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Chapitre 9 : Les Terres Noires d'Aubemorte

 


C’est très étrange. Maintenant que j’évoque Ameryelle, ce deuxième prénom, je m’aperçois que je ne l’ai jamais employé depuis que je me suis lancée dans mon journal, comme s’il évoquait un imposture ou comme si Alarielle était le seul auquel je puisse maintenant m’identifier, ou tout simplement le seul avec lequel je puisse avoir une relation intime avec moi-même. Pourtant, pendant des décennies, je ne l’ai pas entendu prononcer une seule fois, alors que je l’ai ici employé spontanément. Que cela veut-il bien dire ? Que je suis aujourd’hui redevenue celle que j’étais ?

Il est vrai que certaines choses enfouies en moi ont refait surface, des choses et des émotions. Oui, un siècle s’est écoulé et tu es restée, malgré toute cette rage et bien des folies, la petite Alarielle d’hier. Ce prénom a représenté pourtant à mes yeux une forme de honte, aujourd’hui celle-ci a  disparu. Je ne pense pas pouvoir redevenir celle que j’étais, un processus irréversible a eu lieu. A défaut de savoir qui je suis devenue, je me contenterais de ne plus être celle que je ne veux plus être. Ameryelle appartient pour moi au passé, bien plus qu’Alarielle. C’est un peu comme si je n’avais jamais écrit son histoire finalement. L’avenir m’éclairera sur toutes ces questions.

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La fatigue sort de partout. Plus je dors et me repose et moins j’ai de force. Ce n’est plus des mois de fatigue que je récupère mais des années. C’est comme si mon organisme avait perdu tout repère. J’ai l’impression d’être perdue à ne rien faire, à me laisser me prélasser.  En même temps, j’ai envie de manger tout le temps, comme si j’avais également un retard à rattraper. Et je dois avouer ne pas être fière, car je mange même plus que de raisonnable. Je sais que j’avais du retard mais je sens que je m’empâte. 

Grienlyce perd patience à me voir dans cette léthargie. Si elle savait tout le bien que ça me fait d’être un peu tranquille, de ne pas donner d’ordres… Que chacune prenne son destin à pleine main… L’heure de me ressaisir arrive, je le sais, mais j’ai pris un certains plaisir à l’ignorer. Mes ennemis ne me laissent plus le choix. Cela fait deux jours que j’émerge peu à peu, recherche des informations et analyse la situation assez froidement, je pense.

Mon dernier coup d’éclat n’en finit pas de résonner autour de nous. Si j’avais pu avoir des doutes sur l’existence de poursuivants, je suis aujourd’hui fixée : il y en a ! Et ils ne me veulent pas du bien ! Je crois que j’ai fait basculer mes ennemis dans une fureur beaucoup moins conciliante. Il est possible qu’ils aient eu l’illusion de me domestiquer, de me transformer en bête de foire pour montrer que ce que je représentais était une illusoire folie. Maintenant, si folie il y a, elle est parfaitement palpable pour qui veut la toucher.

Petit à petit, toute une organisation se créée autour de moi. Je retrouve peu à peu mes plus fidèles adeptes. Je sens en chacune une forme de joie et la certitude d’avoir raison, voici ce qui m’apporte du baume au cœur, un rayon de soleil comme je n’en ai pas eu depuis longtemps ! Mais tout ceci a un prix. On nous traque et nous sommes encore dans une situation précaire. Nous devons aussi nous méfier des trahisons. Pour l’instant, je pense que mon succès est bien trop rapide. D’ailleurs mes ennemis le sous-évaluent suffisamment pour qu’ils n’aient eu le temps de planifier une action contre nous. Et puis, cet élan vers moi a été si spontané et mon caprice si surprenant que je peux encore un moment me priver de règle de prudence. Mais ce ne saurait tarder.

Je n’ose pas vraiment me l’avouer mais, peu à peu, se dessinent devant moi des heures difficiles emplies de lourdes responsabilités. Il va falloir que je prenne du recul face à ce qui m’arrive. Tout est si soudain que j’ai encore du mal à y croire, il n’y a guère que quand nous devinons la présence d’ennemis que je cerne toute l’ampleur de ce qui se met en branle autour de moi et contre moi.

Pourtant suis-je vraiment suffisamment forte pour affronter ce qui m’attend ? N’est-il pas trop tôt ? Je suis encore doublement convalescente, physiquement et mentalement. Heureusement Grienlyce me seconde à merveille, je lui dois beaucoup. Je me demande si parfois elle ne devine pas mes pensées avant même que je ne les cerne vraiment. Où vais-je mener ce petit monde ?  Je les sens prêtes à mourir et je suppose qu’elles ont ainsi trouvé leur liberté, cette liberté que je recherche toujours mais qui semble n’avoir jamais été aussi proche de moi. En fait, je n’ai pour ainsi dire qu’à tendre la main et voilà que j’en ai peur…

Maintenant que mon bras et mon épaule fonctionnent, j’ai hâte de reprendre les armes et de me battre. Oui, je veux défier mes bourreaux ! Je veux que ma vie ouvre une voie pour d’autres que moi et qu’ils n’aient pas à en payer le même prix.

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Nous devons absolument éviter d’être ensemble, nous formons maintenant des petits groupes pour passer plus inaperçus. Coordonner une action et des plans dans ces conditions relèvent du rêve. Pourtant nous y arrivons, comme si la ferveur qui nous anime suffisait à nous guider.

