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     Depuis plusieurs jours, l’idée me presse. Il faut que je fasse de l’ordre dans ma vie, que je me ressource. Et voilà, j’ai franchi le cap. Je vais écrire un journal. Pourquoi maintenant ? Sans doute parce que je suis infiniment seule, que lors de toutes ces dernières décennies, ma vie s’est déroulée dans le sang et l’horreur et que ces deux ingrédients n’aident personne à prendre du recul.

Quelle étrange sensation que de se retrouver pendant un instant face à soi-même ! A quoi cela me servira-t-il ? Je l’ignore. Et cette idée est à la fois des plus séduisantes et des plus terrifiantes ! Que va-t-il sortir de cette introspection ? Me donnera-t-elle l’envie de continuer à vivre ? Arriverai-je à chasser en quelques lignes les cauchemars qui chaque jour m’assaillent ? Et par où commencer ? Et bien par le commencement !

 

     Je suis le fruit d’une longue attente. Plus de 40 ans sépare ma naissance de celle de mon second frère, Uriltis, car les cris de nourrissons se faisaient rares depuis déjà bien longtemps à Ulthuan. Ce fut une bénédiction pour mes parents car ils apprirent ma venue le jour de la disparition de leur premier fils sur le champ de bataille. (Note du traducteur : chez les elfes, cette coïncidence est un signe puissant. Il signifie qu’une partie de l’esprit du disparu animera le nouveau né. Ce dernier porte généralement une marque sur la peau. En l’occurrence, l’elfine ne la mentionne jamais dans son journal et je n’ai jamais osé le demander à mon commanditaire de peur d’être indiscret... En outre, il s’agit généralement d’êtres appelés à avoir une vie hors du commun). Mon père vécut très mal sa disparition et se sentait personnellement responsable. Je n’appris les circonstances de sa mort que bien plus tard. Mais inconsciemment, mon père projeta sur moi une partie des ambitions qu’il avait eues pour lui, disons celles qui étaient le moins guerrières.

 

     Ma mère me donna le nom de notre reine, Alarielle, car elle était l’une de ses servantes. La reine elle-même, disait ma mère, avait prié pour ma venue ! J’insiste sur ces détails car à la lumière de mon passé, ils prennent une lourde signification. En effet, on peut dire que ma vie contient très peu d’éléments dignes de la reine. Pourtant, je n’en suis pas si sûr. Peut-être qu’aujourd’hui n'ai-je jamais été aussi proche d’elle ? Toujours est-il que ce nom conditionna toute ma vie. J’avais le prénom d’une reine et, en tant que telle, j’aurais une vie extraordinaire ! C’est ce genre de pensées qui façonne le cœur, l’âme et les rêves d’une enfant et j’en étais convaincue. Comment pouvais-je vivre le même destin que les autres jeunes filles ? Ma mère ne fit rien pour me contredire, au contraire, j’étais à ses yeux sa petite reine. Très tôt, je devins fière, encore plus fière que peut l’être notre race. Au grand dam de mes parents, j’étais attirée par les jeux de garçons et les récits de batailles que mon père puis mon frère me contaient. Ce dernier avait déjà une solide formation de guerrier et ses talents faisaient la fierté de mon père. Il prenait un grand plaisir à voir mes yeux pétiller de joie lorsqu’il m’autorisait à me servir de ses armes. Il m’apprenait avec le cérémonial qui convient pour fasciner un enfant mille petites astuces, des petites bottes et des parades. Et je me piquais à son jeu ! J’y mettais tout mon cœur, comme s’il libérait l’oiseau de sa cage dorée pour voler. C’était toujours un déchirement pour moi de le voir partir rejoindre sa garnison. Mais une joie encore plus grande m’envahissait lorsqu’il revenait nous voir avec de nouvelles histoires.

 

     Notre famille était d’origine relativement pauvre et si nous avions gravi certains échelons sociaux, c’était grâce aux succès guerriers de mon père et à la dévotion de ma mère pour la reine. Vivre dans cette relative modestie avait quelque chose de très déstabilisant pour une enfant dont les rêves sont bien plus grands que sa propre demeure ! Et mes camarades ne manquaient jamais de me le rappeler lorsque j’étais trop hautaine, certains par sage gentillesse, d’autres pour me ramener là d'où je venais. Le cercle de fréquentations de mes parents appartenaient à des sphères bien plus riches que nous. Et c’est ainsi que je rencontrai ce qu’il y avait de plus noble et de plus pur dans notre race. Certains devinrent des grands frères ou des pères pour moi. La plupart d’entre eux n’espéraient plus de nouvelle descendance, subissant stoïquement la terrible malédiction de notre peuple, et j’étais devenu un peu à leurs yeux l’enfant qu’ils n’auraient plus. Ce haut patronage ne fit que confirmer ce que je savais déjà sur ma future destinée . Il y a bien longtemps que je n’ai pas repensé à eux… Et eux, m’ont-il oubliée ? Et que me conseilleraient-ils ?

