qu’il ne peut pas encore exprimer, qu’il ne veut pas découvrir. Il se sent piégé, traqué, joué par les ombres, finalement acculé.

La porte s’ouvre sur le couloir, le baignant de lumière, mais il referme déjà la porte, comme si quelqu’un le poursuivait. Le jeune renard jette un regard paniqué des deux côtés, et trouve la lumière de sa chambre, la porte encore ouverte. Il veut s’y précipiter, quand le souvenir de son ami l’arrête. Son cœur bat, le souffle lui manque. Ses pensées confuses s’éparpillent. Alors le renard se raccroche au sourire de Riss, et répète son nom, pour se rattacher à ce souvenir, s’y raccrocher en dernier repère. « Il m’attend, dehors, il doit être inquiet pour moi. » Sa peur le supplie d’aller s’enfermer dans la chambre, mais la raison reprend le dessus. La peur ne mène à rien, aussi se répète-t-il : « croire en moi, croire en moi… »

Son regard parcourt le couloir. Les lieux maintenant lui deviennent plus familiers. Il a déjà connu bien des dangers, cet endroit ne devrait pas lui faire peur. Comme un adulte, le petit renard se répète que tout cela n’est que le fruit de son imagination. Il veut se dire que l’endroit est abandonné, mais les bougies allumées et la propreté des lieux lui font avouer le contraire. Alors, il se répète que si quelqu’un lui voulait du mal, cet être n’aurait pas attendu son réveil. Malgré cela, et l’envie de retrouver son ami, Tale n’arrive pas à se convaincre d’avancer.

Un son faible, même pas un murmure, lui fait dresser les oreilles. Cela vient du fond du couloir, dans la même direction qu’il avait suivie la première fois. Le renard écoute encore, mais n’entend plus rien. Cet appel pourtant a suffi. Décidé à trouver la raison de sa présence, il repart en direction du fond du couloir, là où l’attend l’armure. Celle-ci brille toujours aux éclats des bougies, mais le premier contact passé, il ne la trouve plus si effrayante. Le jeune renard, pour finir de se rassurer, lui adresse quelques mots et, entendant sa propre voix, décide qu’il peut avancer.

Même ainsi, il longe le mur, le regard tourné vers le gardien de métal. Il garde les oreilles basses, la queue pendante, et sitôt atteint la première marche, s’enfile en hâte dans l’escalier. L’impression qu’une présence l’épie perdure, mais il s’y est habitué, à présent, et rejette la faute sur l’ambiance des lieux. Cette première victoire sur ses peurs infantiles, si elle ne le débarrasse pas de toutes ses craintes, suffit à lui redonner courage. Il aurait donné beaucoup pour savoir où aller, quoi faire, pour voir son ennemi devant lui. Cette situation indécise, où tout changeait sans arrêt, le perdait complètement.

Ses pas maintenant résonnent dans l’escalier, se répercutent jusqu’en bas et remontent, déformés. Au début, il a craint de se retrouver dans le noir, mais de nouveaux bougeoirs éclairent le passage. Les parois y forment des angles, et le passage reste quadrangulaire. Quelques tapisseries y pendent, mais aussi de rares tableaux, accrochés à un fil par un clou d’argent. La richesse du matériau contraste avec la simplicité des lieux, presque le dépouillement.

L’escalier, qui tournait jusqu’alors tout le temps à droite, s’ouvre soudain sur un passage droit qui s’allonge, puis présente un angle sur la gauche. Les bougies y éclairent mieux, et les tableaux de verdures y donnent une allure moins brutale. Tale ralentit son allure, plus prudent désormais, à l’écoute du moindre bruit. Il regarde parfois derrière lui, dans de petits mouvements brusques, comme des sursauts. Un silence effrayant l’entoure, qu’il s’attend à chaque instant à voir rompu.

Arrivé en bas, le renard se tapit dans l’angle. Il jette un œil, et découvre une porte bardée d’acier, à la lourde serrure, qui ferme le passage. Au-dessus se trouve un bouclier, un écu frappé de couleurs vives, où s’entrecroisent deux épées. Elles sont pareilles à celle de l’armure, leur lame cachée par l’écu, mais leur garde est tout aussi riche, chargée de symboles. Alors un souvenir frappe le jeune renard, un détail que sa mémoire avait retenu, mais auquel, sur le moment, il n’avait prêté aucune attention. Une telle armoirie se trouvait également dans la chambre, au-dessus du lit, sauf qu’il n’y avait pas d’armes. Sur l’instant, la lettre trouvée le préoccupait plus, mais maintenant il essaie de se rappeler si l’armoirie était la même.

