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Le rideau se baissa. Les applaudissements continuèrent de fuser vers les oreilles des comédiens. Le pari de Corvantès était réussi... une fois de plus. Le moins expérimenté de la troupe, Bastian en était presque étourdi. Les battements frénétiques de sa poitrine semblait résonner dans tout l’amphithéâtre. Lui, le jeune comédien rhymandien, accédait au succès dès sa première représentation à Llaranga.

Une saison seulement le séparait des journées difficiles vécues dans la capitale de l’Empire. La vie d’artiste y était devenue impossible, sauf pour celui qui distrayait les nobles. Les classes populaires appréciaient les spectacles, mais les pièces sortaient de plus en plus rarement des bourses. Les tavernes et les auberges n’accueillaient plus beaucoup de spectacles, les commerçants craignant de voir partir le maigre pécule de leurs clients dans les poches des saltimbanques plutôt que dans les leurs.

Bastian avait le choix de partir avant l’hiver. L’automne avait été trop difficile, même le vol ne payait plus. La direction qu’il avait choisie était celle que tout artiste aurait choisi : Llaranga, la lueur éternelle. Il n’était d’ailleurs pas le seul à partir. D’anciens concurrents ou partenaires avaient aussi fait ce choix du départ.

Les heures de disette étaient révolues. Après avoir voyagé pendant deux semaines, accompagnant une caravane de négociants en vins, Bastian était arrivé à Llaranga épuisé, mais heureux. Llaranga était sa terre promise. Il pourrait y exprimer tous ses talents. La Joueuse l’avait poussé dès son premier jour jusqu’à l’amphithéâtre Colladès, où se tenait une audition pour une nouvelle Folie de Corvantès, comme l’appelait les Llarangais. Bastian avait tapé dans l’oeil du fantasque metteur en scène, qui avait décidé de réaliser une pièce où se mèlerait opéra, combats acrobatiques et effets pyrotechniques. Même si le rôle décroché était mineur, Bastian avait pu intégrer une véritable troupe, avec tout le confort que cela impliquait.

A peine remis de ses émotions, il suivit ses partenaires qui quittait la scène de l’amphithéâtre. Le départ de la foule se faisait entendre à travers le lourd rideau pourpre. Les comédiens prirent le chemin inverse. Des thermes étaient accolées à l’édifice, et elles servaient de loges à la troupe de Corvantès. Le metteur en scène ne tarderait pas à venir féliciter ses disciples, comme il aimait à les appeler. Mais il devait auparavant se sacrifier au protocole, les Maîtres de la Cité s’étant présentés à la première. Le Conteur et la Flamme ne le faisaient que pour les spectacles dignes d’intérêt.

Après les efforts consentis lors de la représentation, Bastian n’avait qu’une envie, celle de plonger dans un bain brûlant, et de laisser ses muscles se détendre. Il rejoignit les autres acrobates dans les vestiaires des thermes. Ses compagnons les trouvaient austères, mais lui, le jeune rhymandien qui n’avait connu que des cuisines ou remises d’auberges comme loges, les trouvait à son goût. Il se défit de son costume de bretteur et le rangea soigneusement dans l’étagère qui lui était affectée.

Alors qu’il se dirigeait vers la zone des bassins, Bastian fut appelée par une des régisseuses. Il se saisit d’une large serviette et s’en ceignit la taille, avant de se diriger vers Eliana, qui l’avait appelé. Elle l’informa que deux personnes avaient demandé à le rencontrer à l’issue de la représentation, et qu’ils l’attendaient dans une auberge à une centaine de mètres de l’amphithéâtre. Intrigué et heureux d’avoir des admirateurs dès la première, Bastian se hâta et ne prit même pas le temps de relaxer ses muscles fatigués dans les beinfaiteurs bains thermaux.

Il sortit des thermes les cheveux bruns, mi-longs, à peine séchés. L’auberge où il avait rendez-vous ne lui était pas inconnue. Il avait déjà passé quelques soirées avec les membres de la troupe, après les répétitions. L’Estrella, comme elle se nommait, se différenciait beaucoup des auberges qu’il avait connu dans les villes du nord. L’ambiance y était chaleureuse, et les gens y venaient pour faire la fête, et non pour broyer du noir autour d’une piquette infecte.

