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Le Diable

(Une histoire intime)

 

 

 

Décidément, ce n’était pas rien. Il avait juste tapé sur son clavier un L puis un E, puis avait marqué une légère hésitation, comme si ce qu’il s’apprêtait à écrire aurait mérité davantage de réflexions. Ou peut-être même de ne jamais être écrit. Un petit rien. Un temps invisible, suspendu, qui n’existe pas, sauf pour celui qui le vit parce que ça ne dure tout au plus qu’une ou deux secondes mais qu’elles marquent plus que les longues minutes qui avaient précédé et certainement toutes celles qui se dérouleraient après. Et cela l’agaça un peu car cela n’avait pas de sens. Ou plutôt cela donnait un sens à ce qui n’avait pas lieu d’être. Il n’y avait pas de raison d’avoir peur. Pourtant, quand il poursuivit avec le mot DIABLE en majuscule, une petite voix résonna dans sa tête, teintée d’appréhension.

-         Tu n’aurais pas dû, lui disait-elle.

« Mais si j’aurai dû ! Sinon je prouvais qu’il existe… Or il n’existe pas. Il n’existe que dans nos têtes… »

Il n’était pas superstitieux, ne croyait pas en Dieu, alors pourquoi croire davantage en lui ? Pour autant, il ne prenait pas les choses à la légère. Le danger n’était pas forcément pour lui mais pour celui qui le lirait après. Du moins, tel qu’il envisageait la chose. Il était de sa responsabilité de ne pas emmener le lecteur dans un jeu dangereux pour lui, car peut-être, lui, croyait-il à la toute puissance du Diable ? Et prêterait une portée au texte qu’il n’avait pas ? C’était pourquoi il était hors de question qu’il gagne à ses yeux en pouvoir ou étende son emprise par sa seule faute.

Cependant, il voyait là une formidable motivation pour écrire : jouer avec le Diable sans ne jamais rien lui demander. Et tant qu’il ne lui demandait rien, il ne risquait rien. Il le savait. Et il fallait juste que le lecteur le comprenne pour être à son tour protégé. C’était du moins ce à quoi il espérait parvenir.

-         N’empêche que tu n’aurais pas dû…

Ce qui l’intéressait, c’était de mettre en scène et d’affronter un tel personnage qui pouvait être n’importe où, surgir n’importe quand. Et le pire, il s’en rendait compte seulement maintenant, était qu’à tout moment, et le plus souvent malgré lui, il pouvait l’invoquer, le provoquer ou même capituler face à lui. Cela faisait partie des risques et des dangers ou, dit autrement, des pouvoirs du diable.

 

A ce stade, il ignorait encore précisément ce qu’il allait écrire, il voulait juste exploiter le potentiel qu’aurait dégagé ce personnage dans l’histoire. Il n’y avait pas besoin qu’il soit physiquement là, il fallait juste qu’on sente son pouvoir planer. Il savait que cela était possible ; seulement, il ignorait encore comment.

Et tout était presque dans le titre avec ses grandes majuscules : LE DIABLE. Un être fascinant. Une entité maléfique qui arrangeaient bien parfois les hommes et pour laquelle on ignorait véritablement ce qui faisait partie des projections humaines de ce qui la constituait et l’animait fondamentalement.

Il n’avait rien fait, ou presque, juste taper sur son clavier les six lettres qui constituaient son nom et le faire apparaître ainsi sur son écran. Déjà, il sentait son insidieuse présence, du moins au-delà de ce qui était légitimement raisonnable, car, même si c’était complètement ridicule, il se sentait observé. Bien sûr, tout était dans sa tête, à cause de tout ce qu’il avait lu à son sujet et de ce qu’il envisageait de tenter. Il y avait là comme une excitation à le sentir le regarder et s’installer à ses côtés, avec les éventuels dangers que cela impliquait. Il imaginait que tout ceci était un peu inévitable dès qu’on appréhendait sérieusement un tel sujet. Forcément, chaque chose autour de lui devait de se prêter à interprétation, même s’il n’y avait pas lieu. Le diable avait indéniablement ce pouvoir de corrompre par sa présence le contenu même de son texte, où les mots pouvaient dissimuler ou annoncer, sans qu’on ne s’en rende compte, une de ses actions ou un de ses pouvoirs. 

Peu importait le prix, il ne chercherait pas à le gagner, juste à ressentir le frisson de son souffle sur son visage, son regard plonger dans le sien et le soutenir en se disant qu’il ne risquerait rien tant qu’il ne voudrait rien de lui. Pour l’heure, il se sentait serein. Il y réfléchissait depuis tellement de semaines. Même s’il n’avait pas écrit grand chose d’intéressant depuis fort longtemps, il tenait une bonne histoire, il le savait. C’est pourquoi il s’était installé dans son bureau face à son ordinateur, prêt à l’affronter.

Alors, il repoussa le clavier, prit une feuille pour y consigner noir sur blanc toutes ses idées et inscrivit dessus de sa propre main à nouveau ces deux mots, LE DIABLE. Il sourit en pensant qu’il venait peut-être de signer un pacte ou de lancer une invocation. En tout cas, les histoires où il se manifestait commençaient souvent comme ça.

Par un pacte.

 

Le bureau où il travaillait était étroit, tout comme la pièce, mais il aimait la sensation d’être ainsi dans son antre pour écrire. A un moment donné, les limites de l’espace le stimulaient et il avait l’impression que les murs qui l’entouraient n’étaient rien d’autre que l’extension de son cerveau et que son corps et sa tête n’étaient plus formés que de ses pensées.