Plusieurs accrochages ont eu lieu.  Je crois que nous devrons bientôt partir de notre île. Le danger est maintenant bien trop important. Le pouvoir et la puissance de l’Etat sont contre nous, nous ne serons jamais de taille pour l’affronter. De plus, le risque d’infiltration d’espions parmi nous devient quasi permanent et je devine également une plus grande coordination pour nous retrouver. Bientôt je ne pourrais plus rien faire ici à part me rendre. En fait, je ne pense pas me rendre, mais être tuée ou capturée à partir d’aujourd’hui serait le signe d’une défaite. Je suis sur le point de construire quelque chose d’unique, il ne faut pas que je chute. Le temps joue avec moi, même si en face de nous ils gagnent en force. On ne tue pas une idée, il faut juste que je construise quelque chose de suffisamment fort pour qu’elle survive à ma mort. N’aie pas peur des mots, Alarielle, tu œuvres dorénavant pour l’éternité ! Petite prétentieuse, va !  Mais, oui, c’est exactement ça ! L’Eternité et rien d’autre ! Je n’ai pas intérêt de me tromper sinon…Sinon je ne sais pas,  mais je suppose que je n’échapperais pas à une forme de ridicule. Ce n’est pas sur moi qu’il me dérangerait,  non, mais sur toutes les personnes qui me suivent aujourd’hui. Mes erreurs deviendraient les leurs. Mais, franchement, Alarielle, avais-tu besoin de tout ça pour mettre de l’ordre dans ta tête ? Ne serais-tu pas un peu compliquée ? Certes, je suis compliquée mais, mon cher compagnon, je n’ai pas trouvé d’autres remèdes pour te survivre, vois-tu ? Après tout, tu y es pour beaucoup aussi ! Je devine que tu dois bien sourire en me voyant, peut-être même lis-tu ces mots en même temps que je les écris ? Oui, je vois ton sourire, mais je sens aussi que tu es fier de moi. N’est-ce pas que tu es fier de moi ?

Mon amour, pourquoi m’as-tu mis toutes ces idées en tête ? Ou plus exactement, pourquoi m’as-tu ouvert les yeux ? D’ailleurs, tu n’as rien fait de tout ça, tu as juste trouvé des réponses aux questions que je me posais depuis si longtemps. Que se serait-il passé si je ne t’avais pas rencontré ? Rien. Ma vie n’aurait certainement pas basculé si violemment ; je rongerais sans doute toujours les os de vérités que je savais pertinemment fausses et nulle liqueur n’aurait dissipé les vaines hécatombes que le pouvoir exige de notre Ordre pour mieux l’instrumentaliser. Aurais-je eu la force d’admettre bien longtemps ce que j’avais fini par comprendre ? Ou alors ma vie aurait fini par se nourrir une nouvelle fois d’impostures…

Pour l’heure, j’aimerais tant que tu sois encore là pour me guider… Je réfléchis depuis plusieurs jours sur les directions qu’il nous reste pour exister encore telles que nous sommes. J’ai décidé de quitter l’île dès qu’un navire pourra m’accueillir. J’espère pouvoir en trouver un parmi ceux des corsaires qui longent encore nos côtes, car leur rapport avec le pouvoir n’est pas si différent du mien. Le tout est de s’en assurer…

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Je n’arrive pas à me fixer sur le présent. Tout semble complètement disloqué. Des choses se passent autour de moi qui glissent sans que je réalise quoi que ce soit. Il y a parfois des cris, il y a des morts, on me transporte, on s’agite, parfois on me parle. Et c’est tout, je ne veux pas en savoir plus. Sur la falaise, j’étais pourtant bien décidée. Depuis, je n’ai qu’une envie : me recroqueviller sur moi et qu’on me laisse tranquille. Non, le présent n’est pas simple et je suis à nouveau hantée par mon passé. J’ai l’impression de revivre de vieilles scènes. D’être à nouveau chez moi une étrangère. C’est un peu comme les derniers jours en Avalon.

Mettre les pieds sur l’Aubemorte pour un elfe, quel qu’il soit, reste une forme de malédiction. Tous autant qu’ils soient, ils veulent vivre à Avalon, notre majestueuse île pleine de beautés mystérieuses.

Tous les souvenirs de mon débarquement ici affluent. Il est temps de les libérer. Cher journal, es-tu prêt à les accueillir comme il se doit ? Tu ne dis rien, mais de toute façon, tu n’as pas le choix. N’oublie jamais que je suis une Matriarche. La Matriarche la plus puissante qui n’ait jamais existé à en juger l’animation autour de ma petite personne…

Voyons comment ces vieux souvenirs s’organiseront. Tout est si loin. Petite Alarielle, rappelle-toi, oui, rappelle toi exactement quelles furent tes toutes premières sensations en posant ici tes pieds.

En fait, en mettant les pieds sur Aubemorte, je m’attendais à un choc et il n’eut pas lieu. Je fus saisie par la beauté si terrifiante qui s’ouvrit à mes yeux. Pour produire de tels décors, la nature avait dû bien souffrir et c’est ce déchirement qui me rapprocha d’elle, car à l’instant présent, c’était d’elle dont j’avais besoin et non de la douce quiétude que je quittais.

On dit d’elle qu’elle est dévastée par les éléments, brûlée et quasi désertique. Ceci est vrai pour quiconque qui n’y a pas vécu. Elle est beaucoup plus que ce que laissent entrevoir ses premiers abords, car, si Avalon offre ses trésors avec arrogance, Aubemorte nous les dissimule. Il y a une forme d’apprentissage pour les percevoir et c’est ce qui les rend si terriblement fascinants. En elle, il n’y a nulle évidence et nulle vulgarité. Elle possède juste la beauté de la douleur et de la tourmente.

Lorsque nous posâmes les pieds sur cette terre, je crois que chacun ressentit comme un vertige. Mon cœur tremblait d’excitation mais ce que nous vîmes en premier lieu déclencha une forte appréhension. D’abord, l’image qu’elle nous renvoyait était si conforme à celle que les Rayonnants nous avaient donnée que nous ne pûmes nous empêcher de penser que tout le reste le serait également. Ensuite, nous nous demandâmes si nous n’avions pas fait une erreur et nous recherchâmes partout des preuves ou des signes pour nous rassurer. Or les Terres Noires, dans leur complaisance à nous montrer tels que nous sommes, en quelque sorte, ou tels que nous ignorons être, se révèlent d’une implacable franchise. Kaerion me regarda aussi très impressionné. Notre vie allait basculer dans une tourmente, rien ne nous en soustrairait ici, c’était évident. Tout ceci reste très net, de même le cri horrible qui retentit soudain tout près de nous. A nos yeux effrayés, les marins eurent un long rire franc et communicatif, comme s’il nous manquait une pièce d’un puzzle. Ils nous informèrent qu’il ne s’agissait que d’un voule hurleur, un oiseau très répandu ici. Oui, mêmes les oiseaux avaient des allures de menace pour nous accueillir ! Et je sais aujourd’hui que ce volatile est gracieux, que son plumage gris, marron et noir lui sert de camouflage sur nos falaises, avec deux petites taches jaunes capricieuses coordonnées à son bas lui font comme un maquillage atour des yeux, et que chacun de ses cris me rappellent ce premier jour de ma renaissance. Oui, renaître comme le phœnix qui ne quitte plus mon cou. Et c’est que je dois faire encore une fois ! (*)