Ce soir, l’Estrella regorgeait de personnes venues assister à la représentation, et les conversations allaient bon train sur ce qui avait plu, déplu ou surpris. Bastian se sentit stupide quand il poussa la porte de la salle principale : il ne savait même pas qui il devait rencontrer, il ne l’avait même pas demandé. Il contourna l’estrade centrale, sur laquelle se produisaient trois musiciens accompagnés d’une danseuse. Cette dernière suivait gracieusement les rythmes proposés par ses compagnons, et déjà avait envoûté plusieurs hommes de l’assemblée, qui n’avaient d’yeux que pour elle.

Bastian passa en adressant un léger signe de tête à Emelyn, la danseuse. Ils avaient fait connaissance il y a quelques semaines, alors qu’il revenait d’une répétition et qu’elle achevait une représentation à l’Estrellla. Leur origine commune avait facilité l’approche, d’autant plus qu’ils s’étaient découverts des connaissances communes. Installée depuis plus d’une année, elle lui avait fait découvrir les facettes cachées de Llaranga, qu’un simple touriste n’aurait jamais découvert.

Bastian trouva une place libre au comptoir et s’y installa. Il commanda un verre de rojo, le vin local. Désaltérant et enivrant, il ferait le plus grand bien au comédien, pas encore habitué à la lourde chaleur qui régnait dans le sud de Cothara en cette saison. Le verre à la main, il se retourna vers la salle et tenta d’imaginer qui avait bien pu vouloir le rencontrer, et pourquoi. Il n’était qu’un figurant, qui participait certes aux scènes les plus spectaculaires, mais son rôle ne se dégageait en rien de ceux des autres Virevolteurs, comme ils s’étaient nommés entre eux. A croire qu’on lui avait fait une farce, une nouvelle. Le fait d’être fraîchement arrivé à Llaranga et de n’avoir jamais participé à une oeuvre d’envergure avait attiré à lui les canulars et les railleries de la troupe. Mais Bastian les avait bien pris, considérant cela comme son intégration forcée à la troupe.

Alors qu’il s’apprêtait à se retourner pour commander un nouveau verre, une femme s’adressa à lui :

" Un ami à moi aimerait vous rencontrer, Bastian. Ce n’est pas la peine de commander un autre verre, nous avons ce qu’il faut."

A l’entendre parler, il ne faisait aucun doute qu’elle était originaire du nord de l’Empire Octolien. Son visage confirmait cette hypothèse. Son teint pâle, ses cheveux châtains, coupés court au niveau de la nuque, et ses yeux verts détonnaient parmi les autres visages méridionaux, au teint plus hâlé, et aux cheveux et aux yeux plus sombres.

"Je me présente, Finoa."

Bastian saisit la main tendue, et fut surpris de la fermeté de la poigne. En examinant rapidement son interlocutrice, il pensa qu’elle ne devait pas souvent s’habiller pour sortir. Ce n’était d’ailleurs pas le cas ce soir, où alors elle avait besoin de bons conseils. Vêtue d’un gilet de cuir légèrement ouvragé par dessus lequel elle avait passé une tunique bleue, elle portait également un pantalon de lin qu’on apercevait au bas de sa tunique. Quelques centimètres plus haute que Bastian, elle était également mieux bâtie. Elle faisait snas aucun doute carrière comme garde du corps, ou même soldat. Bastian en vint à redouter un peu plus cette rencontre. Pourquoi celui qui souhaitait le rencontrer avait besoin d’une garde du corps ?

"Vous avez déjà assisté aux Afilas, Bastian ?"