Dans ces moments-là, les phrases coulaient toutes seules.

Au-dessus de sa tête, l’écran blanc lui faisait face, avec le curseur qui clignotait, comme s’il attendait sa consigne pour exécuter ce qu’il souhaitait. A défaut d’écrire quoi que ce fût, il centra le titre, le mit en gras, le grossit en police 16.

-         Est-ce vraiment ce que tu veux ?

-         Oui, se dit-il pour s’encourager.

Il n’inscrivit pas la réponse, juste la question qu’il venait se poser. Ses doigts glissèrent sur le clavier.

Est-ce vraiment ce que tu veux ?

Face à lui, le texte donnait cette impression d’être écrasé par le titre, avec sa taille de police au format 10, bien plus petite, ce qui amplifia son sentiment de moins en moins diffus qu’il pouvait déjà être là, dans la pièce, quelque part autour de lui. Seulement, les mots qu’il venait d’écrire continuait de flotter dans sa tête avec leur point d’interrogation final comme un défi.

Est-ce vraiment ce que tu veux ?

Oui. Il le voulait, parce que tout était là. Il ne devait rien vouloir pour démunir le diable de toute emprise sur lui. S’il ne voulait rien, alors il ne pourrait rien. Seulement il fallait vouloir ne rien vouloir pour qu’il y ait un petite place pour le diable. Pour qu’il puisse s’installer et regarder ce qui se passerait. Sans ça, le pacte n’aurait pas été respecté.

Alors, il le laissa rentrer dans ce texte. Il le laissa lire dans ses pensées. Il frissonna malgré lui à cette idée et à son extrême faiblesse si tout ceci n’était au bout du compte pas un jeu pour écrire le nouveau texte qu’il ambitionnait.

 

Employer un tel personnage dans un récit n’était pas anodin, il s’en rendait compte. Pour se lancer dans une nouvelle, il s’agissait forcément d’un personnage fantastique à tout point de vue. Vraiment, c’était la force de ce personnage. Et surtout, pas besoin de description, tout le monde le connaissait, chacun avait en lui une image précise dans un coin de sa tête. Et puis, il pouvait prendre les traits de n’importe qui, même de quelqu’un qu’on connaissait.

Il avait d’ailleurs hésité à dévoiler d’entrée de jeu son identité ou à laisser cette possibilité ouverte, mais il voulait cette fois affronter son personnage en face à face et le vaincre. En tout cas, il était déterminé à ne pas se laisser corrompre ou à exécuter ce qu’il attendait de lui.

Des pas dans l’escalier retentirent. Des pas qu’il connaissait bien. Il les ignora. Sa femme rentra dans la pièce.

-         Je me fais une tisane. Tu en veux une ?

-         Oui, je veux bien.

A nouveau, les pas dans l’escalier, qui l’agacèrent cette fois. Elle n’avait pas fermé la porte. Il se leva pour le faire. Ce n’était pas faute de lui avoir répété qu’il en avait besoin pour se concentrer, mais rien n’y faisait. Elle l’oubliait à chaque fois, à moins, bien sûr, qu’elle le faisait exprès.

Depuis qu’il lui avait demandé d’abandonner l’idée d’avoir un enfant pour le laisser terminer son roman, leurs relations s’étaient dégradées. Il ne substituait entre eux que le silence du non-dit persistant autour de cette question et cette routine insidieuse que sa femme se plaisait à maintenir, au point où elle en devenait à chaque fois une preuve supplémentaire de leur débâcle intime. En fait, pendant plusieurs mois, ils avaient essayé de faire un enfant sans que cela ne marchât, puis cette idée lui était apparue comme une erreur. Pas pour elle. Alors, elle avait même fait des examens pour savoir si… Il lui avait dit que ce n’était pas grave, qu’ils y arriveraient un jour, mais pas maintenant, parce qu’ils n’étaient peut-être pas encore prêts et qu’elle aussi avait de belles opportunités à saisir dans son travail.

Des mots qu’on dit parce que l’autre les attend mais qui ne servaient à rien quand une femme devait vivre avec le doute de ne jamais pouvoir porter d’enfant alors qu’elle le désirait si fort. Plus que tout. Aussi, le jour où il lui avait dit qu’il ne souhaitait pas d’enfant, pas tout de suite, cela ne lui avait apporté aucun réconfort. Derrière son dos, elle avait dû continuer d’essayer tous les trucs de bonnes femmes qu’on devait lui donner ici et là pour que ça marche. Puis, un jour, elle avait finit par reprendre la pilule, mais elle avait changé. Elle s’était soudain enfermée sur elle-même. Avec ce poids sur ses épaules qui l’écrasait un peu plus chaque jour. Avec cette résignation effrayante dans les yeux que lui-même n’arrivait plus à regarder.

Il savait qu’il s’était comporté avec elle comme une ordure mais il devinait aussi qu’elle avait vécu tout ça comme un double échec : d’abord en tant qu’épouse, puis en tant que femme. Et il l’avait laissée avec ce ressort cassée en elle et cette souffrance silencieuse qui l’effrayait mais aussi la rongeait.