Il était très difficile d’avoir le moindre repère. Il est difficile d’imaginer que l’Aubemorte ait pu être aussi belle que l’Avalon. Lorsque nous découvrîmes ces paysages, partout nous pouvions voir la marque de la trahison des Rayonnants. Il est très étrange de sentir dans son cœur deux courants contraires se heurter et former un sentiment nouveau. En effet, nous éprouvâmes un profond dégoût pour nos anciens frères d’avoir fait le choix de condamner cette île et en même temps nous compatissions pour elle. Et c’est ainsi comme jamais auparavant nous nous étions sentis autant elfes noirs. Jamais nous avions autant apprécié l’humour de nos frères à s’appeler Ombres face aux Rayonnants. Oui, nous avions quitté la lumière aveuglante et peu à peu nos yeux entrapercevaient dans la pénombre des séductions nouvelles, un destin qui nous ouvrait les bras et toute notre incertitude était balayée !

Tout était à découvrir, jusqu’aux oiseaux qui peuplaient notre nouveau pays… Ensuite il fallut plonger dans des soucis très domestiques : se nourrir, trouver de quoi vivre, chercher un travail. Si partout lors de notre fuite jusqu’à ce jour nous bénéficiâmes d’une grande solidarité, nous comprîmes qu’elle prenait fin ici, dans ce port. Nous redevenions des êtres banals. En débarquant dans ce nouveau pays, nous dûmes admettre que nous étions complètement anonymes et que nous avions perdu aux yeux de nos compatriotes d’âmes toute spécificité. La solidarité qui existait entre frères de l’ombre en Avalon n’avait aucune raison d’être ici. Certes, nous venions renforcer un peuple mais nous avions à façonner notre propre personnalité pour être reconnu en tant que tel et non nous contenter de notre passé pour attendre une compassion des elfes noirs, en tout cas ce n’est pas nos actes d’hier en Avalon qui nous feraient appartenir à ce peuple. A leurs yeux, nous n’existions plus pour ce que nous étions à ce jour mais pour ce que nous étions susceptibles de devenir. Ce potentiel latent, qui est en chacun de nous, peut effectivement parfois germer plus rapidement avec l’aide d’autrui, mais, sur cette terre, il appartient à chacun de se décupler et ce ne sont que les plus forts, les êtres d’exception en quelques sortes, qui prennent les devants de la société. Nous étions loin, à cet instant, d’en cerner toute la mesure.

Avant d’affronter la ville dans toute sa richesse et de ses tentations innombrables, nous préférâmes la prudence et nous en éloigner pour gagner la campagne, de manière à nos familiariser avec les us et coutumes de notre nouveau peuple. Tout était à apprendre, même leur langue à la fois si proche et si éloignée. Je me rappelle qu’en prenant cette route vers l’inconnu, nous nous tenions la main très fort. Peu de mots furent échangés mais nos regards nous suffisaient pour comprendre chacune des émotions du moment.  Je dois reconnaître qu’il y avait aussi beaucoup d’excitation en plus de notre peur.  Un mélange d’émotions que les enfants connaissent parfaitement. Et c’était ce que nous étions : deux enfants perdus.


 (*) NdT: Je crois également nécessaire d’insister sur la notion d’apprentissage. Toute leur vie durant, les elfes recherchent la perfection dans tout ce qu’ils font ou entreprennent, bien sûr pour laisser une empreinte,  mais aussi parce que toute leur société est tournée sur le concept de raffinement. Leur vie, l’apprentissage, la quête de la perfection et leur quête de survie à travers la mort forment un tout. Ils ont un mot pour désigner cette notion qui nous est  étrangère et qui pourrait se traduire littéralement par : la cime du plus haut arbre pour trouver la roche d’avant la poussière. Ma traduction n’est pas excellente mais l’image produite est suffisamment étrangère à notre culture pour en saisir partiellement son sens. La notion de cycle est au cœur de leur civilisation avec notamment la symbolique du Phœnix. Il incarne ce que tout elfe se doit de réaliser de sa vie, toujours recommencer pour parfaire son œuvre et sa vie et savoir faire table rase pour se surpasser. Pour cela, je vous invite à lire l’ouvrage de Renald Michelet, Le Cycle Eternelle au Cœur de la civilisation des Elfes.

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Progressivement se dessine dans mon esprit une nouvelle image de moi, comme si durant des décennies je n’avais fait que me mentir, piégée dans un tourbillon d’ambitions et de colères, une image bien apaisante: celle de la petite fille que j’ai été et qui curieusement me sourit !

Je sens la petite fille enfouie en moi se réjouir de ces résolutions.

Mais d’autres résolutions m’attendent. Nous devons déménager de plus en plus souvent. Grienlyce a de vrais doutes sur l’existence de traîtresses parmi nous. Elle souhaiterait que je m’en occupe, mais je veux la laisser gérer seule car je veux lui prouver que j’ai confiance en elle. Je crois que c’est ce qui la déstabilise. Je lui donne ma confiance la plus totale et elle croit que je la mets à l’épreuve, que je la jauge pour savoir si elle est digne. Mais ma chère, si tu savais combien je t’apprécie et combien tu es proche de moi. Tu l’es même dans tes propres doutes.

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Est-ce raisonnable de montrer aussi peu d’intérêts aux dangers qui nous entourent ? Oui, je sais, Grienlyce, je t’agace, tu me trouves certainement immature. Mais j’ai joué ce rôle bien avant toi ! A l’occasion, il faut que je trouve le moyen de la rassurer sur mes intentions à son égard. C’est très étrange, j’ai l’impression qu’elle ne me comprend plus. Pourtant tu es certainement la personne la plus proche de moi.

