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Chap 10 : La Boîte à Pandore


J’ai parlé de succès mais ils furent de courte durée. Nous avions un cercle d’amis qui commençait à être important. Le capital que nous avions réussi à constituer avec notre travail à la ferme fondit très vite. Pour fréquenter les cercles des jeunes gens bien comme il faut et plein d’avenir, et bien nés, il fallait plein d’argent. On nous confiait parfois de menus travaux, nous rendions service contre quelques pièces. Nous ne tardâmes pas à commencer à nous endetter car nous aimions briller en société. Et beaucoup appréciaient notre compagnie car nos talents de conteur, qui avait mis en sommeil avec la fin de l’enfance et de l’adolescence, s’épanouissaient à nouveau. Bien sûr, la teneur de nos récits n’avait plus rien à voir avec les aventures que nous imaginions alors. Au contraire, il était fréquent que nous tournions en ridicules ses histoires qui se passaient en Avalon et qui faisaient la joie des jeunes rayonnants. Nous avions aussi pimenté nos histoires de détails plus crues. Alors que nos finances étaient au plus bas, nous fûmes invités chez le fils du marquis de Moon. Il avait été consterné de d’entendre qu’une de ses soirées étaient beaucoup moins distrayante que la dernière à laquelle nous avions participé. En fait, je crois qu’il avait entendu parler de moi par l’intermédiaire d’une de ses compagnes qui s’était montrée jalouse de l’une de mes tenues. Aujourd’hui, cela me parait ridicule, mais à cette époque, nous avions tellement besoin d’être rassurés dans nos manières et dans notre comportement que nous prenions toute marque d’intérêt à notre égard comme de grands succès.

Pour briller à cette soirée, je me rappelle ne pas avoir été raisonnable sur ma robe que j’avais payée très chères et que j’avais réarrangée à ma façon. Kaerion s’était emporté lorsqu’il avait appris le prix, mais une fois enfilée sur moi, il oubliait tous nos soucis financiers. De son côté, je pense même qu’il savait profiter de nos succès bien mieux que moi pour négocier notre présence. Pour cette fameuse soirée, je ne voulais pas être la plus belle, du moins pas de manière à ce qu’on me remarque immédiatement, je voulais surtout que, une fois qu’on poserait ses regards sur moi lorsque je conterais des anecdotes inventées, tout ce que j’avais dissimulé rayonne à ce moment là. De toute façon, que je le veuille ou non, je ne passais pas inaperçue car je me refusais toujours à « être à la mode ». Et c’est ce qui arriva à cette soirée. Nous y bûmes beaucoup plus qu’à l’accoutumé car, autour de nous, tout était fait avec excès, il y avait dans l’air une griserie permanente à voir et toucher tant de splendeur. L’un comme l’autre nous nous endormîmes dans la dépendance du palais qu’avait laissé à disposition le père pour cette fête. Lorsque nous rentrâmes chez nous, Kaerion paraissait gêné, comme s’il me cachait quelque chose. Dans ces moments-là, je crois qu’il m’agaçait prodigieusement, car nous nous connaissions trop pour nous mentir, même si nous commencions l’un et l’autre à bien mieux maîtriser les mensonges. Il finit par m’avouer que le père m’avait vue et souhaitée me parler. J’avais été surprise par sa façon de prononcer « parler ». A la base, qu’un marquis veuille me voir était très flatteur, mais je compris très vite que ce n’était pas pour me « parler ». Il avait même proposé de l’argent à Kaerion pour cette « rencontre ».

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*

Je fais un rêve bizarre depuis plusieurs jours. J’arrive dans une immense pièce toute en largeur. Sur ma gauche, il y a un magnifique piano. Sa couleur foncée contraste avec le vif éclairage qui remplit la pièce de clarté et de blancheur. Je me sens irrésistiblement attirée par l’instrument de musique. Une fixation d’enfant s’empare de moi : je m’en approche et j’éprouve le besoin irrésistible d’en jouer. Une peur de gamine me saisit, d’être surprise alors que je n’en ai pas le droit ou pire : de produire des sons horribles. Je le contemple tout en m’approchant encore davantage. Je touche maintenant sa surface parfaitement polie et cirée. J’effleure le clavier en prenant garde de ne pas produire de son. Son contact est chaleureux et doux. Au bout d’un moment, je finis par céder à la fascination qu’il exerce sur moi.

