Etoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactives
 

     Toute proche de moi, une longue et soudaine plainte me fait sursauter. Elle s’étire, effrayante, et me fait trembler de tout mon corps, déjà glacé par la nuit. Elle contient tout ce qu’il y a de plus animal en chacun de nous, mais pourtant je sais qu’il s’agit du cri d’une elfine.

Ces échos dans ma tête sont insoutenables. J’entends là, j’en ai peur, l’ultime souffle de la vie et j’y trouve la preuve que les exécuteurs continuent donc toujours leur implacable fouille. Aurais-je laissé des traces pour les rapprocher de moi de la sorte ? C’est décidé, ce soir, je change de cachette. J’ai très soif.

 


 

     L’astre nocturne pratique un jeu dont j’ignore les règles. Lorsque je suis sortie, l’obscurité était quasi totale et ce fut pour moi un soulagement. Un peu plus tard, alors que je me constituais une réserve d’eau après avoir volé dans la ferme voisine des œufs et des fruits, au moment même où la lune réapparaît à travers le voile de nuages, je tressaille en entendant le galop de chevaux. Je franchis le plus promptement la rivière pour gagner le bois sur l’autre rive. Les cavaliers bifurquent bien dans ma direction. On me recherche donc toujours ! Je n’ai pas pris de risques inutiles pour me dissimuler, j’ai plongé dans le premier trou, un terrier de blaireau. Ce dernier a dû servir de repère à des enfants qui l’ont agrandi car j’y tiens parfaitement assise. J’ai juste eu le temps de dissimuler l’entrée avec des feuilles mortes. Depuis je suis à l’affût de chaque bruit et remercie la lune de m’avoir suffisamment éclairé le temps de découvrir cette nouvelle cachette. J’ai froid et mes vêtements mouillés sont si remplis d’eau que la terre se liquéfie sous moi. Je cale mon dos contre la paroi pour me protéger de la fraîcheur de la nuit. L’obscurité est de nouveau totale et je bénis une seconde fois l’astre. Ce dernier est bien plus puissant la nuit que le soleil pendant le jour, qu’il se cache et c’est le monde entier qui disparaît.

 


 

     Curieusement, j’ai abandonné mon récit au moment où j’allais enfin connaître le bonheur. Et je dois avouer que m’y replonger est quelque peu douloureux pour mon cœur. Oui, il m’est difficile de ne pas pleurer à ces souvenirs. D’ailleurs est-ce vraiment par désespoir ? Finalement je ne le crois pas. Bien sûr, je suis sans doute encore trop fragile pour affronter cette délicieuse période comparé à mes tourments actuels. Mais, paradoxalement, ces souvenirs de ma vie me donnent du courage… et de l’espoir !

 

     J’étais bien amoureuse de Kaerion. Et j’en avais pris conscience. Ma principale crainte était que mon entourage le découvre. Il était pour moi pénible d’être si éloignée de lui mais, en même temps, je dois avouer que j’aimais aussi me plonger dans de sentimentales rêveries. Elles me transportaient là où il était. Je craignais qu’il ne partage pas mon sentiment. Mais j’étais étrangement devenue lucide et bien des éclairages nouveaux m’expliquaient certains de ses comportements. La vraie question était de savoir s’il m’aimait avec la même intensité que moi !

 

     Notre rencontre suivante reste un moment de pure poésie pour moi. Je n’avais jamais pensé pouvoir autant observer chaque fait et geste de quelqu’un . D’ailleurs mon attitude le mit mal à l’aise. Et nous échangeâmes très peu de mots. Nous étions bizarrement devenus deux " carpes ". Et je crois que c’est principalement lui qui parla ce jour-là, tant, de mon côté, le trouble était grand. Au moment de nous quitter, il s’approcha de moi comme pour me chuchoter quelque chose à l’oreille, et je la lui tendis. Ses mots furent en fait notre premier baiser. Sans doute effrayé de son audace, il s’éloigna de moi en courant, me laissant avec mille pensées dans la tête et un océan de phrases à lui dire.