Ce que je ne peux pas te dire et qui te tourmente, c’est que j’ai besoin de savoir qui je suis avant de vous mener je ne sais où. Et c’est en plongeant dans ce passé qui bizarrement flotte en moi en permanence que je retrouverais la force de vous diriger. A moins qu’elle s’imagine que je la mets à l’épreuve pour tester si elle m’a trahi lorsqu’on la torturait ? Avant, c’est ce que j’aurais fait, oui, je l’aurais soupçonné, je l’aurais manœuvré jusqu’à obtenir la certitude de sa fidélité. Aujourd’hui, je ne peux plus me le permettre car j’ai besoin d’elle, j’ai besoin de toutes mes fidèles, car ce sont elles qui me prouvent que je n’ai pas été folle à espérer autre chose de nos vies, que nous étions en droit d’exiger plus de notre souverain !


Voyons, qu’est-ce qui m’avait le plus surpris ? Le plus choqué ? Tout d’abord, le système de valeurs que défendait ce peuple s’opposait foncièrement à tout ce que je connaissais. Derrière cette volonté de nuire à la terre entière ou de faire souffrir ses ennemis, nous avons très vite découvert un véritable ordre. Contrairement à ce que nous entendions couramment, il ne s’agit pas de faire le mal pour faire le mal, seulement notre logique échappe à toutes les analyses habituelles. En débarquant sur ces nouveaux rivages, c’est bien ce qui nous rendit perplexes un long moment. Ici, ce qui prime sur tout, c’est son propre plaisir, sa jouissance dans la vie ; et rien d’extérieur ne doit l’entraver. Pour deux âmes perdues comme nous l’étions, c’était se placer au centre d’une tempête à l’issu de laquelle nous devions sortir plus fort.  Parmi cette notion de plaisir, il y a le fruit d’une quête que des siècles entiers ont enrichi pour produire le raffinement dont notre race est aujourd’hui capable, parfois même dans  ce qui est le plus terrifiant. Et en son cœur se loge un sens de l’humour inouï qui autorise toutes les cruautés possibles.

D’autre part, nous avons dû comprendre que la principale conséquence de ce fondement inversait toute question morale. D’ailleurs, pour eux, la notion de Mal existe bel et bien, mais toutes les définitions que nous connaissions n’avaient plus cours ici. Le meurtre, la souffrance d’autrui, le parjure n’en font pas partie s’ils ont pour but d’en tirer un plaisir quel qu’il soit. Ou plus exactement, uniquement si l’on se fait prendre. OU si on est suffisamment faible pour être condamné.

Mais ce qui nous effrayait le plus se logeait partout sous nos yeux, dans le comportement de nos nouveaux frères et en nous. Leurs mœurs, pour beaucoup si décadentes, reposaient encore une fois sur cette quête du plaisir. Que pouvait donc signifier « être un elfe ou une elfine noire » ? C’est avant tout être totalement libre dans nos actes, sans qu’aucune entrave ne semble nous freiner. Mais l’application de ce principe se fait sans aucun sexisme, l’elfine a les mêmes droits et les mêmes égards ou regards sur sa conduite. En Aubemorte, vous ne verrez nul mépris des elfins sur une elfine plus entreprenante que de coutume en Avalon, au contraire, il faut la mériter et c’est un honneur de construire une union avec elle. Face à tous ces excès, tout ce que nous avions construit ensemble nous paraissait menacé. C’était une erreur, car les liens qui unissent les êtres ici sont beaucoup plus forts, seulement la fidélité recoupe d’autres valeurs, d’autres comportements qui, bien que moins visibles, se mesurent encore plus profondément car ils se focalisent sur l’essence même de ce sentiment et non pas sur des actes évidents, qui peuvent être le fruit d’une habitude, d’une résignation.

Mais pour des elfes nouvellement arrivés, nous étions soumis à de multiples tentations, du moins que nous vivions comme telles et qui nous effrayaient au plus haut point. Nous nous sentions vulnérables et certainement beaucoup moins sûrs de ce que nous allions devenir, et peut-être même de la force du lien qui nous unissait.


Aussi longtemps que je me rappelle, le principal sentiment qui nous accompagnait le plus fréquemment se nommait liberté. En effet, nous étions libre de choisir notre vie, nos rencontres, nos actions. Et ceci s’amplifiait par la grande tolérance morale et la suppression de grands interdits. Le Monde qui s’ouvrait à nous devint exaltant une fois que nous eûmes compris ses rouages, et effrayant quant à ses possibilités. Ce que nous appelions alors « Mal », comme voler, tuer, trahir, n’avait visiblement pas les mêmes implications. Si ces actions n’étaient pas vénérées, elles n’étaient pas bannies. Devant un tel regard, nous étions complètement perplexes. Il nous fallut plusieurs mois pour comprendre le mécanisme de cette société. Comme dans chacune d’elles, la notion de pouvoir est centrale, mais ici, plus qu’ailleurs, elle peut y être éminemment fragile. Pour montrer sa puissance, chaque individu doit surmonter tous les pièges et se faire respecter en usant des moyens les plus inavouables comme preuve de sa volonté. Se faire voler, par exemple, apparaît comme un signe de faiblesse ; bien sûr, un voleur pris sur le fait sera immédiatement condamné à mort si sa victime le souhaite, mais s’il ne l’est pas, il ne risquera rien, il aura prouvé aux autres la faiblesse, et d’ailleurs, les voleurs ne s’attaquent qu’aux puissants de ce monde, il faut voler plus puissant que soit. Au contraire, ceux qui s’abaissent à déposséder les plus faibles sont encore plus sévèrement condamnés qu’ailleurs car l’individu qui commet un tel crime se place en dessous de sa victime et, par son acte volontaire, devient un véritable parasite, en aucun cas, un moteur actif pour l’émulsion de la société. Commettre des crimes est ici à double tranchant : c’est une preuve de sa propre puissance et une manière d’inspirer une crainte respectueuse ; pourtant, à tout moment, cette aura peut s’envoler et nous transformer en être faible et du coup condamnable. Les plus puissants savent exactement la limite à ne pas franchir ou au contraire à dépasser. En un certain sens, c’est là le secret de notre Morale. Un meurtre, une humiliation ou un parjure doivent être commis pour nous renforcer ; qu’il le soit pour nous défendre, alors il nous montre faible. Et dans cette société, les faibles sont impitoyablement balayés ou transformer en esclaves.  Avant même d’atteindre la campagne, nous avons plusieurs fois eu l’occasion d’y être confrontés. Et de finir prématurément notre aventure en tant qu’esclave. Seule notre jeunesse nous sauva en attirant sur nous un peu d’indulgence, sans doute également notre accent encore très prononcé de Rayonnants.