Alors, quand elle oubliait de fermer la porte, il ne lui disait plus rien. Parce qu’il ignorait comment elle réagirait. Parce qu’il ne voulait pas aggraver ses blessures. Parce qu’il ne voulait pas apparaître davantage comme ce monstre froid qu’il pouvait être parfois. Et aussi, parce que, peut-être, elle n’attendait que ça…

 

Toujours devant lui, l’écran blanc du traitement de texte lui livrait ce titre en gros en gras avec cette simple question laissée en suspens, avec la petite barre du curseur qui clignotait sans cesse, impassible, et qui attendait son dû.

Est-ce vraiment ce que tu veux ?

Et cette fois-ci, s’il avait pris la peine de l’écouter, il aurait entendu dans sa tête la petite voix lui répondre « non ! ». Il ignorait ce qu’elle voulait précisément à la place, mais le fait était qu’il n’avait effectivement plus envie de ça. Il voulait plus. La vie ne pouvait se limiter à cet échec. Il se dit qu’il pouvait au moins faire semblant avec elle.

Dans le couloir, le cliquetis des tasses sur le plateau résonna. Il se leva pour lui ouvrir la porte.

-         Merci… Je te pose ta tasse vers l’ordinateur, je suppose ?

-         Oui.

-         Tu bosses sur un nouveau texte ?

-         Oui.

Au moment où elle posa la tasse près de lui, il se saisit de sa main pour y déposer ses lèvres dessus et la serra très fort. Il voulut lui dire « je t’aime » mais trouva que cela aurait fait un peu trop. Pourtant, elle sembla surprise et hésita un instant avant de la retirer.

-         Et ça avance ?

-         Pas vraiment.

-         C’est sur quoi ? Le Diable ?

-         Heu… Oui. Enfin, j’essaie…

-         Je n’aime pas trop l’idée que tu écrives dessus…

-         Pourquoi ?

-         Parce que… Il ne faut pas… Je…

Elle ne dit rien de plus mais il avait compris. Et c’était justement pourquoi il voulait écrire dessus. Tout ce qui vous empêchait de vouloir l’affronter lui apparaissait comme autant d’excellentes idées pour le faire. Mais elle ne pouvait pas le comprendre. Elle n’avait jamais cherché à écrire, alors comment l’aurait-elle pu ?

-         Je te laisse alors…

-         Oui, merci.

Il l’entendit s’éloigner, toujours avec le cliquetis de la cuillère dans la tasse. Il sourit, parce qu’il devina qu’elle avait fermé la porte malgré l’encombrement du plateau. Il fut touché par l’intention. A moins qu’elle lui signifiait autre chose… Le silence dans la pièce n’en fut que plus grand. Il était seul face à son texte. Et pourtant il pensait encore à elle et à ce qu’elle avait voulu lui dire en refermant, cette fois, sa porte derrière elle et jamais les autres fois.

Du coup, il ne se sentit pas vraiment seul. Une petite partie d’elle flottait dans l’air, comme une réminiscence du parfum qu’elle avait porté la première fois qu’il l’avait vue. A l’époque, elle n’avait pas ce regard un peu transparent et fêlé quand il se détournait sans raison, ni cette manie de se mordre les lèvres quand il lui parlait. Elle avait alors les cheveux plus longs et aimait follement danser, avec des gestes assez uniques, amples, lents et pleins de grâce. Elle dansait si bien que personne ne dansait comme elle, sans se forcer, toujours en rythme, évoluant dans une fresque qu’elle improvisait sur les déroulements des mélodies. Elle dansait vraiment divinement, à tel point qu’elle donnait l’impression de flotter au-dessus des autres comme un ange un peu égaré. Il s’était approché et avait osé se poster face à elle et se caler sur ses pas, les gestes en moins, et cela lui avait plu. Elle l’avait regardé sachant pertinemment ce qu’il avait derrière la tête et s’était laissé faire. Ils avaient dansé un peu plus que de raison. Et bu aussi. Elle de la vodka et lui des whiskys. Et cela avait suffi pour les faire rentrer dans cette histoire qui, au départ, ne devait jamais durer jusqu’au mariage.

Ce soir-là, il se dit qu’elle avait bien changé depuis. Il se demanda où était passé cette partie d’elle qui l’avait séduite et qui buvait ses vodkas avec une légère arrogance, en le regardant malicieusement dans les yeux à chaque gorgée. Et pourquoi pas dans ce qui flottait autour de lui ? Dans celle qui avait enfin mystérieusement fermé sa porte derrière elle ?

 

En face de lui, l’écran vide et blanc du traitement de texte le regardait et attendait toujours sa réponse, à travers une non-présence qui absorbait tout vers lui, comme un trou noir. Quelque chose qui incluait finalement ce qu’il avait ressenti à l’égard de sa femme qui se tenait profondément à la fois dans le lumineux rectangle vierge et partout en dehors. Le clignotement du curseur continuait, sans cesse, de se répéter, de plus en plus pressant. Tout son esprit buttait dessus obstinément.

Est-ce vraiment ce que tu veux ?

Il y avait tellement de choses qu’on pouvait vouloir ou revouloir. Seulement, dans sa tête, la question s’était depuis longtemps inversée. Que voulait-il ? Que voulait le Diable ? Pour refuser de lui donner, il n’avait pas d’autre choix que de le comprendre. Qu’il le veuille ou non, c’était un peu là que le vrai combat débuterait. C’était le prix à payer. L’enjeu ultime du texte diraient certains. Et une partie de sa nuit, il le savait, serait hantée par le poids de cette simple question. Une question qu’il se refusait de se poser car c’était déjà un peu déjà céder au Diable, qui le fixait maintenant imperceptiblement des yeux, au travers du seul titre que contenait son texte, écrit en gros, en noir et en gras, avec cette petite barre qui clignotait pas très loin dessous. Et plus il écrirait, plus sa présence se ferait diffuse, alors même qu’il se rapprocherait au plus près de lui. Du moins, il l’espérait.

