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     Note du traducteur : l’écriture de ce chapitre s’est significativement déliée, les runes elfiques semblent parfois flotter comme si l’elfine avait écrit son journal dans une position inconfortable ou si elle était pressée d’écrire.

     Autre hypothèse : elle a écrit dans l’obscurité.


     Ma vie est un cauchemar. Mes maigres nuits d’insomnies sont peuplées de cauchemars. Mon futur est cauchemar. Même le chant des oiseaux n’arrive plus à les chasser de mon esprit. Bref, ma détresse est grande et je suis toujours seule à la connaître. Rester cachée dans mon terrier ne m’aidera pas. Le jour et la nuit se mélangent dans ma tête. Je vis avec le sentiment oppressant que ces rêves horribles me laissent. L’un d’eux revient régulièrement me hanter.

 

     Je possède à la base de mes omoplates deux ailes diaphanes et fragiles, comme celles des libellules. A leur jonction, je sais qu’une cordelette est fixée qui ne me laissera jamais libre de mes mouvements. Le ciel est complètement noir : nulle étoile et nulle lune ne viennent l’éclairer. Je vole au milieu d’un paysage menaçant. La végétation possède un étrange rayonnement comme si elle était phosphorescente ou que l’air lui même était lumineux. Pour le moment, ma seule motivation est de fuir quelque chose qui me poursuit. Les craquements secs des arbres, les hululements et grognements des animaux font resurgir les peurs les plus ancestrales de mon enfance. Je redoute ce qui est autour de moi encore plus que ce que je fuis.

 

     Soudain, j’aperçois une percée lumineuse dans le ciel anthracite. Elle est d’une blancheur totale mais semble aussi d’une grande fragilité, comme une présence rassurante et fugace. Je me dirige instinctivement vers elle. Une grande bouffée d’espoir me donne le courage de m’élever encore plus haut dans les airs. J’ai la certitude de trouver la sérénité et la fin de mon calvaire en l’atteignant. A cet instant précis, l’espace dans lequel je vis ressemble à une boite complètement hermétique et la seule issue est cette petite lumière qui ne fait que grossir à mon approche. Je devine déjà sa chaleur réconfortante.

 

     Une vive tension dans mon dos vient freiner mes ardeurs. Je fais tout pour l’ignorer et continue à voler vers cette lueur, sortant du chemin fixé. Les cordelettes sont maintenant complètement tendues et m’obligent à prendre une ascension quasi verticale. Je prends peu à peu conscience que je n’arrive plus à m’en approcher. Qu’importe la douleur, je donne toutes mes forces pour contrarier cette mystérieuse et maudite volonté qui m’empêche d’être libre. C’est maintenant comme si deux grosses et fines épingles brûlantes s’enfonçaient dans ma chair, mais je continue obstinément mon ascension. Je devine deux coulées de sang dans mon dos. Je les ignore.

     Je vois maintenant comme des parois autour de la lumière. J’ai les dents serrées pour ne pas hurler et les yeux plein de larmes. Seule ma volonté me permet encore et encore de tendre les deux raines qui me retiennent malgré moi. Je sens, alors que mon but est presque tangible, que jamais je n’y arriverai. Je donne mes toutes dernières forces pour au moins la toucher. Au point le plus douloureux de mon dos, le vent frais souffle sur des braises chauffées à blanc. Je commence à paniquer ! Mes ailes sont en train de se déchirer ! Alors que je m’apprête à tendre la main pour enfin l’atteindre, un horrible craquement vient interrompre la tension dans mon dos. Je hurle.

     Je suis presque libre et pourtant il m’est impossible de voler plus loin avec une seule aile ! Mon corps commence une chute sans fin. Alors que je cherche désespérément à reprendre de l’altitude, et juste avant que je ne m’écrase, je me réveille, plus oppressée que jamais par mes terreurs d’enfant, par l’avenir qui m’attend, par le chagrin qui me ronge. Le seul réconfort que j’ai est de me recroqueviller sur moi-même. Et je me balance lentement, lentement jusqu’à ce que mon esprit soit assailli par un autre cauchemar.