C’est ce type de paradoxe qui longtemps nous déstabilisa au plus haut point. Cette nouvelle hiérarchie pleine d’ambiguïté des valeurs n’est pourtant pas écrite mais admise par tous les elfes noirs.

Mais ce que nous ignorions le plus, c’est qu’il est particulièrement difficile de se hisser dans cette société en partant de tout en bas comme nous l’étions. La confiance ne s’y donne pas facilement et la société y est profondément individualiste et, sur bien des aspects, arbitraires. C’est là le principal danger de la noblesse, ce recours à l’arbitraire est son apanage avec comme plus grand représentant son Souverain suprême. En effet, il est difficile de valoriser un homme dont les aptitudes pourraient le conduire à prendre la place de celui qui le promeut mais, en même temps, s’entourer d’incapables est aussi une preuve d’impuissance. Ce doute permanent sur ses acquis est un profond moteur de la société, chacun est poussé à exceller dans tout ce qu’il fait pour se maintenir en place et pour trouver une façon de monter les échelons. D’un autre côté, nous ne le devinions pas encore, mais l’équilibre précaire de celui qui détient le pouvoir est aussi une chance pour qui n’en a pas assez. S’il a trouvé les clés pour ouvrir les bonnes portes et déjouer les pièges, il pourra vivre selon ses aspirations. Pour l’heure, nous n’étions même pas en quête de ces clés mais juste de prouver notre existence.


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Lorsque je me remémore les premiers jours en Aubemorte, il m’est  difficile de ne pas penser à une énorme tension. Nous devions apprendre une langue à la fois proche et différente de la notre, découvrir une société et nous prouver que nous étions bien chez nous. Compte tenu de notre jeunesse, nous fumes accueillis par un fermier qui, moyennant notre travail dans les champs, nous initiait à ce nouveau monde. Il venait aussi d’Avalon. Quel était son nom ? Je ne me rappelle plus… tout ceci est si lointain… Sa femme était muette, je la vois encore lui parler avec ses mains. Je ne sais plus son nom, mais je me rappelle du geste qu’elle faisait pour l’appeler. Je me rappelle également son surnom, l’aiglon. Elle croisait ses pouces et faisait des ailes avec ses doigts puis elle caressait de sa joue le dos de ses mains qui l’appelait. Toujours est-il que nous passâmes presque deux saisons avec lui. L’un de ses principaux enseignements était de rester le plus vigilant sur la noblesse et le Pouvoir, car ils avaient des jeux qu’eux seuls étaient en mesure de comprendre. La justice a ici bien des visages, elle n’est pas là pour condamner mais pour assoir les fondements qui nous différencient des Rayonnants et qui sont à l’origine de la naissance de notre nation.

Je me rappelle le jour où nous lui fîmes vite part de notre souhait de prendre les armes. Son regard sur moi pétilla de moquerie et de résignation, ce qui me mit mal à l’aise, c’était le même sentiment que j’avais déjà éprouvé sur le bateau. Il rajouta : « Oh, oui ! Tu ferras une très belle et redoutable guerrière ! De toute façon, tu n’as pas vraiment le choix ici… » Je ne compris pas son allusion, le voile inquiet que je vis sur les yeux de Kaerion me suggéra que lui l’avait saisie. Ca y est, je me rappelle, il s’appelait Lyesse. Est-il encore en vie ? En tout cas, il avait fait de son mieux pour nous guider dans ce nouveau monde.

Le Roi règne d’une poigne de fer et exige le meilleur de chacun de ses sujets. Deux dieux partagent les faveurs du pouvoir : Sreînn, le Dieu de l’Amour et du Plaisir, et Mùrd, le Dieu de la Guerre et du Meurtre. En Avalon, ce dernier existe mais on ne lui prêtait pas son deuxième royaume, bien à tord, je crois, car, une chose est sûre, une furie sans nom sommeille en chacun de nous et, c’est ce que nos frères se refusent d’admettre : pour combattre leurs ennemis ou nous-mêmes, ils sont parfois saisi d’une telle soif de sang qu’elle n’est pas éloignée de nos pires dérives.

Ce qui est difficile de comprendre pour quelqu’un d’extérieur, comme peuvent l’être mes parents, c’est que ce peuple s’est construit de rien. Il s’est créé parce que pour vivre sa foi, il a dû prendre ces nouvelles terres. Le principe qui a régit la construction de cette nation est le surpassement permanent de soi. Compte tenu des conditions difficiles qui règnent en Aubemorte, il y a spontanément une grande solidarité dans les couches populaires. Mais pour s’en sortir, c’est uniquement dans l’individu que le pouvoir se gagne. Le Roi a installé un système qui pousse chaque individu à être le plus efficace pour que notre nation puisse un jour reprendre possession de l’Avalon (*). A contrario, les faibles sont inexorablement condamnés, broyés par le système. Moi qui avais quitté Avalon pour venir ici, j’étais surpris par la fixation des elfes noirs pour reprendre la terre de laquelle ils ont été exclus. Bien sûr, je le comprenais tout à fait, mais, pour moi, cela revenait à vouloir revenir en arrière, redevenir ce que je fuyais. C’était aussi en partie avouer que nous avions fait une erreur en la quittant. Nous avions uniquement l’un et l’autre pour nous soutenir, mais nous aurions tellement eu besoin que l’on vint nous remercier, nous confirmer dans notre décision et de nous guider quelque peu. Là, nous devions uniquement puiser en nous cette énergie pour avancer et nous reconstruire. Je crois finalement qu’être deux nous a desservi car si nous avions été complètement seuls, je pense que nous aurions provoqué immédiatement des évènements susceptibles de créer des repères, nous aurions été beaucoup plus vers les autres.