 

     De ce fait, j’avais du mal à jouer avec mes camarades de mon âge. J’éprouvais un vif mépris pour les jeux de jeunes filles car j’étais persuadée que jamais je ne connaîtrais mon véritable destin en suivant une route tracée par d’autres. En fait, c’est parmi les garçons que je me sentais le mieux et gagnais en assurance. D’une part, grâce aux leçons de mon frère, je parvenais à prendre le dessus sur certains d’entre eux au cours de leurs jeux les plus turbulents. D’autre part, j’avais constitué toute une cour autour de moi en racontant des épisodes épiques de notre race ou des histoires nées de ma fertile imagination. J’avais adopté leur style vestimentaire et portais les cheveux assez courts (Note du traducteur : tout comme les nains se doivent de ne jamais tailler leur barbe, les jeunes elfines se doivent d’avoir les cheveux les plus longs possible. Un tel geste avait une lourde signification.), ce qui me valut les railleries des filles de mon âge. Je passais le plus clair de mon temps à me battre et à parcourir la forêt avec des garçons. Mais pour beaucoup d’entre elles il y avait aussi de la jalousie à être si courtisée. Ces souvenirs restent pour moi des moments précieux au cours desquels le monde des adultes et le destin de notre race n’avaient aucune prise sur moi. Ce n’est que tout récemment que j’ai retrouvé cette totale liberté que j’avais alors. Pourtant comment puis-je mettre en parallèle ces deux instants de ma vie ? D’un côté, j’avais la promesse d’une fabuleuse vie alors qu’il ne me reste maintenant que le désespoir le plus grand et sa peur du lendemain ! Oui, que ferai-je demain ? Arriverai-je à prendre une décision ? Plus exactement, arriverai-je à prendre LA décision ?

 


 

     Finalement, non, je n’en ai pas pris, je continue de me cacher pour poursuivre ma quête du passé. Refaire émerger les souvenirs heureux ou tristes, qu’importe. Les évènements du passé resurgissent un à un de ma mémoire, comme les morceaux d’un navire brisé par la tempête. Curieux phénomène ! Comme si le présent était une mer d’huile ! Des détails insignifiants à l’époque prennent un nouvel éclat. Finalement redécouvrir sa propre histoire avec des yeux neufs, comme si j’étais étrangère à moi-même, devient petit à petit très troublant et excitant. J’en arrive à oublier tout ce qui m’est arrivé ces derniers mois ! Mais reprenons là où je m’étais arrêtée.

 

     Parmi les garçons de mon cercle, il en était un qui restait un peu à l’écart, délaissé par les autres et dont je n’avais jamais entendu la voix. On le surnommait la Carpe. Au cours de mes récits, il me regardait avec de grands yeux en ouvrant la bouche et son surnom était bien mérité. Il s’appelait Kaerion. Un jour, je lui adressai la parole. Il était visiblement très timide, ses joues s’empourprèrent et sa voix trembla pour me répondre. Mais il surmonta tout son trouble en me regardant droit dans les yeux. Il me dit qu’il aimerait lui aussi me raconter une histoire à la condition de se tenir à l’écart des autres. J’acceptai. Sa voix était un chuchotement et l’attention que je devais faire pour le suivre était telle que le dehors disparut complètement de mon regard et que ses mots ne devinrent plus que des images. Je fus emportée par son récit. J’y retrouvai les mêmes rêves de grandeur et cette foi dans le courage, que mon père m’avais retransmis. Ce fut surtout le début d’une amitié.

 

     Petit à petit, je passais de plus en plus de temps avec lui, ce qui finit par détourner toute la cour de leur reine… Un jour, je pris personnellement sa défense. Et, finalement, je finis par subir également les railleries des garçons aigris par ce qu’ils avaient pris pour une trahison. Je n’avais que mépris pour les autres. Tout comme moi, Kaerion rêvait d’un fabuleux destin. A mon contact, il n’était pas la Carpe mais, au contraire, il était volubile et fier. Lorsqu’il évoquait ses futures batailles, ses yeux brillaient d’une flamme étrange et passionnée. J’avais l’impression d’avoir découvert mon semblable. Dans nos rêves d’enfants, nous étions de puissants guerriers et avions notre destin à la pointe de notre épée.

