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     Le récit que je vais vous conter possède lui-même sa propre histoire. Cette histoire est la plus ingrate qui soit puisqu’il s’agit de cheminement de la pensée du traducteur. En effet, tout a commencé par la visite nocturne d’un homme plutôt âgé. Je fus surpris à la fois par son regard clair d’enfant que l’on retrouve habituellement chez les vieillards et une profonde tristesse qui hantait tout son être. Ce dernier avait en sa possession un manuscrit elfique et souhaitait que je le traduise.

Compte tenu de la complexité de la langue, j’ai d’abord essayé de le décourager en lui disant que, même si l’ouvrage qu’il me confiait n’était pas excessivement volumineux, il me nécessiterait beaucoup de travail, qu’il lui en coûterait en conséquence et que je n’avais pas pour habitude de traiter ce genre de demande. A sa réaction et aux rougeurs de ses joues, je compris qu’il y avait un intérêt très personnel à sa requête.

 

     Il m’annonça qu’il s’agissait plus d’un journal intime qu’un récit et qu’il était prêt à répondre à toutes mes exigences, quelles qu’elles soient. Un journal intime elfique ! Voilà qui était intéressant ! En effet, les quelques ouvrages dont nous disposons aujourd’hui sont des récits, des épopées héroïques. Pour ma part, cette traduction allait apporter une pièce importante à mon travail. En effet, si je suis malheureusement dépassé par ma notoriété de traducteur, c’est que mon travail m’a poussé à apprendre multiples langages et dialectes, et force est d’avouer que l’elfe est le plus beau et le plus riche de tous. Comme tout philosophe, je recherche la pensée immortelle. Et cette quête m’a poussé à rechercher la transhumance de la pensée à travers les peuples, à rechercher l’essence même de la pensée. En tant qu’humain et philosophe, j’ai toujours été fasciné par les elfes : ils cristallisent toutes les émotions humaines mais à un degré que jamais nous n’atteindrons, et c’est d’ailleurs ce qui les rend si difficiles à comprendre à nos yeux d’humains. Et jusqu’à présent, l’information que nous possédions sur eux était principalement, il faut bien l’avouer, de nature historique. En tant que tel, nous avions beaucoup de mal à faire le tri entre les faits et les légendes, sans compter les initiatives des traducteurs qui ôtent souvent toute crédibilité aux écrits consultables, surtout en ce qui concerne mes recherches. A ce propos, après le long travail que je vais vous exposer, je regrette que ce que nous nommons les Peaux Vertes n’aient pas d’écriture car, pour moi, ils représentent l’expression primitive de mes recherches, située en quelque sorte à l’autre bout de la chaîne. Un tel document me serait des plus précieux car il constituerait maintenant la vérification suprême de tout mon travail.

 

     J’ai par conséquent accepté la traduction. L’homme voulait tout connaître de celle (puisqu’il s’agissait d’une elfe), celle qui avait écrit ces lignes. Je lui fis comprendre que le langage elfique avait des tournures intraduisibles et que sa demande était vaine. Preuve à l’appui, je lui fournis quelques pages où j’avais délibérément retranscrit toute la complexité de l’écriture. Le résultat était d’un point de vue littéraire mauvais car j’étais obligé d’alourdir mes phrases et d’insérer des explications sémantiques. A ma grande surprise, il fut satisfait de mon travail et m’avouait que j’avais même dépassé ses espérances. Je me rendis alors compte que sa demande était en fait au cœur de mes recherches. Dans son désir de tout connaître de cette étrangère, il voulait aussi comprendre la race elfique.

 

     Au cours de l’avancée de mon travail, j’en vins à lui expliquer les difficultés et parfois l’impossibilité totale de lui traduire des paragraphes entiers car nous ne disposions pas des mots nécessaires. Ce que nous appelons couramment ’amour " est décliné en langage elfique en une multitude d’états : comment traduire par conséquent ce que nous ne comprenons pas ou ce que nous n’éprouvons pas ? Nous avons fini par sympathiser. Il m’apprit à son sujet ce que j’avais deviné : il l’avait follement aimée, mais d’un amour impossible car la jeune femme est malheureusement morte.

 

     La lecture du manuscrit fit naître en moi une étrange impression. Les seuls ouvrages que j’avais parcourus en langue elfique traitaient de science ou de philosophie. Je ne saurais dire si c’était parce que je lisais pour la première fois un témoignage personnel dans cette langue ou si c’était le style et les mots eux-mêmes qui me troublaient de la sorte. Mon esprit fut ensorcelé par l’élégance des runes elfiques, la pureté mystérieuse de ce langage et le plaisir de lire une si belle écriture. Et les mots semblaient se mouvoir d'eux-mêmes, dessiner des images qui s’ajoutaient elles-mêmes aux sens premiers des phrases. Etait-ce l’emploi du " je " ou parce que je pénétrais moi-même dans l’intimité de cette inconnue ? Puis il y eut cette douce voix qui me chuchotait ses secrets. Bien qu’elle n’ait pas de visage, j’étais tombé amoureux de son accent et de ses infinies et infimes variations. Elle finit par hanter mes rêves et à illuminer ma vieillesse argentée. On dit que l’âme des elfes est immortelle et, moi Zarathoustra, le Philosophe défendant la Raison avec un grand " R ", je le crois maintenant profondément.

 

     De ce fait, le travail que je menais prit une étrange tournure qui n’échappa pas à mon commanditaire. Mais il n’en prit pas ombrage, au contraire, il sembla même flatté et nos liens se resserrèrent. Je finis même par lui enseigner des rudiments d’elfe, ce qui combla l’un de ses désirs secrets. Je me rendis compte également que sa connaissance de la jeune elfe augmenta ma compréhension du récit, ce qui améliora sensiblement la qualité de mon travail. Plus nous avancions et plus je m’aperçus que l’histoire de la jeune femme touchait mes préoccupations philosophiques les plus profondes ; au fur et à mesure que son âme se dévoilait, je discernais avec une précision accrue le fonctionnement de l’être humain. A aucun moment dans le manuscrit, il n’est fait mention de mon commanditaire et bien qu’il m’assurât ne pas avoir la suite, la fin incomplète de l’ouvrage laisse supposer le contraire.

 

     Il m’a fallu plus d’une année pour terminer le travail. Ce n’est pas celui que vous allez lire, oserais-je dire " heureusement " pour vous. Il s’agit d’une version épurée dont l’intention première est de vous faire découvrir combien la connaissance des elfes peut apporter à l’humanité, que ce soit dans ce qu’elle a de meilleur et de pire ! La version a été retravaillée, c’est-à-dire simplifiée de manière à être plus pédagogique sur l’âme elfique et leur tragique histoire. Je laisse à la disposition de mes confrères scientifiques et philosophes mon travail à la bibliothèque de Nuln. Mon seul regret est de ne pas avoir été poète pour rendre le style et la grâce de la langue elfique ainsi que de la narratrice. Mais j’espère malgré tout que vous y prendrez plaisir.

 

     Avant d’entrer dans le vif du sujet, je tiens à signaler à mes lecteurs que j’ai parfois créé de nouveaux mots. Par exemple, l’expression " l’elfe " traduit à la fois l’équivalent de : humanité, homme et femme. Devant cette prétention a vouloir réduire tout ce qui a trait à l’elfe par un unique vocable, j’ai pris la liberté de créer le mot " elfine " pour ce qui touche à la femme elfe.

 

     Voici donc l’histoire hautement tragique de cette jeune elfine.

 

 

Zarathoustra

 

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