(*) NdT : Pour éviter l’enlisement dans une guerre civile, ceux qui allaient devenir des elfes noirs obtinrent des Rayonnants la création d’une Ile magique pour qu’ils puissent y vivre selon leurs propres principes. D’abord créée à l’identique d’Avalon, elle fut nommée l’Aubeclaire. Mais lorsque les mages rayonnants durent lutter contre la disparition de leur propre île, ils cessèrent d’entretenir le puissant rituel qui permit sa création. Alors, Aubeclaire perdit tous ses charmes et devint une île maudite.  C’est alors que les elfes noirs décidèrent de s’appeler les Ombres et qu’ils rebaptisèrent leur île Aubemorte. Dès lors, ils se sentirent trahis et eurent de cesse de se venger de leurs anciens frères.


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J’ai beau me raisonner, je continue à me goinfrer. Je me suis regardée dans une glace et j’ai… comment dire… perdu ma taille de guêpe. Quel est ce ventre disgracieux ? Ma chère, il va falloir te mettre au régime ! Cela ne peut plus durer ! Quelle est cette petite voix qui te dit que tu n’as plus à plaire à la terre entière ? C’est toi, mon amour ? Oui, c’est toi… Et j’aimerais que tu sois là à mes côtés pour m’aider à me ressaisir et que je retrouve l’envie d’être belle. Tu voudrais dire que cela n’a pas d’importance pour toi ? C’est cela, petit menteur. Tu aimais mon corps, tu aimais même le dévorer des yeux. Et combien j’aimais ce regard plein de désir ! Combien j’aimais te troubler de mes charmes ! Combien j’aimais me sentir aimer de toi… Et je suis sûre que tu aurais trouvé une moquerie sur ces formes qui s’arrondissent, sur ce poids que je prends par paresse et négligence. Et tu savais très bien à quel point ces remarques me touchaient… Il t’aurait suffi d’une phrase, d’un mot, voire même d’une intonation de voix pour que je réussisse à me reprendre.

Mais voilà, je n’ai plus ce regard sur moi. Je n’ai que cette petite voix qui me hante. Et ce matin j’aimerais qu’elle me hurle. Oui, hurle-moi combien je deviens disgracieuse et que tu as honte de moi ! Mais je n’ai droit qu’à un murmure que je dois déchiffrer… A un souffle léger qui parfois me fais frissonner tout partout. Oui, petit coquin, je sens que même avec quelques kilos en trop, ce corps ne te laisse pas indifférent. Crois-tu que j’ignorais tes manigances quand tu me crois endormie ? Ce que tu ne comprends pas, c’est que j’ai besoin d’un corps exemplaire pour commander mes furies. Cela fait partie de nos principes fondateurs : séduire son ennemi pour mieux l’affaiblir. Et je sais combien mes propos perdraient en puissance si je devais affronter leur regard avec ces rondeurs superflues. Mais pourquoi ai-je gardé cette tenue ridicule pour combattre dans ce nouvel ordre des furies auquel j’aspire ? Mais parce que tu y es attachée, avoue-le ! Et c’est une façon de prouver aux autres furies qu’une autre voie est possible. Donc oui, je dois garder cette tenue si légère et qui ne dissimule nullement ce ventre et ces hanches rondes.


Mon amour, qu’il est difficile de vivre sans toi… D’affronter ce marasme dans cette solitude totale... Je n’arrive pas à oublier tes yeux, ton désir, comme tu disais, de me voir grandir, ta sagesse légère qui enrobait ta voix, tout ceci me hante ce soir. Ils ont tout fait pour salir ces souvenirs, ils ont réussi à te briser la voix de douleurs, ils ont transformé ton visage en un masque grotesque, et rien de tout ceci n’arrive ce soir à me détacher de toi. Je veux que tu vives avec moi, au même titre que Treviline, je veux que tu me hantes… Pourtant… Je ne sais pas pourquoi… je ressens comme une dérobade à mon appel. Est-ce toi qui refuses ? Ou est-ce moi qui finalement me trompe encore une fois sur mes émotions ? Dans ces moments-là, tout est si confus dans ma tête que j’aimerais ne plus être là… En fait, je t’appelle, mon amour, parce que j’entrevois tout d’un coup toute l’horreur de mes actes.  J’ai besoin d’un refuge, le seul qui me fit sentir femme, le seul qui m’apporta un début de sagesse. Entre l’espace de tes deux bras, j’ai voulu mourir de joie et de plaisir. J’ai voulu vivre éternellement. C’est tout ça que ces salauds m’ont pris. Pour tout ça, Kaerion, je dois te retrouver. Trembleras-tu un jour autant que moi ce soir ? Car, vois-tu, il est une heure où chacun doit payer. Oui, Kaerion, chacun doit payer, je te le promets !

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Mes membres sont encore bien raides et douloureux mais je deviens beaucoup plus lucide. En fait, même s’il m’arrive de somnoler éveillée, je cerne ce qui m’entoure et je retiens même mes songes.

Grienlyce m’a apporté la preuve que des espionnes étaient parmi nous. Depuis plusieurs jours, elle envoie des éclaireurs observés les alentours de notre destination avant de nous y rendre. Et aujourd’hui, nous étions attendus. Il suffit d’une seule personne parmi nous pour que nous nous fassions capturer. Elles sont peut-être plusieurs. Comment savoir si aucune ne nous a trahis sous le fouet ? Quel prix leur a-t-on promis contre ma tête ? De toute façon, il suffit qu’elles aient simplement dévoilé leur nom pour qu’elles sachent que leurs proches soient en danger ! Comment peut-on lutter contre des choses si simples ?

En attendant, nous dirigeons les groupes en communiquant au dernier moment nos destinations et à moins de personnes possible.

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Il semblerait que cela a fonctionné aujourd’hui. Seulement mes furies savent nos soupçons et deviennent nerveuses. Il faut impérativement piéger ses traîtresses sinon nous allons tous sombrer dans la paranoïa !

