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La porte de l’auberge s’ouvrit brutalement et claqua contre le bois du bar, laissant entrer une gerbe de flocons dans la pièce. L’aubergiste surgit de la tempête, tenant une jeune fille par le col et la projeta contre une table au centre de la pièce. La table se renversa sur la fille qui roula contre les tabourets épars. Un grand silence se fit dans l’auberge, rompu de temps à autre par le souffle des rafales de vent glacial, charriant son lot de gel et de neige par la porte ouverte.

_ Petite voleuse ! Tu vas payer pour ton audace ! Ces tomates m’ont coûté une fortune en cette saison !

L’aubergiste sortit un couteau destiné à couper la viande de son tablier tâché. Anissa leva les yeux horrifiés.

_ Je vais te couper les mains et la langue avant de te jeter à la cuisine pour y nettoyer les plats !

Ce disant, il avait attrapé Anissa par le bras et l’avait violement posé sur un tabouret de manière à lui maintenir l’épaule tordue. Le couteau se leva dans les airs et, ne pouvant bouger, elle ne put que regarder la lame descendre rapidement vers son poignet.

Mais une autre lame vint s’interposer et bloqua net le couteau. L’aubergiste releva la tête, furieux.

_ Qu’est ce que... ?!

_ Doucement Barguil, si tu lui coupes les mains elle ne pourra plus faire la vaisselle, à moins que tu ne lui laisses sa langue !

_ Ah, Evars ! Il faut toujours que tu te mêles de ce qui ne te regarde pas ! Rugit Barguil.

L’homme était vêtu d’une côte de mailles descendant à la taille recouverte d’une cape vert sombre dissimulant en partie son pantalon noir. La capuche sur sa tête cachait sa peau burinée et ses traits marqués par le blizzard. Sa taille dissuada rapidement l’aubergiste.

Anissa était encore secouée de larmes :

_ Allons ! Je vais te payer son vol et tu me la laisses... ça te va ? Continua-t-il sans regarder Anissa.

L’aubergiste prit la bourse qu’on lui tendait et jeta un coup d’œil à son contenu :

_ Et pour le manque à gagner ? Je vais devoir importer d’autres régions pour palier à l’activité de cet hiver.

L’homme soutint le regard de l’aubergiste quelques secondes puis reprit d’un ton doux qui se voulait persuasif :

_ Ne pousse pas trop Barguil, fit il en faisant jouer sa dague entre ses doigts. Tu as toujours eu plus de réserves qu’il ne t’était nécessaire. Et si tu cherches vraiment quelqu’un pour la vaisselle, je te suggère d’y affecter ta fille qui aura certainement plus de talents que pour tenir compagnie aux hommes en manque de chaleur.

D’un signe de tête il indiqua que le sujet était clos et l’aubergiste retourna à ses affaires derrière son bar en marmonnant, sans un regard pour Anissa.

Celle-ci soupira, soulagée, massant son épaule endolorie, assise par terre contre la table retournée. L’homme rangea sa dague dans un repli de sa cape et la regarda :

_ Qu’est ce que tu attends ? Remets le tout en place et ensuite rejoins moi au fond de la salle !

Sur ce il s’en retourna et Anissa remarqua alors la douzaine de clients autour de leurs tables près du feu de cheminée en face du bar, la fixant comme un animal. Le silence était oppressant à mesure qu’elle relevait la table et remettait en place les tabourets qu’elle avait bousculés en tombant.

Elle jeta un coup d’œil autour d’elle cherchant des yeux l’homme qu’elle devait rejoindre. Les habitués la toisaient sans rien dire, attendant visiblement sa réaction. L’aubergiste essuyait ses verres sans la lâcher des yeux. Anissa passa silencieusement entre les tables vers le fond de la salle, en direction d’un rideau tendu près de l’escalier menant aux chambres. Elle se retint de se retourner sentant sur sa nuque les regards appuyés des clients.

Elle écarta le rideau et pénétra dans une salle meublée plus luxueusement, au milieu de laquelle une demi douzaine d’hommes partageait une table remplie de nourriture et de boissons. A la lumière du lustre de bois éclairant la pièce, Anissa distingua aussi une femme noire accoudée à un meuble dans le fond qui la dévisageait. Elle reconnut aussi l’homme qui l’avait sauvée lui désignant un siège. Remarquant le geste ses amis se turent.