 

     Les années passèrent, nous étions toujours restés très liés mais nous ne nous vîmes plus aussi souvent. En effet, il commença ses études militaires et moi, je m’étais résignée à suivre les autres filles, j’allais entrer dans l’école de magie, seule solution pour les jeunes filles de sortir de la routine dont notre peuple semble enfermer les elfines. Pourtant j’aurais tant voulu suivre moi aussi l’enseignement militaire. J’avais laissé poussé mes cheveux et m’habillais tout aussi coquettement que les autres. Ma mère m’enseigna les milles secrets qu’elle avait appris en coiffant et en habillant la reine. Ce fut la période où nous fûmes l’une et l’autre les plus proches. Je redécouvris ma mère : elle était restée très belle, simplement, par modestie, elle évitait toute coquetterie qui aurait pu la rendre resplendissante. Me voir redevenir la petite reine de ses rêves étaient un grand soulagement pour elle. Et devant mon application à jouer ce rôle à la place de la petite sauvageonne que j’avais été, je me rends compte aujourd’hui que ce fut pour elle l’une des toutes dernières joies qu’elle vécut. Mon père souriait aussi à me voir soudainement donner tant d’importance à des choses si insignifiantes aux yeux d’un guerrier. Et pourtant, combien d’entre eux succombent à ces futilités encore plus vite que par le tranchant d’une épée ? N’est-ce pas la preuve de notre toute puissance sur leur violence ? Aux regards amusés de ma mère lorsque je lui demandais de me raconter leur rencontre et de me décrire papa étant jeune, je compris que lui aussi était tombé dans ces petits pièges secrets que lui avait tendus ma mère ! Et aujourd’hui je me rends compte que j’étais fière d’elle d’avoir réussi à me donner un père si digne et brave ! Je ne le lui ai pourtant jamais dit et sans doute si peu montré. Mais le cœur d’une mère sait voir dans son enfant mieux que les prunelles d’un chat dans la nuit.

 

     Pourtant, au collège de magie, j’étais restée pour les autres elfines la petite rebelle de leur enfance et ma beauté naissante, au lieu de me rapprocher d’elles, m’avait au contraire exclue de leurs cercles car elles avaient maintenant leurs propres cours de prétendants, j’étais pour elle une rivale. Pour me faire admettre parmi elles, il aurait simplement suffit que je ravale ma fierté. C’était oublier que j’avais le prénom d’une reine et, en tant que telle, il était hors de question que je m’abaisse à jouer le rôle de servantes ! Le recul aidant, je comprends aujourd’hui qu’il y avait autre chose : mes origines modestes étaient un second handicap. Les elfes sont nobles et bons, certes, mais l’enfant elfe n’est pas aussi éloigné des autres enfants. C’est seulement parce que nous vivons plus longtemps que les humains que nous gagnons en sagesse. Bien peu d’entre elles m’adressaient la parole sans complaisance, ou alors elles essayaient hypocritement de connaître les secrets de mes toilettes. Par leur faute, je redevint farouche et agressive. En outre, je n’étais pas très brillante dans mes études de magie. Autant j’avais grande habileté à manier l’épée ou l’arc, autant les arcanes restaient fréquemment sourdes à mes incantations. Petit à petit, sans savoir si la raison principale était l’hostilité que je ressentais autour de moi ou mon absence manifeste de don, je commençais à prendre en horreur ce que j’étais en train de devenir. C’est le recul des années qui m’éclaire et qui me montre combien les évènements s’imbriquent, s’enchaînent sans qu’à aucun moment nous ne soyons en mesure de dénouer tous les fils du destin. Mais je crois que je suis sur la bonne voie pour mieux comprendre ce qui m’est arrivé. Oui, ces années d’études m’ont façonnée sur bien des choses et pourtant, elles étaient restées dans ma mémoire comme les plus insignifiantes de ma vie. A l’époque, je pensais que, parce que j’avais choisi moi-même cette voie, celle-ci devait me conduire à mon succès, qu’il ne pouvait en être autrement. J’avais tort et raison à la fois. Je ne le savais pas encore mais le premier drame de ma vie allait donner sens à ma décision. Et finalement ai-je seulement vraiment choisi de devenir mage ? Je ne crois pas. C’est en fait tout mon entourage qui m’y a poussé, tantôt de manière consciente, tantôt par facilité. Ce qui m’effraie aujourd’hui, c’est de réaliser combien l’image qu’ils avaient de moi était fausse, ou alors à quel point ils ont sous estimé ma volonté d’enfant !