Bien que je n’en aie jamais joué, je m’assois devant lui et ouvre le clavier. Je regarde toutes ses touches et hésite à en frapper une. Je finis pas plaquer un accord au hasard et, ô miracle, il sonne parfaitement juste. J’égrène quelques notes et toutes sonnent mélodieusement bien. Pourtant à chaque fois que j’en choisis une, j’ai toujours terriblement peur de casser toutes les harmonies que je viens de construire. Et chacune d’elles résonne en moi prodigieusement. J’hésite de plus en plus à frapper une note, d’ailleurs je ne frappe pas, je caresse.

Il y a une forme d’ivresse à jouer ainsi. Beaucoup de joie aussi.

Peu à peu, une sensation de malaise naît quand j’enfonce une touche. Rien de bien distinct, un peu comme si chaque note me parlait. Et je sens que le piano souffre : je ne sais s’il me supplie d’arrêter ou de continuer. Pourtant, les notes produisent un son quasi douloureux. Je ne peux pas m’arrêter. Une force me pousse à poursuivre, malgré une douleur dans mon cœur. J’entends derrière la musique comme un crissement. J’ai peur. Et j’ai encore plus peur lorsque je m’arrête de jouer car le bruit que j’entends est encore plus net et trouve des échos jusqu’aux tréfonds de mon être. Je sens que je suis lié à l’instrument. Je souffre avec lui. Les notes sortent de plus en plus difficilement et prennent des sonorités déchirantes. Je commets de plus en plus de fausses notes qui accroissent la souffrance du piano. La panique me saisit.

Je crois alors comprendre qu’il me supplie, il veut que je l’ouvre. Je m’approche du grand plateau noir qui le recouvre. Une formidable appréhension me noue le ventre. Tout doucement je le soulève, le bruit devient de plus en plus distinct. C’est un crissement, un couinement presque répugnant. Enfin, je découvre, sur les cordes du piano, une nuée de rats qui coure dessus et les ronge. Certaines sont si abîmées qu’elles sont sur le point de rompre. Je suis pétrifiée et en même temps une terrible douleur à la poitrine me vrille. Je suis hypnotisée, comme si ce que je voyais était mon propre corps. Je suis si mal à l’aise que je finis par me réveiller en sueur.

Je l’écris avec précision car je viens juste de faire ce cauchemar et j’appréhende de me rendormir. Je veux qu’il sorte de mon esprit. Voilà pourquoi je le couche dans mon journal. C’est étrange car, maintenant que je l’ai sorti sur le papier, c’est comme s’il me faisait face. Certes, il est sorti de moi, mais je le sens vivre à mes côtés comme une nouvelle menace autour de moi. J’hésite à me rendormir. Le malaise est toujours présent dans mon ventre.

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J’ai fini par me rendormir, et je dois dire que le reste de la nuit s’est très bien passé. Je me suis relue et je ressens toujours autant de résonances dans mon être à ce cauchemar. Pourquoi ? Je ne suis pourtant pas spécialement mélomane. Sans trop savoir pourquoi, je ne peux m’empêcher de penser que l’intérieur du piano est mon propre ventre et cela me répugne d’autant plus. Cette fois-ci, c’est comme si je vivais un léger cauchemar éveillé. Je sens comme des rats qui me rongent le ventre.  M’a-t-on empoisonnée à mon insu ? Où est-ce parce que tout ceci n’est que symbole ? Que faut-il comprendre derrière ce rêve ?

Pour une fois, cher journal, tu n’es pas de bon conseil. J’en viens à douter de l’opportunité de t’avoir confié ce rêve. Au lieu de m’exorciser, c’est comme si j’avais ouvert la boîte de Pandore de mes cauchemars. Je vais m’arrêter là car ressasser toutes ces pensées ne m’aidera pas à m’en détacher !