 

     Ma fierté ne put m’empêcher de raconter à mes amies ce qui s’était passé. Soloris parut être aussi très troublée mais nous n’en sûmes pas davantage. Inutile de dire que les heures à étudier n’eurent plus aucune prise sur moi. Mon esprit était ailleurs. L’existence est bien capricieuse. Ces doux instants d’innocence du premier amour n’ont lieu qu’une fois dans une vie mais nous faisons tout pour les retrouver en vain. Ce fut aussi le début d’une correspondance entre nous. Mais nous n’évoquions jamais ouvertement nos sentiments, au contraire, nos lettres se résumaient aux multiples moments insignifiants qui emplissent les journées. Kaerion me parlait de ses amis, de ses manœuvres, parfois de ses combats. Il m’écrivait plus que je ne le faisais car il m’était particulièrement désagréable d’évoquer ma vie, de ponctuer mes lettres de mensonges sur mes études. Autant les paroles ne me laissaient guère d’amertume, autant l’écriture renforçait mon imposture.

 


 

     La nuit est le seul moment où j’arrive à me détendre, où je surmonte mes sanglots étouffés et où les voix qui me harcèlent se taisent. J’aime entendre les hululements des hiboux et des chouettes. Curieusement, ils ne sont pas synonymes pour moi de frayeurs enfantines. Au contraire, ils ont le curieux pouvoir de m’apaiser, comme s’ils pouvaient éloigner mes bourreaux. Au plus profond de moi, je suis persuadée qu’ils sont là pour me protéger. Un claquement sec de leurs ailes et je les imagine en chasse, de leur vol secret et silencieux, puis revenant avec leur proie dans leurs serres ou dans leur bec crochu. Comme si mes poursuivants pouvaient être des mulots ou des souris ! Bien sûr, c’est avec grand soulagement, et presque délectation, que j’imagine le bec tirant et déchirant les morceaux de chair du corps calé dans leurs griffes. Chacune de leurs victimes est plus qu’un ennemi, c’est une peur qui s’éloigne de mon esprit. Du moins, voilà ce dont j’essaie de me persuader, voilà comment je cherche à soulager mon âme.

 


 

     J’appréhende de continuer mon histoire. La dissonance est telle avec mon présent que je sais déjà que je ne pourrai à nouveau empêcher mes crises de larmes. C’est avec une grande appréhension que je vais retracer le plus précieux de mes souvenirs. Il y a maintenant si longtemps qu’il m’apparaît comme un rêve. Pourtant, je sais que je dois l’affronter. Tout est inscrit avec une grande netteté dans ma mémoire. Je me dois de coucher sur papier ce moment clé de mon existence. Prendra-t-il ainsi un nouvel éclat ? Malheureusement, non, au contraire, car je ne peux faire abstraction des derniers tournants de ma vie. Je ne peux nier ce qui s’est passé !

 

     Nos rencontres suivantes furent plus normales et sans doute identiques à celles de beaucoup d’amoureux. Nous apprîmes à domestiquer nos sentiments mais sans vraiment les nommer. Nous étions tous les deux bien maladroits et un rien nous faisait rire. Et si nous avions retrouvé nos discussions passées, bien souvent, un silence gêné venait nous rappeler que nous n’étions pas dupes, juste idiotement timides ou effrayés par ce qui nous unissait. Nos séparations devinrent à chaque fois plus difficiles et cette frustration de ne pouvoir être ensemble en permanence devint un puissant aiguillon pour nos sentiments. C’est ainsi que notre amour grandit comme la vague sous le vent.

 

     Un jour, Kaerion me prit par les deux mains et me fixa de son regard doux et pourtant si déterminé. " Viens, suis-moi ! Je veux te montrer le plus merveilleux des endroits ! ". Voilà les seuls mots qu’il consentit à prononcer pendant les longues heures qui suivirent pendant que nous chevauchions. Nous ne tardâmes pas à grimper sur des sentiers où nos montures ne pouvaient passer. Sans mot dire, nous continuâmes sans elles. Déjà les paysages montagneux et verdoyants qui se présentaient à moi m’émerveillaient. La roche d’un blanc laiteux rayonnait sous un vif soleil. Bien que la végétation fût plus rare, chaque note de couleur vibrait encore plus intensément sous le contraste immaculé de la pierre. Parfois, les fleurs sauvages prenaient les formes les plus délicieuses et le papillon qui voletait autour n’était là que pour en souligner la grâce.