Bastian sortit de ses pensées et répondit vaguement que non. Il avait suivi Finoa en-dehors de l’Estrella, et, après avoir récupéré une ceinture à laquelle était accrochée un fourreau garni d’une épée courte de belle facture, elle lui avait demandé de la suivre à travers les rues éclairées de Llaranga. Des cristaux lumineux suspendus à des mâts, disposés le long des rues, éclairaient toutes les nuits de la ville. La Flamme avait réalisé ce prodige, souhaitant faire de Llaranga "La Lueur Eternelle de Cothara".

Depuis la sortie de l’auberge, il n’avait cessé de chercher les raisons qui avaient pu amener l’employeur de Finoa à vouloir le rencontrer. Il avait rapidement conclu qu’il n’était sans doute pas question de sa prestation, mais il ne voyait qu’une raison qui ressortait, et il ne l’appréciait guère.

"Vous verrez, c’est un spectacle magnifique, les Afilas. Vous savez de quoi il s’agit, au moins ?"

"Combat de couteaux, c’est ça ?"

"Combat de couteaux au premier sang. Le premier à faire saigner son adversaire remporte le duel. Quand les meilleurs combattent, on dirait presqu’une danse. C’est magique."

Elle en parlait avec passion. Bastian en avait vaguement entendu parler. Semi-clandestins, les Afilas étaient le loisir des classes hautes, inaccessibles au commun des mortels. Et lui, jeune rhymandien arrivé ici quelques mois plus tôt, allait y assister. Les questions arrivaient dans son esprit bien plus nombreuses que les réponses. Pourquoi les Afilas ? Pourquoi ce soir ? Mais surtout pourquoi lui, Bastian ?


Finoa et Bastian étaient arrivés en vue d’un hôtel luxeux, autour duquel régnait une effervescence en grande partie dûe au manège incessant des fiacres qui s’arrêtaient et déposaient leurs passagers.

"C’est ici qu’ont lieu les Afilas ce soir."

Sans rien y répondre, Bastian suivit Finoa. Ils purent rentrer sans le moindre contrôle. La jeune femme était sûrement une habituée des lieux. Elle prit rapidement un escalier étroit qui les mena vers un long couloir qui semblait former un cercle sur lui-même. Le mur intérieur était orné de plusieurs rideaux, à intervalles réguliers. Bastian comprit rapidement, à la clameur, que ces rideaux donnaient sur des loges d’où l’on pouvait suivre les Afilas. Un Lanskar sortit d’une de ces loges, et échangea quelques mots avec l’Octolienne. Plus grand d’une tête, couvert de la fourrure caractéristique de ce peuple, il croisa Bastian en le fixant intensément. Bastian tint le regard. Ce n’était pas la première fois qu’il croisait un des êtres mi-homme mi-lion. Néanmoins, celui-ci avait une crinière et un visage à l’aspect beaucoup plus sauvage que ceux qu’il avait déjà rencontré.

"Par ici, Bastian."

Finoa avait entrouvert le rideau de la loge d’où venait le Lanskar. Bastian y pénétra, suivit la jeune femme. La loge proposait une vue imprenable sur la fosse où avaient lieu les combats, cinq mètres plus bas. Etrangement, il était impossible de distinguer les occupants des autres loges. Sans doute un artifice magique. Un homme se leva à sa rencontre. Agé d’une cinquantaine d’années, frêle d’aspect, il n’en dégageait pas moins beaucoup de force, plus mentale que physique.

"Bonjour Bastian, enchanté de faire votre connaissance."

Refusant de serrer la main tendue vers lui, Bastian posa la question qui lui brûlait les lèvres depuis sa sortie de l’Estrella.

"Que me voulez-vous ?"

"Vous le savez aussi bien que moi. Je n’en doute pas une seconde."

"Je ne vois pas de quoi vous parlez."

"Finoa, vas-y."

Bastian se retourna pour voir Finoa se saisir d’une lampe à huile et la projeter vers lui. Il se protégea des bras, mais le verre protégeant la flamme se brisa, et pénétra ses chairs. L’huile se répandit se lui et prit feu instantanément, le transformant en torche humaine.

"Voilà la raison de votre présence, Bastian. Et inutile de simuler la douleur, vous n’êtes pas si bon acteur."

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