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J’ai évoqué une possibilité d’empoisonnement. Je l’avais fait sans trop être sérieuse. Or je m’interroge vraiment. La douleur qui est apparue dans mon ventre, bien que discrète, est toujours présente, des cauchemars bien étranges m’assaillent. Je maîtrise suffisamment la question des poisons pour voir là de troublants symptômes.

Qui essaie donc ? Par quel moyen ? Il me faudra examiner les aliments et les boissons avec un tout autre œil.

Quelque chose est quand même curieux. Si l’on souhaite m’empoisonner, pourquoi n’est-ce pas déjà fait ? Ou alors cet ennemi cherche à le faire discrètement, sans éveiller de soupçon ?

Je vois autour de moi très peu de personnes susceptibles de le faire. Par contre, je n’ai aucune idée de ce poison, j’ai l’impression que je ne le connais pas ou alors il s’agit d’un mélange qui troublerait les symptômes. Faut-il que je doute de Grienlyce également ? Que ce soit elle ou non, je veux lui faire part de mes soupçons et voir sa réaction. D’ailleurs, dans tous les cas, qu’elle soit innocente ou pas, elle saura en le lui disant que je la soupçonne. Pour l’heure, c’est bien malgré moi car je suis un peu perdue. A moins que ce ne soit encore ma folie qui revienne ? Suis-je redevenue paranoïaque ?

Non, non. Je sens bien en moi quelque chose d’étrange. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’une maladie. Avant d’en être assurée, je vais encore attendre un peu pour l’annoncer.

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Je reviens sur une hypothèse. Peut-être que la personne n’a pas pu mettre une dose suffisamment mortelle parce qu’on l’a empêchée ? Je vois mal une personne prendre de tels risques sans être plus expéditive. Peut-être en recherchant quelqu’un qui aurait été surpris autour de ma tente sans y être appelé…

Je ne veux pas créer un climat de suspicion. Il me faut au contraire agir discrètement. Mais, c’est peut-être ça leur idée ? Nous détruire de l’intérieur ? Apporter une discorde entre nous ? Me pousser à faire une faute pour perdre la confiance de ma troupe ?

Finalement, cher journal, tu m’es bien utile, je retire ce que j’ai dit cette nuit : tu m’aides à focaliser mes pensées, à faire jaillir des idées et à les creuser. Tu es le parfait compagnon qui me manque si cruellement. En définitive, je ne sais pas si je dois mettre Grienlyce dans la confidence. Il vaut mieux que j’accélère mon départ. Par contre, il existe bien quelqu’un de mon entourage qui appartient au camp ennemi. Ma priorité est donc de désamorcer son action, puis éventuellement de la démasquer. Il ne faudrait pas créer un vent de panique parmi nous. Il était évident qu’on réussirait à nous infiltrer, nous sommes devenues bien trop nombreuses pour l’éviter.

En tout cas, je dois réagir et penser à mieux nous organiser. J’ai jusqu’à présent laissé libre à chacune de nous rejoindre. Il me faut admettre que toutes les personnes qui souhaitent spontanément nous retrouver l’ont déjà fait. Maintenant, grossir nos rangs reviendrait certainement à accroître ce nouveau risque. Oui, mais comment diffuser mon message sans vouloir en recueillir les fruits ? M’arrêter en si bon chemin serait admettre une forme d’échec. Laissons ce paradoxe de côté et tachons de donner un visage à cette menace…

Et puis, comme ça, tu as une bonne raison de moins manger ! Réjouis-toi tu vas faire un beau régime !

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C’est horrible ! Tous les visages autour de moi deviennent suspects, qu’ils sourient ou qu’ils me plaignent. Ils ont dû réussir à corrompre l’une ou plusieurs d’entre nous dans le camp de prisonniers.

Je n’ose plus manger, ni boire, sauf l’eau de la rivière ou quelques baies que je trouve près de ma tente. Et pourtant, j’ai besoin de manger pour prendre des forces ! J’ai besoin de manger pour être lucide et ne pas sombrer à nouveau dans les délires que provoque la faim ! Je sens mon ventre devenir de plus en plus douloureux. J’ai comme une gêne et à nouveau comme des écœurements.