En attendant, il était l’heure de boire sa tasse de tisane puis de se coucher. Elle était encore chaude, mais plus assez pour le brûler comme il l’aimait.

Quand il coupa l’ordinateur, il n’avait encore rien écrit. Et il n’écrirait rien demain, ni non plus les prochains jours avec sa grosse semaine de travail qui l’attendait. Une semaine qui allait se résumer à se demander ce qu’il  voulait.

 

**

*

 

Mardi soir, elle rentra avec un joli sourire, un rien encore un peu fané, mais un vrai sourire, avec son petit côté arc-en-ciel qui vous illumine un visage de l’intérieur, et qui faisait briller ses yeux comme le faisaient ses larmes sauf qu’il réchauffait aussi son cœur à lui. Un de ceux qui donnaient envie de lui répondre pareillement ou de lui serrer la main dans la sienne. Elle refusa de lui dire la raison, mais il en fut heureux pour elle quoi qu’il s’agît. Du coup, il ne lui avait pas pris la main mais il l’avait attirée contre lui pour la serrer entre ses bras et avait dit qu’il la trouvait belle.

Et c’était vrai. C’était la même lueur qui l’avait conduit à lui demander un jour officiellement sa main, surtout quand, en plus, elle lui souriait ainsi. C’était la même envie de ne pas voir l’un et l’autre disparaître face à l’improbable fugacité de l’instant présent, tel le battement fragile du dégradé pastel d’un petit papillon. Un peu comme si, en la serrant contre son cœur, il pouvait graver les deux à jamais en lui. Il devina combien elle apprécia ce geste pourtant tout simple qui ne voulait rien dire mais qui semble lui parler très fort. Elle le regarda intensément, ses yeux pétillaient comme du champagne, et elle souriait encore plus, visiblement infiniment heureuse, savourant chaque seconde de cette tendresse entre eux retrouvée.

-         Tu sais, je…

-         Quoi ?

-         Rien…

-         Mais si… Dis-moi ce qui te rend heureuse à ce point ?

-         Non… Pas ce soir. Je…

-         Allez…

-         Non. Je préfère attendre.

-         C’est un secret ?

-         Si tu veux, c’est un secret…

-         Et je ne mérite pas de le connaître ?

-         Mais si… mais pas ce soir.

Du coup, quelque chose flotta dans l’air entre eux de joyeux. Joyeux comme ils ne l’avaient pas connu depuis très longtemps. Ils mangèrent, avec cet air un peu bête, à sourire sans raison. Il ne cessait de la dévorer du regard. Et il lui avait même dit « je t’aime ». Un « je t’aime » plein de tendresse et sincère, même qu’il trouva lui aussi que ça faisait du bien de le dire parfois. Et son sourire à elle n’avait plus rien de fané, plus rien de triste, bien que pour autant elle eut quelques larmes. Le genre de toutes petites larmes qui se logent dans le coin de vos yeux et qui ne les quittent pas. Des larmes qui les font juste briller et vous illuminent le visage et qu’il faut retirer à la pointe de l’index à défaut d’un mouchoir. De simples larmes de joie qui bouleversent parfois autant l’autre qui les regarde de ne pouvoir ressentir la même intensité du moment présent. Et lui, à défaut de savoir ce qui la rendait heureuse à ce point, il lui avait confié son mouchoir pour les sécher.

Le soir venu, dans leur grand lit, il aurait pu se rapprocher d’elle pour faire l’amour, mais il devina qu’elle voulait savourer ce petit instant à elle et qu’il n’avait pas à l’entacher de son désir soudain. Elle méritait ça. Il l’avait trop blessée autrefois. Il ne lui demandait pas de revenir forcément comme avant mais au moins d’oublier. Tout oublier aurait déjà été un bon début pour repartir dans leur histoire sur de nouvelles bases. Alors pourquoi persévérait-il à se sentir coupable ?

 

Ce soir-là, il ne trouva pas immédiatement le sommeil. Alors, un peu par routine, il regagna le bureau avec l’ordinateur et le ralluma. Il savait qu’il faisait sans doute une bêtise parce qu’il était déjà tard et qu’il risquait de se coucher à une heure pas raisonnable, surtout s’il se mettait en tête de vouloir écrire son texte. Quelques minutes plus tard, le diable avait son nom en gros sur l’écran quasiment vide qui illuminait la pièce de sa lumière blanche.

Le joli petit sourire de sa femme, qui dormait sans doute profondément, lui parut très loin de son antre à lui, presque comme provenant d’un autre monde. Et il ne voulait pas qu’elle puisse se retrouver, avec son joli petit sourire qu’elle avait eu tant de peine à retrouver, dans ce bureau à ses côtés, avec le Diable qui y siégeait un peu partout. Il ne voulait pas qu’il lui fasse de mal par sa faute. Définitivement pas. Surtout qu’il ignorait comment la protéger d’un tel adversaire. Elle était si fragile, si démunie qu’il n’osa imaginer l’effet destructeur qu’il aurait eu sur elle. Même s’il n’éprouvait plus à son égard une folle passion, elle faisait partie de sa vie et il était de son devoir de la protéger. A défaut, il prit la feuille quasi vierge du pacte et la froissa avant de la mettre à la poubelle et éteignit l’écran pour se recoucher de peur qu’il ne se passât quelque chose d’un peu malsain s’il continuait de jouer ainsi avec le Diable.