Profitons encore de ces derniers moments de calme relatif pour me replonger dans mon passé. En fait, je suis trop impatiente de coucher sur papier le début de mon ascension parmi les Ombres pour trouver les moyens de capturer les espions. J’ai en fait besoin de retrouver cette même excitation  pour envisager mon avenir sous de meilleurs augures. Oui, rappelle-toi comment tu as prouvé ta valeur sur cette terre !

Lorsque je suis arrivée en Aubemorte, j’ai cru un moment que tout serait simple. Mais très vite il a fallu choisir une voie. La vie aux champs nous apportait une fatigue bien agréable qui nous permettait surtout de fuir nos remords. Combien de jours se sont écoulés sans que nous n’envisagions rien d’autre ? Cela dit, le vide de notre existence était bien loin de nos rêves. Nous décidâmes sans trop savoir pourquoi de regagner la capitale. Curieusement, une excitation d’enfant nous motivait. Nous nous remîmes à rêver à des choses complètement folles. Plus que jamais Kaerion m’appelait « sa reine » et j’ai le souvenir de fous rires, innocents comme nous  le fûmes rarement ici.

Sur le chemin qui nous y conduit, nous eûmes de longues conversations sur des sujets que nous n’avions pas vraiment abordés depuis notre enfance. Ce moment de ma vie reste tout proche de ce que je peux appeler le bonheur. Je nous revois balayer nos rêves d’alors. Pour nous, c’était l’occasion de tout reconstruire notre futur comme nous l’avions toujours projeté. Tout d’abord, nous étions vraiment tous les deux. Ensuite il ne dépendait que de nous pour vivre une aventure qui me conduirait à être reine et lui un grand guerrier. Quand je dis « être reine », nous savions pertinemment que ce ne serait pas possible, seulement, cette expression voulait simplement dire que je devais un jour être respectée par tous, que j’arriverais d’une manière ou d’une autre à m’élever au-dessus d’eux, que mon statut me confirait un pouvoir allant de soi et que personne ne contesterait. C’est aussi à ce moment que j’expliquai à Kaerion tout mon mal-être passé, mon profond dégoût sur le pouvoir de la magie et sur ce que j’étais devenue à cette époque. Il m’avoua ne pas vraiment l’avoir clairement ressenti mais il avait eu bien des doutes sur beaucoup de choses que je lui écrivais et qu’il ne me retrouvait pas complètement dans mes lettres. En fait, si j’avais eu l’impression à un moment qu’il me cachait quelque chose, lui était dans la même situation à mon sujet. Tout ça nous parut soudain si ridicule ! C’était un instant parfait, nous étions chacun pour l’autre redevenus aussi purs que l’eau de roche. Et plus rien ne semblait pouvoir nous séparer.

D’ailleurs, dans notre quête de projets, nous avions de manière utopique fixé comme premier principe que jamais nous ne ferions quelque chose susceptible de nous séparer comme par le passé. Je ne saurais dire à quel point nous étions dupes… Mais ce qui était le plus exaltant pour nous se logeait dans l’immense liberté dont nous disposions. Ma vie, pour ce que j’en retenais à l’époque, apparaissait alors comme bien terne. Je ressentais ce qu’on appelle couramment le poids du destin, comme si je n’avais connu que soumission, compromis ou fatalité. Une chose était claire pour moi, plus jamais je ne continuerai l’étude de la magie.

Nous cherchâmes ensemble une alternative pour gravir les échelons vers mon succès. Ce fut alors que j’évoquai la possibilité de prendre moi aussi les armes.

Compte tenu de la politique du Roi des Ombres, tout le monde était bon pour regagner les armées, hommes ou femmes. Il avait créé différents corps d’armées : certains avaient pour vocation d’être une masse redoutable, d’autres formaient au contraire des élites, plusieurs d’entre eux étaient composés de femmes. Pendant un premier temps Kaerion essaya de m’en dissuader tout en me dissimulant quelque chose. Mais il avait pris conscience de tout ce que j’avais enduré dans le collège de magie et que j’étais déterminée à prendre mon destin en main. Il m’expliqua alors quelle était le plus terrible d’entre tous : l’ordre des furies du culte de Mùrd, la troupe d’élite fondée sur les principes de la grande philosophe Volevane. (*)  Je connaissais leur réputation et, au fond de moi, je n’avais jamais associé mon désir de combattre à ce type de corps d’armée comme le fit spontanément mon amant. Au contraire, l’image que j’avais d’elles à cette époque, pleines des préjugés d’Avalon,  me mettait mal à l’aise. Curieusement, Kaerion me les décrivit tout autrement, comme si elles lui inspiraient un grand respect. Bien sûr, leur troublante beauté et leur tenue d’apparat guerrier n’y étaient pas étrangères, car tout en elles devaient attiser le désir des hommes pour mieux les affaiblir sur le champ de batailles. Pour lui, leur quasi nudité et l’absence de toute armure leur donnaient une dimension si pure voire mystique du combat qu’il les enviait. Il me dit qu’elles n’étaient là que pour honorer le Dieu de la guerre et se sacrifier pour lui. Pour survivre, elles n’avaient droit à aucune erreur, leur geste devait être parfait pour ne laisser aucune chance à leurs ennemis. Au premier abord, je ne compris pas ses propos et cet aspect mystique du combat m’était complètement étranger. Avant tout, je voulais apprendre et montrer au monde entier ce dont j’étais capable. Volevane n’avait-elle pas placé les elfines au cœur de notre société ? Les furies avaient certes été imaginées par elle pour montrer leur supériorité sur les elfins mêmes au combat. Mais leur ordre était à cette époque si entaché d’excès à mes oreilles d’ancienne Rayonnante qu’elles me répugnaient. Je trouvais ridicules et absurdes bien des exigences que l’on avait à leur égard. Et bizarrement, je retrouve ce même sentiment aujourd’hui, et c’est lui qui m’a certainement condamné de mes semblables. Le souvenir de mon frère et ma soif de vengeance étaient alors mes priorités. Moqueur, Kaerion rajouta, me semble-t-il quelque chose comme: « Tu trouveras difficilement pire ennemi de la magie que les furies… ».  Oui, Kaerion, tu avais été moqueur ce jour-là! Et je m’étais sentie blessée. Je crois même avoir été en colère et qu’il t’avait fallu bien des douceurs pour m’apaiser…Que veux-tu, c’était une colère d’elfe noire, sans doute ma première en tant que telle ! Il y en a eu tellement depuis… Il y a longtemps que j’ai découvert que la colère est un art qu’il faut maîtriser. Il est curieux que l’on reste craint avec un tel sentiment alors qu’il est si présent dans notre société. Mais pour la pratiquer dans toute sa puissance, il faut plus que des mots comme des armes. Il faut savoir la faire éclater là où on ne l’attend pas et la contenir lorsque l’autre est prêt à l’affronter. Et finalement, c’est par la parfaite connaissance de l’autre que la colère devient subtilité. Et avec cette connaissance d’autrui, des tréfonds de l’âme des Ombres, nous pouvons bâtir ici une autorité, car celui qui la subit est plongé dans un état de faiblesse, de quasi dépendance. Et c’est à cette occasion, je crois, que pour la première fois, j’ai entraperçu le pouvoir si puissant de cette colère.