 

Le silence le fait sursauter. Pris dans ses pensées, il a oublié un instant où il était, et cette impression obsédante. Le jeune renard prononce quelques mots pour entendre sa voix, pour remplir le vide qui l’entourait. Ensuite, il se tait, attendant une réaction, en vain. Alors Tale va saisir la poignée de la porte, mais elle lui résiste. Il doit tirer dessus pour la faire bouger, presser, peser de son poids, s’y reprendre en plusieurs fois avant de réussir à l’ouvrir. Le cliquetis métallique, qu’il n’y avait pas pour les autres portes, le secoue d’un frisson nouveau. Le bruit mécanique lui rappelle celui de rouages, de machineries infernales. Trop tard, le lourd battant s’ouvre, mais les gonds huilés ne produisent aucun bruit.

La pierre brute se finit juste devant ses pieds. A la place apparaît un sol de dalles blanches, baignées de lumière. Celle-ci l’aveugle un instant, et il s’avance le bras devant les yeux, cherchant à entrevoir la pièce. La salle qui se présente à lui semble à peine plus petite que la bibliothèque. Deux rangées de colonnes la traversent tout du long, décorées richement à leur piédestal, de gravures et de sculptures qui forment un ensemble époustouflant. Des bougeoirs sont accrochés sur les troncs, à environ deux mètres de hauteur, et leurs grosses bougies brûlent sans produire vraiment de lumière. De même, au plafond, une série de lustres, pareils à celui de la chambre, brillent dans le vide.

Comme dans la bibliothèque, deux séries de fenêtres en ogive, une de chaque côté, baignent la pièce dans la lumière. Cependant, ici, les reflets se font agressifs, trop puissants pour l’œil, et la lumière comme rendue folle se répercute partout, baignant l’ensemble dans un voile lumineux. Au fond, une estrade de marbre rectangulaire, haute d’une dizaine de marches, disparaît derrière les colonnes. Au-dessus se trouve une gigantesque rosace, faite de vitraux, qui filtre une lumière rougie, comme le soleil à l’aube ou au crépuscule. Les autres murs forment à leurs fondations des contreforts épais, avec leurs sommets en pente.

Ebloui, Tale progresse dans le silence. Cette pièce lui semble immensément vide, comme désertée. Entre les murs et les colonnes, un vaste espace reste totalement vide, laissé nu. Tale remarque cependant, entre les deux rangées de colonnes, un long tapis de couleur nuit, bordé d’or, qui doit mener à l’estrade. Il lui faut descendre pour l’atteindre un dernier escalier, dont le garde-fou de bois rompt avec le reste de la pièce. Cet endroit ressemble au lit où il s’était éveillé, avec toute cette lumière, et cette atmosphère fabuleuse ou onirique. Mais en ce lieu, le moelleux du matelas, la douceur des coussins, le soyeux du drap sont remplacés par la dureté tranchante de la pierre.

 

Il atteint à pas lents la suite de colonnes, sans parvenir à voir au travers, malgré leur espacement. Soudain, il s’arrête, parce que devant chaque colonne se trouve une armure, pareilles à celle du couloir. Mais il n’en a plus peur, désormais, et progresse quand même, d’autant que leur nombre et la lumière ambiante leur enlève de leur éclat.

Son regard est attiré sur la gauche, alors qu’il s’engage entre elles : Encadrée par un avancement du mur, comme un portique, se trouvent deux battants de bois plongés dans les ténèbres. Cette vision le frappe, parce que normalement, la lumière devrait arriver là-bas aussi, mais il lui semble vraiment qu’un nuage d’ombre recouvre cette large porte. La taille même l’inquiète, et les poignées y sont remplacées par deux lourds anneaux de fonte.

Mais Tale n’a pas le temps de s’en préoccuper. Un bruit sourd, parfaitement audible cette fois, le paralyse.

- Qui est là ?

Tale se retourne, lâche un cri et se jette contre une colonne, s’y colle complètement, dans une tentative illusoire pour se cacher. Le monstre est là, assis sur un siège en chêne. Il a le pelage roux, presque ocre, qui ne cache pas sa musculature. Le renard a saisi, au travers de la brume lumineuse, ses contours cruels, et le long museau à son visage. Il a fermé les yeux, réflexe d’enfant, mais les rouvre soudain, parce qu’aucun bruit ne se fait entendre, parce que rien ne bouge.

Le monstre le fixe de ses deux yeux jaunes.

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