Seulement, quelques minutes plus tard, en l’entendant respirer aussi profondément et paisiblement dans leur lit, il revint dans la pièce pour reprendre la feuille froissée et la glisser dans un tiroir, comme si ce geste aurait pu avoir des conséquences infiniment regrettables et ralluma l’ordinateur.

Alors, il commença d’écrire ce qui lui passait par la tête. Des mots qui ne signifiaient rien de particulier mais qui au moins lui donnèrent l’impression de rentrer dans son texte.

Je ne suis pas superstitieux, ne crois pas en Dieu, alors pourquoi croire davantage en lui ? Pour autant, je ne prends pas le diable à la légère. Et d’ailleurs, le danger ne sera pas forcément pour moi mais pour quiconque daignera me lire. Ami lecteur, ne te plonge pas dans cette lecture si tu n’es pas prêt à regarder de face le diable, car, à la toute fin, il est possible que vous vous regardiez tous les deux droit dans les  yeux.

Ca sonnait bien, les idées étaient bonnes mais ce n’était pas ça qu’il voulait. C’était à lui d’affronter le regard du diable, pas au lecteur. Alors il effaça la dernière phrase.

Pourtant, il se dit que cette promesse aurait fait une bonne raison d’être lu. Après tout, peut-être le lecteur n’attendait que ça ? Cela lui aurait fait une petite frayeur à bon compte et aussi parce qu’il se serait demandé comment on pouvait écrire un pareil tour. En fait, il comprit que le lecteur l’aurait uniquement lu en se disant que ce n’était pas possible mais, un peu comme un enfant, il aurait voulu quand même y croire, histoire d’être oui ou non mystifié... Une jolie idée de texte, un peu pernicieuse, avec un beau challenge final, mais ce n’était pas ça qu’il voulait.

Seulement, que voulait-il ? Même l’ordinateur s’impatientait.

Est-ce vraiment ce que tu veux ?

Et toujours le curseur qui clignotait. Sur la feuille blanche un peu froissée à côté de l’écran, on pouvait juste lire, écrit de sa main, « Le Diable », avec le même titre en gros et en noir sur l’écran au-dessus de sa tête. Il eut à nouveau l’impression d’être cerné par lui.

A dire vrai, pour écrire son histoire, il ne fallait pas se poser la question de ce qu’il voulait mais plutôt de ce que voulait, lui, le Diable. Pour l’heure, il avait réussi à le faire venir dans le bureau, peut-être même dans l’ordinateur et à l’intérieur du texte qu’il tapait, du moins cela lui plut de l’imaginer, mais il ifnorait quoi lui faire faire ou quel jeu lui proposer pour qu’il y reste. A moins qu’on ne jouait pas avec lui et que seul, lui, avait le pouvoir de jouer avec vous ? Sans doute même avant même qu’on le devine, sauf qu’une fois qu’on l’avait compris, il était certainement trop tard… Les histoires qu’il connaissait à son sujet suivaient toujours un peu cette trame ; ou alors, on lui faisait une promesse pour obtenir de lui faveur qu’on finissait toujours par regretter à la fin. Pas le genre de choses qu’il avait envie de tenter. Et si jamais on lui offrait ce qu’il désirait sans rien lui demander en retour, que se passerait-il ? On devenait alors plus fort que lui ?

Est-ce vraiment ce que tu veux ?

Bien sur que non, il ne le voulait pas. Il n’avait aucune envie d’être plus fort que le Diable, juste attirer son attention et sentir ce léger frisson quand on l’avait face à soi.

Je ne suis pas superstitieux, ne crois pas en Dieu, alors pourquoi croire davantage en lui ? Pour autant, je ne prends pas le diable à la légère. Et d’ailleurs, le danger ne sera pas forcément pour moi mais pour quiconque daignera me lire.

Tout ça était faux. Il n’était pas superstitieux, ne croyait pas en Dieu, mais il croyait soudain et paradoxalement aux pouvoirs du Diable parce qu’il en avait peur. Peur de son ricanement. Peur de se tromper à son sujet et de rentrer dans son jeu sans s’en rendre compte à force de tourner autour de lui sans jamais oser le regarder droit dans les yeux.

Un nouvelle fois, il effaça tout ce qu’il avait écrit à l’exception du titre. Et le Diable le regarda droit au fond des yeux. Un regard insondable. Un regard implacable qui exigeait son dû. Un regard qui pouvait à tout moment disparaître s’il ne donnait pas ce qu’il attendait de lui.

Et le curseur attendait et toujours clignotait avec le même rythme impassible, sûr de son fait, prêt à exécuter chacune de ses instructions. Pour autant, son esprit s’était soudain évadé vers d’autres contrées et aspirait à retrouver l’image de sa femme, avec son charmant sourire qui avait illuminé leur repas.

 

Un regard doux, un peu chavirée, qui hurlait la lente démission de son être.

 

Cela n’avait rien à voir avec le Diable, mais il avait eu besoin d’écrire cette phrase parce qu’elle évoquait précisément ce qu’il ressentait d’habitude à son sujet. Une image un peu douloureuse qui contrastait avec le visage qu’il avait vu sur elle.