Voyons, qui peut m’empoisonner si méthodiquement ? Qui a accès à ma tente tous les jours ? Grienlyce, bien sûr,  Lucrithi, qui la seconde de plus en plus, Ywensylle, pour me soigner et me nourrir… La logique voudrait que ce soit elle. Mais est-elle responsable ? N’y a-t-il pas quelqu’un qui organise tout en amont à son insu ?

J’aimerais me confier à Grienlyce, mais, après tout, elle a aussi subi de longues séances de torture… Qu’a-t-elle pu lâcher comme informations ? Pourquoi aurait-elle survécu si justement elle avait réellement résisté ? Pourquoi leur évasion fut-elle si orchestrée de l’intérieur?

Si ces hypothèses sont justes, cela voudrait dire que ce n’est pas une traîtresse que je dois rechercher mais plusieurs…

Peut-être que tout est le fruit de mon imagination ? Ce serait tellement plus simple pour moi. Mais si ce n’est pas le cas, nous sommes de toute façon perdues. Si jamais on devait faire éclater ces soupçons au grand jour, plus jamais je n’aurai d’unités. Le climat de suspicion qui en découlerait nous serait fatal, j’en suis sûre.

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J’ai longuement réfléchi. J’ignore encore quelle est la part de vérité de la paranoïa, mais je dois exercer une plus grande discipline. Il me faut maîtriser davantage les flux d’entrées et de sorties. Nous avions fait l’hypothèse jusqu’à présent que seules des fidèles convaincues pouvaient chercher à nous rejoindre, car la menace que nous constituions étaient si dérisoire que je ne voyais pas le Pouvoir s’en soucier. C’est aujourd’hui, avec certitude, complètement faux. Je pense que nous sommes suffisamment nombreuses pour ce que je veux faire, surtout que la logistique autour de nous commence à être lourde.

Et difficile de ne pas associer Grienlyce sans évoquer des soupçons sur elle. Si elle est responsable, elle saura immédiatement que je l’ai démasquée ; si elle ne l’est pas, je me prive d’un précieux appui tout en la discréditant au près des autres sœurs. Le mieux est donc de lui demander d’organiser les contrôles. Mais j’hésite, ce serait terrible qu’elle soit mêlée à tout ça !

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Il faut que je trouve une solution ! Je sens qu’on m’épie. Je devine qu’on cherche à voir la progression du poison. Mais comment arrivent-elles à le faire ? Je ne mange presque rien. Je ne dors presque plus. J’observe méticuleusement ce qui se passe autour de moi et je ne vois rien. Aucune piste. A moins que ce soit moi qui devienne folle et qu’elles ne contemplent, effrayées, ma folie en train de m’envahir ?

En fait, c’est ça. Ils veulent me rendre folle. Ils ont juste commencé à m’empoisonner pour que je m’en rende compte et ont tout arrêté dès que les symptômes sont apparus pour que je me mette à enquêter sur quelque chose qui n’existe plus. Ils veulent me discréditer. Mais je suis bien trop maligne pour ça.

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Mon dieu, cette douleur au ventre… Comment la chasser ? D’où vient ce poison ? Je ne me nourris quasiment plus. Et pourtant j’ai l’impression de ne pas perdre de poids… Je suis toujours aussi grosse, j’ai toujours mon ventre qui ressort de mon pagne comme si le poison l’avait gonflé.

C’est un complot. Ils veulent ma place. Ils veulent m’utiliser dans leur petit jeu. En me laissant vivre, ils ont pu rassembler toutes les personnes susceptibles de me servir pour mieux les détruire. Je ne dois pas montrer que je sais. Je dois continuer à être normal. Il faut qu’ils croient que je leur fais confiance. Mais je ne peux justement faire confiance à personne. Et Grienlyce, je suis sûre que c’est elle. Quand elle me regarde, je sens qu’elle me dévisage. Elle veut savoir si j’ai des doutes, si je l’ai découverte. Mais oui, je t’ai découverte, traîtresse !

Pourtant j’ai terriblement faim, autant que dans le terrier ! J’ai parfois envie de manger les insectes qui courent sur mon lit, comme si, au fond, ils étaient bons. Oui, je me rappelle de leur goût.