 

     Seules deux compagnes finirent par partager ma relative solitude. La première, Treviline, m’appréciait sans doute parce que, en moi, elle ne trouvait ni pitié ni politesse hypocrite. En effet, son visage remarquable avait été marqué dès son enfance par une longue brûlure suite à un raid Drucchi sur son village. La cicatrice partait de biais de sa pommette gauche jusqu’au haut de son crane. Elle parvenait à en dissimuler la trace en grande partie par sa chevelure mais tôt ou tard elle finissait par accrocher le regard de ses interlocuteurs et, dans ce subtil mouvement des yeux, elle revoyait tout le drame, la perte de ses parents, son agonie dans l’incendie et la fumée dans ses poumons. La seconde, Soloris, ressentait la même aversion que moi pour l’enseignement. Parce que son père avait décidé pour elle cette voie, elle voyait dans les longues heures à étudier une perte de temps. Elle était également d’origine modeste et avait bien du mal à se plier à certains usages. Son caractère franc et entier lui avait définitivement interdit certains cercles d’élèves. En elle, peu à peu, germait le mépris. A nous trois, nous formions pour toutes les autres le cercle le plus pitoyable qui soit. Mais notre revendication d’indépendance et notre esprit de fronde suscitait aussi l'envie bien que nous n'ayons cure des autres. Il nous arrivait de refaire le monde.

 

     Toujours est-il que j’attendais avec grande impatience les permissions de Kaerion. Il était pour moi la preuve vivante que je n’avais pas complètement changé. Bien sûr, ses regards sur moi n’étaient plus tout à fait les mêmes bien que je me refusasse de l’admettre. Ce dernier m’enseignait ce qu’il apprenait tout en me contant ses premiers exploits. Il était devenu grand et fort et plus personne n’osait lui rappeler son ancien surnom. Nous n’avions pas modifié nos habitudes d’enfants : mêmes rituels, mêmes endroits et même propos. Il avait plus que jamais les yeux passionnés lors de ses récits et ses joues étaient toujours empourprées. Ces instants partagés ensemble rendaient encore plus pénibles ceux passés à écouter mes professeurs. La magie m’ennuyait. Je n’osais le lui dire et, au contraire, j’embellissais mes réussites mais ne pouvais lui dissimuler que j’étais toujours aussi attirée par le maniement des armes. Il y avait longtemps que mon frère ne m’y initiait plus. Et je n’étais bien sûr plus habillée pour l’entraînement, mais mon ami ne pouvait me refuser ce petit plaisir, il était d’un grande patience avec moi et mes robes ! Pourtant lorsque je retournais à mes études, je ressentais encore plus vivement une blessure qui ne faisait que grandir : j’étais en train de trahir mes rêves d’enfant alors que Kaerion, lui, connaissait la vraie vie ! La magie apparaissait de plus en plus à mes yeux comme une solution bien lâche pour gagner une bataille, face aux efforts d’unités entières qui risquent leur vie pour défendre leur patrie, alors que le sorcier se cache et se bat à distance… A moins qu’un semblable accepte un défi ! Bref, ces compromis et mon hypocrisie forcée pour être acceptée des autres transformaient irrémédiablement tout mon être, un lourd sentiment de honte gagnait mon âme. Là encore, je suis beaucoup plus lucide aujourd’hui qu’à l’époque. Revivre à quel point j’étais mal à l’aise me noue toujours le ventre. Me connaissant, je m’étonne d’avoir pu supporter tous ces petits supplices du quotidien et d’avoir dû attendre un événement si dramatique pour réagir.

 

     A la lumière de ce que je viens d’écrire, je me rappelle également un événement de cette époque qui marque pour moi la fin d’une période. Un soir, j’entendis du bruit dans notre cuisine et voulus voir ce qui avait pu le causer. Mon cœur battit violemment : j’y surpris mon frère en train d’embrasser une ravissante elfine. Je restai un court instant stupéfaite, et je m’en retournai discrètement dans ma chambre. Mon trouble ne provenait pas uniquement du fait que mon frère puisse avoir une aventure, mais surtout qu’en voyant la scène, j’avais immédiatement pensé à Kaerion. La nuit suivante fut agitée et bon nombre des questions qui m’assaillirent alors avaient une réponse que je ne connaissait pas encore et qui se logeait secrètement entre les lourds battements de mon cœur.

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