 

Un visage, comme à la lueur d’une bougie, qui respirait soudain la joie retrouvée.

 

En découvrant ses deux phrases au dessus du titre, il comprit qu’entre elle et le Diable, il n’y avait plus rien qui les séparait. Alors vite, il effaça à nouveau ce qu’il venait d’écrire, effrayé qu’elle eût pu même être frôlée par lui. Or il n’avait plus envie d’écrire sur le Diable mais sur elle, sur ce qu’il avait entraperçut dans ses yeux, dans son sourire, un vestige du temps passé autant qu’une petite lueur sur l’avenir. Alors, il prit une nouvelle feuille et reprit à la main les deux dernières phrases qu’elle lui avait inspirées. Au-dessus, il inscrivit son nom.

 

Son nom à elle

Comme un pacte

Arraché au cœur

Du silence entre nous.

 

Et il déversa ce qu’il avait sur le cœur, des regrets, des remords, et ce petit espoir qui était apparu au détour de son sourire. Lorsqu’il se coucha après avoir rangé à son tour la feuille dans un tiroir du bureau, il se sentit libéré d’un poids et en même temps avec l’impression d’avoir écrit quelque chose qu’elle aimerait vraiment. Des mots inscrits sans raison. Des mots qui traînaient dans un coin de sa tête. Des mots qui ne coûtaient rien mais qui rendaient soudain un peu plus heureux, un peu attendri et peut-être, aussi, secrètement plus amoureux. Des mots surtout qui ne dévoileraient tout leur sens qu’à elle, avec leur petite musique blanche et noire, un rien amers de n’avoir su les lui écrire avant.

Dans son lit, il devinait le Diable perplexe. Il l’avait convoqué et maintenant l’ignorait complètement. Il imaginait déjà les efforts qu’il avait certainement dû faire pour l’attirer à lui cette nuit pour qu’il n’oublie pas de jouer avec lui. En fait, il y avait là quelque chose d’un peu tragique en lui. Du moins, sur l’instant, il le trouva. C’était même comme si le Diable recherchait vainement son amour, un peu à la manière d’un enfant facétieux plus ou moins injustement mal aimé. Et plus il l’ignorait délibérément au profit de sa femme, moins il lui trouvait d’attrait. A cet instant, il devait même se sentir complètement inutile. Peut-être même souffrait-il d’être ainsi rejeté ? Et une bonne partie de la terre entière devait faire pareil. Parfois, ce devait être bien triste d’être le Diable. Et encore plus d’être si peu aimé en retour.

 

**

*

 

Mercredi fut un peu pareil, un peu moins fort, parce qu’elle maîtrisa davantage ses émotions et qu’elle n’avait plus besoin de sourire pour être aussi heureuse. En fait, il était inutile qu’elle lui dise pourquoi, il savait. Bien que cela aurait dû être très improbable, il avait finit par comprendre ce qui avait changé en elle et pourquoi elle s’était refusé à le lui dire. Elle devait être enceinte et elle n’osait lui avouer, parce qu’elle avait dû arrêter la pilule il y a bien longtemps sans l’avertir.

Alors, à son tour, il la regarda avec un sourire, non pas parce qu’il le lui renvoyait mais parce qu’il fut étrangement troublé par l’idée d’être papa et de regarder face à lui une future maman. Il devait s’efforcer à ne pas regarder son ventre de manière insistante. Pour l’heure, il aurait été incapable de dire s’il avait grossit, seulement, au fil des heures de la soirée, il devint évident que quelque chose devait s’y développer, un processus mystérieux qu’on le lui avait expliqué maintes fois et qu’il avait vu à l’œuvre dans les livres, dans les films et autour de lui, avec toutes ces femmes qui portaient bien avant leur ventre, fière et rayonnante, avec des yeux où on devinait déjà leur futur amour pour ce qui grandissait inexorablement en elles. Et elles étaient si belles, ces femmes, avec leur gros ventre, un peu gauches parfois, se tenant les reins pour se soulager, avec le regard attendri des autres mères, et les attentions dont elles faisaient l’objet des hommes, parce qu’en devenant une mère, on avait envie de les protéger et de les aider comme on pouvait à défaut d’autre chose.

Et devant lui se tenait sans doute l’une de ces femmes. Il devait maintenant se retenir pour ne pas glisser ses mains sous le chemisier pour toucher ce ventre, comme s’il aurait pu y deviner une infime petite vibration qui lui aurait dit « Oui, tu vas bien être papa ! ». Pourtant, il aurait été si simple qu’il le fît, ils se seraient alors regardés et elle aurait compris qu’il avait compris et le lui aurait avoué en retour, sans doute avec soulagement. Et elle aurait libéré sa joie, au grand jour et sans entrave. Il lui aurait proposé du champagne, elle l’aurait regardé en lui faisant comprendre qu’elle ne pouvait plus en boire. Il se serait excusé de sa bêtise, l’aurait prise dans ses bras et l’aurait lentement, délicatement, soulevée pour lui faire quitter la gravité du sol. Et là, il l’aurait serrée, très fort, dans ses bras, en fermant intensément les yeux et en savourant chaque seconde de cet instant.