Anissa s’approcha doucement de la place qui lui était désignée. Contrairement aux autres clients, ceux-ci reprirent leur conversation. Une fois assise, Evars mit un certain temps à lui accorder son attention, puis après avoir fini sa chope de bière il se tourna vers elle :

_ Quel âge as-tu ?

_ 16 ans.

A ces mots elle perçut dans les yeux de son interlocuteur une lueur d’avidité. Elle se sentit de suite mal à l’aise et comprit pourquoi il l’avait sauvé : il profiterait d’elle et de son corps. A ses yeux elle ne serait qu’une voleuse et sa vie lui appartiendrait. Elle se mit à réfléchir à une manière de s’en sortir, de se préserver des intentions de cet homme.

_ Que sais-tu faire ? Tu devines bien que je ne t’ai pas sauvée pour la gloire. Comment comptes tu rembourser ta dette ?

Anissa remarqua à ce moment que la femme se trouvant à sa gauche la regardait sombrement. La connaissait-elle ? Evars sortit sa hachette et la planta brusquement sur la table près de la main d’Anissa. Elle sursauta et poussa un cri inarticulé. Le silence se fit à nouveau. Décidément cette soirée était très pénible pour Anissa et elle commençait à regretter d’avoir quitté sa famille.

_ Je t’ai demandé comment tu comptais t’y prendre pour rembourser ta dette ! Rugit-il.

Anissa comprit qu’il n’était plus dans sa première dizaine de bières ce soir là. Il lui fallait vite donner une réponse qui la préserve et puisse apporter un quelconque intérêt à cet homme qui semblait être le chef de la bande. Elle ne frissonnait plus...

_ Je sais lire l’avenir.

... elle tremblait.

Elle avait pensé à cette solution et les mots étaient sortis seuls de sa bouche. Il était de notoriété que les mediums perdaient leur talent en même temps que leur virginité. De plus elle pourrait tout à fait lui mentir en attendant de trouver une échappatoire.

_ Voyez vous ça ?!

Il se resservit une bière du pichet trônant parmi les verres et la nourriture sur la table. Anissa prit alors le temps de jeter un coup d’œil autour de la table, détaillant un à un les invités.

En face d’elle, à gauche du chef, se trouvait un homme sobrement habillé et qui semblait au premier abord légèrement ivre. Mais quelque chose disait à Anissa qu’il n’en était rien. Peut-être ses gestes calmes, son regard posé contrastant avec le sourire niais qu’il se forçait à afficher pour donner le change. Son visage assez carré de démentait pas la musculature qui devait se tapir sous son simple maillot.

Les quatre autres hommes à sa droite étaient habillés pareillement et une légère cicatrice sur la joue de l’un d’entre eux était la seule chose qui lui permit d’un différencier un particulièrement. Leur visage restait entre deux ombres, banals, indéfinissables.

Evars semblait dans ses pensées, il tendit une main peu sûre vers l’homme à sa gauche :

_ Johan, je t’en prie, fit-il avec un sourire moitié crispé.

Anissa décela un léger changement dans l’attitude du chef. L’homme en face elle prénommé Johan lui tendit sa main. Il lui fallut un léger temps pour comprendre qu’il voulait son avenir. Malgré tout il jetait de temps à autres un coup d’œil à son chef comme se souciant de son état.

Anissa prit la main sans à priori sur ce qui allait se passer. Elle n’avait vu l’avenir qu’une seule fois alors qu’elle se reposait entre les bras de Marian après l’amour.

La main de l’homme était dure et calleuse. Anissa la serra et y fit glisser ses doigts, suivants les courbes et plis de la paume. Elle sentait les regards appuyés sur ses gestes et ferma les yeux pour se concentrer. Il lui fallait éviter toute erreur. La peur n’avait pas vraiment disparue et surgit à nouveau, remontant de son bas ventre, nouant son estomac ; un frisson naquit dans le bas de son dos, l’entoura sous les bras, remontant entre sa poitrine. Elle faisait tout son possible pour conserver son calme et se préserver de tremblements. Que lui arrivait-il ?!

Elle vit Evars tomber la tête raide contre la table entre sa bière et sa hachette. Le prénommé Johan esquissait un sourire. Tout était flou et pourtant une conclusion fit place dans son esprit : l’homme dont elle tenait la main avait tué son chef !