Lorsque nous entrâmes dans la ville, nous n’avions connu que des villages et des paysans. Nous comprîmes immédiatement que la vie y était profondément différente. L’apparence des gens et leur vêtement y étaient beaucoup plus contrastés. Que ce soit des hommes ou des femmes, il émanait d’eux une beauté sensuelle et magnétique. Pour être plus exact, pour la première fois, je me suis sentie en danger, j’ai eu peur que Kaerion se détourne de moi. Les elfines que je croisais avaient bien d’autres atours que celles que j’avais connues jusqu’alors. Leur toilette valorisait effectivement leur beauté avec force et raffinement, comme j’en étais tout à fait capable, mais elles savaient aussi souligner avec arrogance leurs charmes, et je manquais cruellement de cette arrogance. La subtilité du jeu sophistiqué de séduction qu’elles maîtrisaient parfaitement avait un caractère beaucoup plus suggestif que tout ce que j’avais rencontré. Les elfins aussi, d’ailleurs. Je me souviens combien je me freinais pour ne pas moi aussi attarder mon regard sur eux. J’avais l’impression de trahir Kaerion. Ce n’est que lorsqu’il me demanda, avec une certaine concupiscence non feinte, de modifier mes tenues et vanta les toilettes d’elfines que nous côtoyons, qu’à mon tour j’assumai mes envies. A mon tour, je me mis à exiger des changements chez lui selon ce que j’observais parmi les elfins. Nous nous amusions à piquer la jalousie de l’autre quand l’un de nos frères ou sœurs se mettaient à vouloir nous séduire. Il arrivait même que cela soit une personne de même sexe, et là, si l’autre le découvrait, il était de bon ton de s’en moquer.

Ce jeu avait une dimension dangereuse qui ne nous échappait, mais notre amour s’en trouvait aiguiser. Et surtout, toute pudibonderie qui aurait pu rappeler nos origines d’Avalon nous discréditait systématiquement parmi les nôtres. Donc nous cherchâmes à surpasser notre entourage. Je dois avouer que tout ce que m’avait enseigné ma mère en côtoyant la reine Alarielle (c’est étrange aujourd’hui de me rappeler que l’on m’avait donné le même nom qu’elle en son hommage) me desservit car son art était justement de ne rien laisser paraître, de plaire sans qu’aucun moyen mis en œuvre ne soit visible. Et cette discrétion n’était pas de bon ton ici. Pourtant, une fois que j’eusse assimilé l’art des elfines d’Aubemorte de séduire, les talents que m’avait transmis ma mère me permirent de me détacher des autres en explorant des chemins qui transformèrent mon statut de suiveuse de mode à celui d’initiatrice. Et c’est bien ce qui à cette époque me permit de garder mon Kaerion qui avait autour de lui bien des tentations. Le fait qu’on le jalouse fut certainement ma première victoire parmi les Ombres. Et c’est là que j’ai compris combien cette victoire était capitale dans ce nouveau monde que nous découvrions et qui nous brulait les doigts et parfois les lèvres à force de l’embrasser si avidement. Et je crois qu’également Kaerion était si subjugué par mes atours que je retrouvais en lui les maladresses qu’il avait étant enfant et qui lui avait valu son surnom de Carpe. Nous sommes dans un monde où les rapports entre les deux sexes sont si exacerbés qu’il y avait une grande jubilation de ma part à me sentir si désirée et d’avoir pris l’ascendant sur mon amant. Oui, j’ai aimé être sa reine, une reine qui ne s’appelait plus Alarielle la Rayonnante, mais Ameryelle l’Ombre. Oui, Kaerion, tu as aimé plonger dans mon ombre, tu m’as aimée à en redevenir le petit enfant que tu étais et qui m’avait attirée à lui il y a si longtemps. Oui, pendants ces longs mois de notre ascension parmi cette société si nouvelle, tu m’aimais comme jamais tu ne l’as fait depuis, juste comme la reine de ton cœur. Et c’était bien là le substrat qui donna tout l’éclat à ma renaissance sur cette terre qui nous accueillait avec tant de pièges à déjouer. Et pour toi, j’allais plonger plus loin encore dans cette âme si noire de notre peuple.

 

(*) NdT : Volevane fut l’une des plus grandes philosophes de ce qu’on a appelé les libres penseurs. Ils formaient parmi les Rayonnants un mouvement de pensées qui plaçaient la quête du plaisir comme but ultime, ils s’apparentèrent longtemps à nos libertins. La grande nouveauté du raisonnement de la philosophe fut de placer les elfines au cœur du système. Cela impliquait souvent d’inverser les principes qui régissaient l’Avalon. Sa force était surtout de proposer tout un système de société cohérent. Lorsqu’elle demanda à être reine pour succéder au Roi des Rayonnants, toute la société s’enflamma pour défendre ou lutter contre ses idées. Et son assassinat précipita la nation dans le schisme que l’on connait. Corealnor, qui était son plus fidèles partisan mais qui en fait avait orchestré l’assassinat, prit sa suite et devint le premier Roi de ce qui allait devenir les elfes noirs. 

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