Seulement, il ne fit rien de tout ça parce qu’il avait honte de lui avoir retiré cette si belle possibilité de joie dix mois auparavant, de l’avoir détruite ainsi à petit feu avec son profond égoïsme. Il avait surtout honte qu’elle ait eu peur de lui au point de n’oser l’avouer. Petit à petit, ce fut lui qui se sentit triste et inutile. Quoiqu’il arrivât, elle aurait cet enfant. Elle n’avait pas eu besoin de son consentement, elle avait pris la décision seule, ce qui signifiait qu’elle était prête à le garder dans tous les cas.

A ses yeux, il était évident qu’elle aimait déjà cet enfant plus que lui.

 

La tournure de la soirée prit alors une tournure bizarre. Elle aurait certainement fini par l’avouer s’il avait continué de montrer cette joie indicible qui était d’abord montée en lui. Seulement, il devint légèrement renfrogné et contrit. Elle l’interpréta certainement comme un désaveu alors qu’il n’était que blessé de ne pas avoir été associé dans cette grande entreprise. Ce qui aurait dû être quasiment un repas de fête à l’humeur joyeuse se transforma, sans qu’aucune raison n’eût été véritablement manifestée, en un simple dîner au climat lourd et pesant.

D’abord, elle se comporta comme si elle culpabilisait à son tour, alors, il fit tout son possible pour la rassurer en devenant prévenant et souriant, mais sans que le cœur n’y fût vraiment. Et plus il lui montrait d’attention, et plus elle le regardait avec des yeux effrayés. Devant son incompréhension répétée, il se sentit prisonnier du non-dit entre eux et une légère colère monta en lui. Pour éviter de la blesser ou de continuer à la tourmenter malgré lui, il préféra s’isoler dans son bureau.

Dans l’antre du Diable qui l’attendait pour jouer.

 

En y rentrant, il ne le voyait pas mais il l’imaginait très bien avec son grand sourire victorieux. En repensant à l’enfant qui grandissait sans doute dans le ventre de sa femme, il ne pouvait plus faire le fier. Et il était si facile de l’implorer ou de s’excuser de son arrogance. Et d’en payer ainsi le prix. Seulement, il ne pouvait maintenant l’accepter ou prendre le moindre risque car il avait compris ce qu’il voulait désormais.

Le Diable attendait qu’on joue avec lui.

Or, il n’en avait nulle envie. Et s’il avait eu un certain plaisir à le frustrer pour lui montrer que tout l’abattage dont il était capable ne lui servirait à rien face à lui, le fait était que, sans qu’il ne s’en aperçût, le Diable avait commencé de jouer.

La joie retrouvé de sa femme, cet enfant qui apparaissait soudain dans leur vie alors qu’ils avaient vainement essayé d’en avoir un pendant si longtemps, tout ça ne pouvait être le fruit du seul hasard quand cet être était dans les parages. Et c’était là tout son pouvoir. Il n’avait plus rien à faire, l’homme n’avait plus qu’à interpréter.

S’il était à l’origine de tout, quel prix avait-il fixé ? S’il n’avait rien fait, que faire pour qu’il ne changeât rien ? Le Diable avait devant lui une immense ère de jeux avec cet enfant inespéré au milieu. Et dire qu’il l’avait invité. Mais derrière l’enjeu de l’enfant, il y avait sa femme. Que se passerait-il si elle le perdait prématurément, ou peu après la naissance ? Il frissonna. Et le Diable, lui, devait sourire en le regardant en train de comprendre les règles de son jeu.

Au dessus de lui, le titre du texte était toujours là pour lui signifier que le pacte avait été signé. Il pouvait l’effacer mais cela n’aurait rien changé. On ne changeait rien quand on avait signé avec lui. Il ne lui restait plus qu’à écrire son texte. C’était sur ce terrain qu’il était peut-être le mieux armé… Du moins l’espérait-il.

Je ne suis pas superstitieux, ne crois pas en Dieu, alors pourquoi croire davantage au Diable ? Je l’ignore. Mais les faits sont là. Je crois désormais en lui et l’implore.

Il aurait pu écrire ces mots sans les penser, mais il savait qu’il ne pouvait plus lui mentir, car son regard plongeait droit dans ses yeux jusqu’à son âme. Alors, il continua d’écrire ce que jamais il n’aurait imaginé écrire. On pouvait le faire en jouant avec les mots pour au final avoir l’illusion de gagner. Mais, ça, on le fait lorsqu’on ne risquait rien ou, comme lui, lorsqu’on croyait pouvoir faire le malin avec lui, parce qu’il suffisait de ne rien lui céder pour le tenir à distance… Au fil des mots qu’il lui consacrait, il comprit la puissance du pouvoir qu’il affrontait, car il les dénaturait un à un et l’enjeu n’était plus de jouer mais de le maintenir à ses côtés, de progresser dans cet abîme qui s’ouvrait devant lui et qui lui donnait accès à une autre réalité. Qui était vraiment le Diable ? Il avait forcément de multiples visages dont certains le fascinaient.

En fait, il se rendit compte qu’il pouvait écrire sur tout ce qu’il voulait sans pour autant le chasser. La seule chose qu’il s’interdirait s’était désormais d’écrire sur sa femme, ou alors il le ferait loin de l’ordinateur, sur des feuilles volantes. Elle devait dormir paisiblement. Dans un monde où il espérait la protéger de la tentation du Diable. Dans un monde où il ferait bon de laisser grandir un enfant. Ce combat serait sans doute long et ne faisait que commencer. Et d’ailleurs, ce n’était pas un combat mais une capitulation.