 


 

     A cette époque, ma relation avec Kaerion avait fini par se savoir. Et elle me permit de resserrer mes liens avec Soloris. Elle vivait également de son côté une aventure très similaire et les flammes de la passion nous la montraient sous un tout nouveau jour. Elle était devenue plus diserte et ses toilettes avaient pris un nouvel éclat. Une plus grande complicité se fit jour entre nous. Treviline, quant à elle, ne s’en formalisait pas, au contraire, elle rayonnait de joie pour nous. Mais nous nous sentions coupables à ses côtés car sa cicatrice nous rappelait la fragilité de notre beauté et qu’elle-même aurait peut-être aimé trouver une âme sœur. Et effectivement, nous évitions de trop parler devant elle de ce qui nous arrivait. Mais Treviline était intelligente et sensible, et elle savait se montrer discrète lorsque nous en avions le plus besoin.

 

     Puis vint un moment où chacune des relations prit une tournure étrange. Plus notre amour se mit à grandir et plus il nous était difficile de l’aborder à une confidente. Peut-être les questions que nous nous posions alors devaient-elle rester secrètes ou prenaient-elles une tournure trop intime ?

 

     Il m’est difficile de cerner avec précision le moment où Soloris s’éloigna de nous. Jusqu’à présent, cette fouille permanente et victorieuse parmi mes souvenirs est l’une de mes grandes satisfactions. Et, bien que je ne me sois jamais retournée sur mon passé, je suis remarquablement surprise par le fait que tous les détails aujourd’hui significatifs à mes yeux soient inscrits dans ma mémoire de manière si tangible. Devant ce premier échec à ma quête du passé, j’éprouve une frustration des plus désagréables, comme si on me privait d’une satisfaction qui m’était due. Même si je sais avec le recul le pourquoi de ce changement, j’ai beau rechercher, je n’arrive pas à me rappeler d’un moment ou d’une circonstance précise qui en marque le début. Peut-être que si j’arrivais à réellement dormir un instant, une scène avec ma jeune amie resurgira-t-elle ?

 


 

     Noir.

     Tout est noir.

     Noir est mon destin et noir est mon passé.

     Le chagrin continue de me ronger. Où aller lorsqu’on a tout perdu ? Et le plus dur est devant moi ! J’ai encore entendu des voix toutes proches. J’ai cru en reconnaître… On me recherche toujours… Je le sens… Mais ils ne me trouveront pas ici ! Du moins, il le faut… car je n’ai ici nulle issue pour fuir !

     Je n’ose pas sortir, je n’ose pas manger, je bois à peine. Combien de temps puis-je tenir ainsi ?

 

     Pourtant, à quoi bon vivre de la sorte ?

 

     Peut-être pour qui, un jour, m’a fait confiance ? Mais sont-elles seulement encore en vie ? Mais ne gâchons pas si vite la seule raison qu’il me reste d’espérer !

     J’ai terriblement faim.

 


 

     Note du traducteur : A partir d’ici, l’écriture change. Les mots deviennent parfois illisibles. Certains se superposent. Les runes sont de tailles variables mais globalement beaucoup plus grandes. Sauf dans certains cas, où tout un paragraphe y est griffonné de manière minuscule. Les espaces qui séparent les phrases sont tantôt très importants et tantôt inexistants. De petits dessins peuplent le texte, parfois réalisés avec les doigts en mélangeant de la terre et sans doute de la salive. Je n’ai malheureusement pas pu tout traduire. Les phrases n’ont parfois aucun lien entre elles comme si elles avaient été écrites à des moments différents. D’autre part, le sens des mots est aussi beaucoup plus énigmatique. Deux runes sont parfois juxtaposées sans que je ne sois parvenu à en dégager un sens. J’ai essayé de retranscrire au mieux de mes connaissances et de mes capacités ce qui suit.

 


 

     Le mal est partout autour de moi.