 

     Nous fîmes une petite halte pour reprendre notre souffle. La vue de la vallée, bien que déjà vertigineuse, avait quelque chose d’apaisant. L’altitude produit sur l’air une étrange sensation de proximité, la montagne d’en face semblait nous appeler et, pourtant, nous nous sentions plein de joie à être si proche l’un de l’autre. Mon compagnon me prit par la taille. " Je tenais absolument à te montrer cet endroit. Mais j’ai quelque chose à te dire... Pas ici, juste un peu plus haut ! ". Il me désigna un point qui me parut inaccessible. En le fixant quelques instants, je vis se détacher de la blanche paroi une avancée rocheuse, un piton abrupt qui me laissa supposer que le chemin passait derrière lui. En effet, il dissimulait une source qui jaillissait en cascade sur la paroi. Tout autour, s’était développé un îlot de fraîcheur où la faune et la flore formaient une harmonie apaisante, parfaitement protégées dans cet écrin. L’abondance de l’eau avait permis à la végétation de s’épanouir. Je n’avais vu de ma vie pareil enchantement. Libellules et nénuphars formaient un ballet que des oiseaux chamarrés dominaient en plongeant dans la source. C’est finalement moi qui pris Kaerion par la taille puis par les mains pour entamer une farandole de joie. " Mon ami, qu’as-tu à me dire qui nécessite un tel décor de rêve ? "

 

     Au moment où je prononçai les mots, une bouffée de chaleur se répandit sur mes joues ! Oui, je savais ce qu’il allait me dire et j’en tremblais d’émotion… Et au lieu de l’aider, je l’avais mis profondément mal à l’aise avec ma bien naïve question. Les mots qui suivirent, je ne les entendis qu’une fois dans ma vie et ils restent gravés en moi comme peu le sont. Mon cœur ne palpita jamais plus fort qu’à cet instant. " Allariel, comme tu le sais, je me bats pour notre pays et j’en suis fier. Et je veux donner le meilleur de moi-même pour cette cause. Mais depuis quelques temps, j’ai peur qu’une pensée me perde. J’ai peur qu’au moment de parer l’ennemi mon bras tremble. Nous nous connaissons depuis si longtemps mais quelque chose a changé entre nous. Et c’est ce qui, petit à petit, me ronge et me hante jusque sur les champs de batailles. J’ai besoin de savoir. Voilà, Allariel, je t’aime comme le souffle de la vie ! Et toi ?". (Note du traducteur : je vous invite à lire la note de bas de page pour comprendre la signification précise de la phrase.) Ces mots me firent tourner la tête. La dernière phrase avait été prononcée avec une telle précipitation ! Et moi, l’aimais-je ainsi ? Je ne m’étais jamais formulée la question de manière si précise mais plutôt en terme d’intensité. Après un silence qui dut lui paraître bien long, à mon tour, je prononçai les mots les plus sérieux et les plus graves de toute ma jeune existence. " Moi aussi, Kaerion, je t’aime et t’aimerai comme le souffle de la vie ! "

 

     A nouveau un silence troublant nous unit, un silence pourtant plein du chant d’oiseaux, du grondement du torrent, avec toujours les fines particules d’eau pour nous rappeler que nous n’étions pas dans un songe ! Que de témoins bien peu discrets pour un aveu si secret ! Mais nous n’en aurions voulu nul autre. Et eux, aujourd’hui, se souviennent-ils du long baiser qui suivit ? Je préfère en rester là ce soir et, bien que je ne puisse m’empêcher de pleurer, je sens mon âme soulagée comme si, avec ces phrases griffonnées un trop plein s’était estompé.