 

Le lendemain, il rentra du travail avec l’obsession qu’elle lui annoncerait la nouvelle et qu’enfin ils se retrouveraient l’un et l’autre. Elle était déjà là, sauf qu’il la trouva en larmes dans le bureau. Devant l’ordinateur. Il se pétrifia. Sur l’écran, il n’avait aperçu que le titre en gros et en gras qui n’avait cessé de le narguer avant de céder à son tour et déjà il savait qu’elle avait fait ce qu’il redoutait le plus. Elle avait lu son texte. Et elle le fixait, avec ses yeux rouges et gonflés, le visage comme labouré de ses larmes.

-         Pourquoi as-tu fais ça ?

-         C’est un peu compliqué…

-         Mais comment on va faire alors, maintenant ?

-         C’est moi qui dois payer, tu comprends pas ? Pas toi…

-         Je crois que c’est toi qui ne comprends pas…

Elle regarda son ventre pourtant toujours intact à ses yeux et y déposa ses mains.

-         Parce que, moi aussi, je comptais sur toi pour le protéger de lui…

-         Tu veux dire que…

-         Oui…

Ce « oui », il l’avait attendu toute la journée mais pas comme ça. Pas avec ces yeux qui lui faisaient face et qui disaient plus qu’ils n’auraient dû. Pas avec ce sens si lourd qu’il se refusait encore de comprendre et qu’il avait pourtant parfaitement compris.

Ils se regardèrent, terrifiés l’un et l’autre, angoissés de tout ce dont le silence entre eux était rempli. Face à lui, elle ne cessait de pleurer. Des pleurs qu’on verse quand on a fait une grosse bêtise qu’on regrette déjà. Des pleurs qui cherchaient à la faire fuir de ce bureau et de ce qu’il cachait. Des pleurs qu’on ne sait comment stopper faute de solution à l’horizon. Elle le regardait en même temps, suppliante et pourtant déjà résignée. La douleur de son visage tordait sa bouche et tirait affreusement ses traits et, malgré ça, il y avait quelque chose de touchant qui lui donnait envie de la sauver.

Comme il n’avait rien de mieux à lui offrir, il se rapprocha d’elle et l’entoura de ses bras. Il sentit en lui chacun des soubresauts des sanglots qui vibraient à leur tour dans son corps et qui lui faisaient du mal autant que du bien, parce qu’ils étaient deux à nouveau réunis et parce qu’ils étaient enfin trois. Peu importait que le Diable fût là ou pas, peu importait le prix, ils étaient soudain et enfin trois… Avec cet enfant qui grandirait dans ce ventre puis occuperait une place plus grande encore lorsqu’il en sortirait.

Elle ne cessait de tressauter dans ses bras, presque tremblante. Elle semblait plus fragile encore qu’elle ne l’avait jamais été, comme une brindille, comme le dernier reflet avant l’orage. Et cette femme allait mettre un enfant au monde et elle avait été prête à tout pour ça. Et elle se battrait jusqu’au bout pour cette si petite chose qui vivait en elle, avec un courage qu’il n’aurait sans doute jamais eu. Elle en avait peur et il se sentait déjà inutile pour l’aider.

Malgré sa gorge nouée et serrée, il aurait pu lui dire, d’une voix sans doute peu convaincante, que ce n’était pas grave, qu’ils lutteraient ensemble, qu’ils seraient sans doute heureux tous les trois… Il aurait pu aussi lui montrer la feuille cachée dans le tiroir où il avait écrit de si belles choses sur elle... Il aurait pu enfin à son tour pleurer…

Mais tout ça n’aurait servi à rien, parce qu’avec le Diable, on joue, puis on perd, même lorsqu’on a gagné.

 

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Portrait de Zarathoustra
Zarathoustra a répondu au sujet : #21467 il y a 7 mois 3 semaines
Bon, c'est un peu le même portrait mais différent. Je m'explique. J'ai écrit le texte dans la foulée du précéident parce que je trouvais que je n'avais pas réussi ce que je voulais. Donc les deux "Diables" ont été écrit en une dizaine de jours en aout derniers.
Mon idée était en faire une sorte de séquelle du précédent. Donc il y a la même trame, voire certaines mêmes phrases, mais tout est différent, comme si ce n'était pas exactement le même personnage ni le même diable.
Donc je voulais que le lecteur rentre dans ce texte en ayant lu le précédent, avec quelques idées préconçues et également un peu de recul avec ce qu'il va lire. Même si cela n'a rien à voir, je voulais faire un peu comme dans "le renard au harnais" en me disant que le lecteur serait plus averti donc qu'il serait plus dur de l'emmener là où je veux et le surprendre malgré tout.

Globalement, c'est plus ce que j'avais en tête mais c'est pas encore ça. Sur certains points, je le trouve meilleur, mais en même temps, je trouve que le précédent a des qualités qui ne sont plus là. Donc les deux ont leur raison d'exister (là où j'avais penser écrire celui-là pour effacer l'autre car je l'ai écrit "sur le texte" du précédent, comme si je réécrivais, mais très vite j'ai révisé complètement l'ensemble).

Bon, je dois aussi vous avouer que ce n'est toujours pas le Portrait du Diable que j'avais en tête. Il faudra un Troisième texte, mais celui-là, je ne l'ai toujours pas écrit. Mais quelque part, je me dis aussi qu'il était nécessaire pour tout le monde qu'il y ait ces deux portraits avant.