Elle ouvrit brusquement les yeux et lâcha la main qu’elle tenait. Elle comprit en voyant à sa gauche le chef toujours vivant, tentant de se tenir éveillé, qu’elle avait à nouveau eu une vision. Tout le monde la regardait et il lui fallait préserver les apparences.

_ Vous... bégaya-t-elle, vous aurez une longue vie...

Elle se reprit modérant ses propos :

_ ... bien que parsemée d’embûches. Sachez que vous frôlerez plusieurs fois la mort. Attention à la fois de trop.

_ Je vivrais combien de temps ?

Anissa se sut se concentrer sur la réponse :

_ Vingt... euh... quatre-vingts ans ! Il semble que les dieux vous aient favorisé.

Son regard était transparent de peur et elle le savait. L’homme se pinça les lèvres. Avait-il comprit ? Anissa tourna la tête, le chef lui tendait sa main. Elle prit un temps avant de faire glisser ses doigts sur la peau abîmée de l’homme. Ses mains étaient si froides !

A peine avait-elle commencé à faire semblant de réfléchir que le chef respira bruyamment et lui agrippa le poignet, plongeant son regard incrédule dans le sien. Il s’étouffa et mourut sans plus de cérémonie la tête tombant entre sa chope et sa hachette plantée dans le bois de la table, sa main tenant fermement le poignet d’Anissa à lui en faire craquer les os. Anissa releva les yeux apeurés et vit l’homme en face d’elle esquisser un sourire.

Les quatre hommes de main se levèrent brusquement faisant tomber leur chaise, s’écartant les uns des autres pour défourailler, croyant sûrement Anissa responsable de cette mort soudaine. Johan tendit fugitivement le bras en direction des deux plus près de lui. Ceux-ci se tinrent alors la gorge d’où jaillissait du sang, près d’une étoile de métal fichée dans leur carotide. Les deux hommes près d’Anissa sortirent leur épée et avant même d’avoir terminé son mouvement, l’un des deux tombait au sol, un poignard dans l’œil.

Anissa se sentit alors tirée en arrière vers le coin de la pièce, un bras lui enserrant la gorge, une fine lame apposée contre son cou. Le cadavre du chef tomba par terre à mesure qu’Anissa était forcée à reculer. Finalement la main du mort lui lâcha le poignet et retomba inerte avec le bras.

Anissa comprit que la femme noire qui s’était tenue dans l’ombre derrière le chef pendant toute la scène la prenait en bouclier face à Johan.

Celui-ci venait de se débarrasser du dernier homme de main après avoir esquivé un coup de taille et lui avoir violemment cogné le crâne contre le mur, les doigts enfoncés dans son cou.

La femme maintenait toujours Anissa devant elle, alors que l’homme récupérait son poignard et ses étoiles de métal les essuyant sur les capes des morts.

_ Qui êtes vous ? Interrogea la femme alors qu’il leur tournait le dos, se préparant à partir.

_ Peu importe, je n’en ai pas après vous, répondit-il.

_ Pourquoi avez-vous tué Hasvil ?! Redemanda la femme noire.

L’homme se retourna et plissa les yeux. La femme resserra son étreinte autour d’Anissa et le prévint :

_ Vous n’irez pas loin ! Vous ne sortirez pas vivant d’ici !

_ Vous croyez ?! Répondit-il en faisant un pas dans leur direction.

_ N’approchez pas, je vous dis !

Elle tendit sa dague en avant.

_ Laissez la fille elle n’a rien à voir là dedans, fit Johan.

_ Ce ne sont pas vos affaires !

_ Alors qu’allez vous en faire ? reprit-il.

_ Cette gamine fait partie de la Stase ! Mon employeur sera intéressé, rajouta la femme tenant toujours Anissa, l’empêchant de parler.

Celle-ci n’y comprenait rien. La Stase était peut-être un nom donné à ceux qui sont doués de talents.

L’homme fixa alors les deux filles.

_ Votre employeur... tiens... Qui est-ce ? Peut-être aura-t-il du travail pour moi ? Demanda-t-il.

La femme lâcha légèrement son étreinte autour d’Anissa et s’étonna :

_ Après ce que vous venez de faire ?!

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