     On me recherche de plus en plus. Les voix sont parfois toutes proches qu’elle résonnent dans tout mon esprit. Je pourrais entendre leurs chuchotements.

 

     J’ai trouvé un passe-temps : je fais des tresses avec des cheveux que je m’arrache. La douleur produite me prouve alors que j’existe. A quoi vais-je ressembler en sortant ? Quand arrêteront-ils de me chercher ? Quand pourrai-je sortir, prendre un bain et dormir dans un lit chaud ? Parfois, leurs voix sont si près de moi qu’elles me réveillent. Il m’arrive parfois de rire de leur incompétence. Entendre mon rire produit un curieux effet. Moi qui n’ai pas prononcé un mot depuis… Depuis quand déjà ? J’ai perdu tout repère. Comment ont-ils pu ne pas me trouver ? J’ai parfois envie de hurler pour qu’ils me capturent, pour que tout s’arrête. J’ai de plus en plus faim.  

     Ces cauchemars ! Ma tête bouillonne.

 

     J’ai l’impression de rêver éveillée. Le silence est parfois encore plus terrifiant car je ne peux m’empêcher d’être aux aguets, d’étudier leur éventuelle présence ou de deviner leurs pièges. Peut-être ont-ils trouvé ma cachette ? Peut-être ont-ils décidé de me laisser mourir de faim ? Peut-être m’attendent-ils tranquillement à la sortie ?

 

     Maman ne serait pas fière de moi. Je suis sale, mon odeur me répugne. Oui, je pue comme une vermine. Si je te revois, tu ne me gronderas pas ? Maman, j’aurais tant besoin de toi… Et toi, papa, pourquoi ne peux-tu pas me protéger ? N’aimes-tu plus ta fille ? Des larmes, encore des larmes…

 


 

     Des insectes sortent parfois de la terre. J’entends parfois leur léger crissement répugnant. Parfois, ils courent sur mes bras ou mon visage. Au début, je les recherchais dans le noir pour les écraser. Et c’était un soulagement de sentir leur corps éclater et suinter sous mes doigts. Maintenant, je les mange !

 

     Parfois, dans mes rêves éveillés, je vois comme un torrent (le reste est illisible).

 

     Ces voix ! Quand cesseront-elles de me harceler ? Pourquoi cherches-tu à me faire souffrir ? Je crois avoir suffisamment payé maintenant. Je t’ai tout donné et tu as pris ma vie ! Et d’ailleurs comment pourrais-je me venger de toi ?

Papa, pourquoi pleures-tu comme ça ? Pourquoi ne me regardes-tu jamais ?

 

(Tout un long paragraphe est illisible.)

 

     Mon amour, où es-tu passé ? Pourquoi n’es tu pas à mes côtés ? Pourquoi hurles-tu ainsi dans ma tête lorsque je pense à toi ? (la suite est illisible. Des dessins infantiles, voire parfois obscènes, sont émargés sur les pages du carnet)

 

     J’ai revu mon frère. Il est beau et fier. Son armure resplendissait au soleil. Je crois qu’il va bientôt se fiancer. Mais il m’a promis qu’il viendrait bientôt rejouer avec moi et qu’il ne m’avait pas oubliée. D’ailleurs, il m’a offert une superbe poupée. Mais je l’ai cassée. Je ne l’ai pas dit à Papa et à Maman, j’ai préféré la cacher. Faut dire que je l’ai fait exprès. J’étais en colère qu’il ne soit pas venu me dire au revoir avant de me coucher. Il a préféré retrouver sa copine. Oui, j’ai été bien vilaine. Quand est-ce qu’on mange ? Dis, maman, j’ai très faim ! Je te jure que je mangerais tout ce que tu veux ! (la suite est illisible)

 

     Faim. Je meurs de faim. L’estomac me brûle.

 

     Manger.

     Dévorer.

     Trouver la lame du bourreau. Trouver la lame du bourreau. Trouver sa lame !

 

     Pourquoi les oiseaux chantent-ils ainsi ? Pourquoi cherchent-ils à me faire peur ?

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