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J’ai une idée : je vais moi-même orchestrer une action contre moi : je vais m’empoisonner. Comme ça, en facilitant leur travail, ou en allant au delà de ce qui est sans doute leurs consignes, je vais voir si personne ne se trahira. En outre, je pourrais justifier des mesures plus draconiennes. Il faut que j’arrive à le faire sans déclencher de suspicion. Il me faudrait donc des coupables. Rien de plus facile à désigner arbitrairement…

Il faut que je trouve du poison à l’insu de toutes.

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Que m’arrive-t-il ? Lorsqu’il fait nuit, j’ai l’impression d’être à nouveau dans mon terrier. Etrange, j’ai employé « mon », comme si c’était ma maison… Ne suis-je pas en train de basculer dans la folie ?

Une part de moi le réclame, comme si cette solitude me manquait. Je n’avais finalement aucune responsabilité. Et manger des insectes au fond d’un trou n’est plus ragoûtant qu’autre chose. Si les oiseaux en mangent, pourquoi pas moi ? D’ailleurs, j’aime le bruit que fait leur carapace sous mes dents… Si une araignée passait par là, la regarderais-tu avec des yeux avides ? Pas exactement. Je l’écraserais sans pitié. Et je m’envolerais loin de mon trou…

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Oh si ! Tu délirais complètement. Sans doute la faim… Je me suis restaurée normalement. Puis j’ai relu mes dernières notes.  J’ai l’impression qu’un voile s’est levé dans ma tête. Pourtant j’ai toujours cette violente douleur dans le ventre. J’ignore si ce que j’ai écrit a une part de vérité. J’ai l’impression que pas mal de choses se sont passées sans qu’on n’ait voulu m’en entretenir, on me jugeait sans doute inapte pour les gérer. Je devine des tensions, de l’énervement. J’irais même jusqu’à parler d’agressivité à mon égard. Je dois bien décevoir certaines sœurs… La compassion à mon sujet doit avoir atteint certaines limites. Il faut que je frappe fort maintenant dans mon unité même pour regagner la confiance de toutes. Si je veux les conduire là où je le souhaite, il me faut une petite armée soudée et confiante en leur chef!

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Je me suis donc levée et ai repris mon rôle. Pourtant plus que jamais je sens cette douleur dans mon ventre. Partout autour de moi, je vois de la joie sur les visages, comme si mon rétablissement était un signal pour elles. Je sens toute mon emprise sur elles et sur leur vie. Et cela n’est pas nouveau, mais, cette fois-ci, cela me terrifie. Qu’attendent-elles de moi qu’elles ne sachent pas déjà ? Peut-être est-ce juste par respect ?

C’est très étrange. Plus notre situation est difficile, et plus je les sens prêtes à plaisanter. Plusieurs m’ont taquinée sur mon repos forcé. Plusieurs m’ont parlé comme si j’étais une mère ou une grande sœur. Je suis fière d’être parmi elles. Et j’ai aussi envie de rire. Pas d’un rire nerveux ou hystérique, mais bien parce que je suis heureuse. Tout mon travail n’est pas vain. Plusieurs voies s’ouvrent à moi. Exactement comme il y a si longtemps… Exactement lorsque j’ai choisi ma vie ici. Il faut que j’exorcise ce passé pour libérer mon présent.


Cela dit, que j’ai déliré ou pas, je dois effectivement reprendre en main mon unité. Le risque que j’évoque est réel. Donc oui, l’idée de m’empoisonner et de designer des coupables est intéressante.

Mais l’idée me déplait. Combien de fois ai-je maudit cette notion de pouvoir arbitraire autour de moi ? Et voilà que je suis sur le point de me conduire exactement comme ceux que je condamne.

Je me rends compte également qu’il y a maintenant plein de petites chefs… Certaines le méritent, d’autres ont encore à faire leurs preuves. Me voilà plonger dans tout ce qui m’agaçait : les petites luttes de pouvoir. Moi qui, un jour, n’est dû mon ascension qu’au prix de telles manigances.