     La traduction du verbe " aimer" est particulièrement délicate. L’elfe est une langue très précise et les sentiments sont sans doute l’essence même de ce peuple. Pour le traducteur, il s’agit très souvent de sa mission la plus difficile car parfois nous sommes dans l’incapacité de ressentir ou de comprendre leurs nuances. Et si l’expression " aimer comme le souffle de la vie " vous paraît poétique, elle n’est point le fruit de mon travail mais de la langue elfique elle-même et de ce que j’en connais. Je n’ai fait qu’en donner la plus littérale des traductions. Et Kaerion n’a pas cherché à l’être aussi. C’est juste l’impossibilité de notre langue à traduire le sens précis de son propos qui m’a obligé à créer cette comparaison toute fictive. J’espère qu’à la lumière de mes explications, vous comprendrez néanmoins sa justesse et m’excuserez de cette facilité.

     Pour les elfes, il existe plusieurs types d’amours, chacun possède ses propres runes, qui elles-mêmes sont nuancées par une multitude de variations et d’adjectifs. Ces mots sont, pour ce peuple, aussi différents que pleuvoir, neiger ou grêler. Autant avouer qu’en tant qu’humains nous ne sommes pas en mesure de comprendre une telle finesse car nous mêmes n’aimons pas de la sorte. Néanmoins j’ai réussi à dégager trois sentiments. La traduction la plus heureuse que j’ai trouvé est de leur associer un " souffle ", il s’agit en fait d’une rune qui est ajoutée à la rune majeure du sentiment et qui explicite le sens des mots que nous désignons de manière générique par " amour ".

     Les voici :

- L’amour / souffle de l’esprit : il s’agit pour nous du plus simple à comprendre car nous possédons un qualificatif assez proche de l’esprit du mot elfique. Il s’agit de l’amour platonique. Il désigne souvent le début de l’instant amoureux et s’associe à la pureté, l’innocence, l’inexpérience ou à la stimulation de découvrir l’autre. En ce sens Kaerion aurait dû normalement utiliser ce mot. Mais il est beaucoup plus riche que notre expression, il inclue également de dépassement de soi pour l’autre. Il donne l’impulsion constructrice du sentiment amoureux.

- L’amour / souffle de la mort : La mort, en elfe, n’a pas la même dimension sinistre ou négative que dans notre langue. De plus, il existe plusieurs termes pour la désigner, mais ceci nous éloignerait trop de notre sujet si je les développais ici. Au contraire, elle possède un côté très positif et fait complètement partie du cycle de la vie et de la nature. Cet amour s’associe avec la notion d’éternité, de renouvellement constant, à une plénitude de sentiment quasi parfaite.

- L’amour / souffle de la vie : Il désigne l’amour créateur, une force qui nous surpasse. Ce sentiment suppose qu’il est capable de changer le monde. Les deux amoureux ont un devoir de faire partager leur amour pour aider les autres. Bien sûr, il possède également une dimension physique et charnelle beaucoup plus importante que dans les deux autres " souffles ". Mais ce n’en est qu’une petite partie. Il est très rare que de jeunes amoureux ressentent ce sentiment. C’est sans doute ce qui a produit la surprise d’Allariel. Il donne une grande maturité à l’amour de Kaerion qui est surprenante pour un amour qui prend racine, pour ainsi dire, à l’enfance.

 

     A chacun d’eux, l’elfe peut ajouter une nuance d’intensité qui va jusqu’à la passion, tout ceci en un même mot composé de plusieurs runes qui parfois se déclinent elles-mêmes en imperceptibles variations. Bref, il est capable de communiquer avec une très grande précision son émotion, bien mieux que notre langue nous le permet. Apprendre à connaître cette langue offre une précieuse perspective pour mieux saisir ce que nous ressentons en tant que simple humain. Et parfois, nous ne pouvons que constater que ce que nous appelons amour ou passion s’analyserait chez l’elfe comme un sentiment bien banal ou vulgaire. Je crois qu’il est nécessaire de démystifier ce que nous percevons chez eux comme de l’arrogance et du mépris car ils proviennent aussi de notre méconnaissance de nous-mêmes. Je ne peux qu’encourager mes lecteurs à plonger plus en avant dans la découverte de ce peuple, et si mon travail vous y pousse, alors votre humble serviteur aura réussi sa plus noble des missions.

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