Je vais en rester là aujourd’hui. Mais je pense nécessaire de m’entretenir avec Grienlyce. Je dois la mettre à l’épreuve pour savoir. J’avais promis de la laisser tranquille sur ce qui s’était passé au camp. Mais je dois savoir.

Pourtant, je me sens si faible physiquement. J’ai de la fièvre. J’ignore même comment j’ai fait pour marcher tout ce matin.

**

*

Je n’ai rien pu faire, mon mal s’est considérablement empiré. Et je n’ai pas pu dissimuler mon état à Grienlyce. Lorsqu’elle m’a vue, elle était comme effrayée de me voir. J’avais des suées et quand ‘ai fini par me regarder dans la glace, moi-même je me suis fais peur. On aurait dit un fantôme ! Je suis d’une pâleur extrême et mon ventre me plie régulièrement en deux.

En fait, les expressions sur leur visage que je voyais hier n’étaient pas de la joie mais de la compassion. Je n’avais pas pris la peine de me regarder dans une glace, et si j’étais dans le même état que ce matin, alors mes traits trahissaient mon mal et elles cherchaient juste à m’encourager. Certaines pensaient effectivement que j’allais mieux parce que je marchais et y voyaient là une bonne nouvelle.

Elle a décidé de prendre le risque de chercher un médecin. Je l’ai vue partir, habillée comme une vulgaire paysanne. Je pense qu’elle a dû trouver ça drôle. J’imagine déjà la tête du médecin lorsqu’il va rentrer dans notre camp… Le laisserons-nous en vie ? Il y a peu, tu ne te serais même pas posée la question. La vie d’autrui aurait-elle pris davantage d’importance à tes yeux ?

Je me moque de toutes ces questions. Je veux qu’on me débarrasse de cette douleur. Rien que d’écrire, j’en suis épuisée. Je ne dois pas être belle à voir, à tout le temps grimacer au moindre effort.


Encore une crampe qui vient de me plier en deux…

Inutile de continuer, tu n’es pas en état d’écrire quoi que ce soit, qui plus est de penser. Pourtant, j’ai encore envie d’écrire, comme si j’avais peur que ce soit mes derniers instants. J’aimerais trouver une sorte d’épitaphe, au cas où… Oui, trouver un dernier mot à celle qui me lira. Et j’espère que ce sera toi, Grienlyce. J’espère que tu sauras en faire bon usage, que tu me comprendras davantage et que, toi, tu sauras achever ce que j’ai commencé. Allons, tu n’es pas morte ! Tu serres les dents, tu te plies en deux dans ton lit, mais tu n’es pas morte. Tu as déjà ressenti pire douleur ! Oui, mais à cette époque, tu aurais pris une drogue pour la calmer… Dis donc, tu voulais terminer sur une belle phrase. Trouver la force de vivre en serrant les dents ? Mouis. Non, trouve plutôt un message à ton unité.

Mes chères furies, je veux que vous regardiez au plus profond de vous et que vous trouviez votre liberté. Gnagnagni… C’est nul. Non, chères furies de mon cœur, finissez ce que j’ai commencé, je vous l’ordonne. Et détruisez ce monde plutôt que de vous rendre ! Oui, c’est ça, trouvez le moyen de donner vie à nos idées et détruisez tout ce qui les empêchera de naître.

Oh, il me vient une idée. Une belle idée folle comme je les aime maintenant. Si je survis à mon mal, je sais ce que je ferais, je sais vers quoi nous devrons nous diriger pour donner vie à nos rêves. Il faut absolument que je vive ! Oui, je veux détruire ce monde ! Et mes chères furies, vous m’aiderez pour cela car vous-mêmes avez dû comprendre, pour me suivre jusqu’ici, à quel point il n’est pas fait pour nous. Vivre, je veux vivre ! Et je veux vivre mon rêve jusqu’au bout. Et c’est certainement un plus bel épitaphe que de vivre en serrant les dents, non ?

Vivre mon rêve jusqu’au bout, quelque soit où il me conduira. Voilà, toi qui me liras, ce que je veux trouver graver sur mon urne funéraire. Vivre mon rêve jusqu’au bout ! Mais ce rêve là, si je meure, je veux que cela soit toi qui le trouves !

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