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     Je me suis réveillée. Ou plutôt j’ai repris le contrôle de mon esprit. Tout simplement parce que ce que je mangeais avait un goût écœurant. J’ai soudain pris conscience que j’avais de la terre plein la bouche. Depuis combien de temps suis-je dans cet état de folie ?

Quels que soient les dangers qui me guettent, je vais sortir, même si je ne sais pas encore où aller. Mon odeur m’est particulièrement insupportable. Je vais relire ce que j’ai pu écrire, je n’en ai d’ailleurs aucun souvenir.

 


 

     Etait-ce bien moi ? Je me suis relue. Je suis littéralement effrayée par ce que j’y ai découvert. J’avais entendu dire que la faim finit par produire des hallucinations. J’en ai maintenant fait l’expérience bien malgré moi, sauf que rien de ce que j’ai vécu ne s’apparentait à la magie de l’onirisme. Au contraire. J’ai plutôt l’impression qu’elle a catalysé toutes mes peurs et poussé mon désespoir à son paroxysme.

     Suis-je vraiment restée tout ce temps dans ma tanière ? Pourquoi avais-je du sang plein les mains et plein les vêtements ? Est-ce vraiment du sang humain comme je le crois ?

     Je regarde mes deux poignards et me demande si je ne devrais pas les jeter. J’ai peur de l’usage que je peux en faire. Ce sont mes seules armes, mais l’ennemi le plus dangereux n’est-il pas tapi en moi ?

 

     Je me sens infiniment faible tant physiquement que psychologiquement. Un rien m’arrache des larmes.

     Je dois me reprendre. Je dois me reconstruire. Je crois que ce journal me sera une aide précieuse.

 


 

     Une profonde gêne s’empare de moi en relisant mes dernières pages, comme si je n’en étais pas l’auteur. Une curieuse pudeur me pousse à vouloir les déchirer, comme si on pouvait me juger, comme si quelqu’un pouvait lire ces lignes où je sombre dans la folie. Aurais-je peur de me voir telle que je suis ? Mais n’étais-je pas encore plus folle avant de les écrire, avant de remettre en cause tout un ordre établi ?

 

     Je n’avais jamais pensé jusque-là que mon journal puisse être lu par quelqu’un d’autre que moi. L’idée de ma mort devient plus présente et, dès lors, j’envisage inconsciemment cette possibilité. Pour l’heure j’écris dans la plus grande solitude, ce qui ne m’empêche pas de me projeter dans l’avenir. Force est de reconnaître que je me vois tôt ou tard sortir de l’ombre et reprendre un rôle plus actif dans mon destin. D’ailleurs, être une victime depuis si longtemps blesse en moi ce que j’ai de plus inné : la fierté !

 

     Allons, cette pudeur reste complètement déplacée, que mes ennemis me découvrent aussi anéantie n’a plus d’importance. S’ils lisent ces lignes, qu’ils sachent seulement que leurs sarcasmes ne me feront pas plus de mal qu’une piqûre de moustique. A travers ce qu’ils m’ont fait subir, j’ai la nette impression qu’ils m’ont rendue plus dure, même si, je l’admets, ce n’est encore que partiellement le cas. Toute épreuve laisse des traces, et je sens que celle-ci aura pour effet de me rendre plus insensible. De manière surprenante, je crois que mon courage et ma volonté s’affermissent depuis mon réveil. Bien sûr ma neurasthénie continue, je constate simplement que les crises s’estompent.

 

     Et bien non,, si un éventuel lecteur lit ces lignes, qu’il me juge telle que je suis et telle que j’ai été. D’ailleurs, là n’est pas mon but, je cherche juste, à travers le récit de mon histoire, à mieux cerner ce que je souhaite devenir et même, pourquoi pas, à retrouver un semblant de lucidité. D’ailleurs, je doute fort que je sois encore là pour maudire mon éventuel lecteur, tout au plus pourra-t-il perpétrer mon souvenir.

 


 

     J’ai pu me laver dans la rivière, et j’ai joué dans son eau fraîche comme une enfant. Mon esprit est à nouveau vif. Mes vêtements sont des haillons, mais j’ai pu les décrasser et ôter une bonne partie de leur odeur. Le souvenir de ma tanière me donne des nausées. Comment ai-je pu vivre dedans si longtemps ? Je n’ai pas de véritables souvenirs sauf ce que j’ai pu y écrire. Je m’étonne que mon esprit ait eu le réflexe de continuer ce carnet. Tous ces dessins qui l’ornent modifient toute la perception du texte et la rendent encore plus angoissante pour moi. Mon écriture était terrifiante. Oui, j’étais bien devenue une démente. Mais dois-je y trouver un sens ? Je dois avouer que l’idée me préoccupe. Si certains passages me sont facilement compréhensibles, quoique assez troublants, d’autres m’échappent complètement. Pourtant ils agissent sur moi comme un catalyseur, comme s’ils ne m’étaient pas complètement opaques. Leur aspect primitif devrait au contraire me les rendre limpides… En fait, c’est un peu comme si une partie de moi-même avait perdu toute notion de l’essence même de mon être. L’interprétation la plus plausible serait que mon esprit s’est complètement soumis aux exigences de mon corps et que la folie était la seule façon de les réconcilier. Ce ne doit être possible que sur un organisme affaibli. Et j’avais rarement été aussi épuisée tant physiquement que psychologiquement que ces derniers jours.

 


 

     Je n’ai encore rien mangé de très conséquent mais avoir lavé toute la crasse de mon corps a réveillé mon esprit. La dualité de mon corps et de mon esprit se réduirait-elle à un bon repas et à un simple bain ? Ferais-je un bon médecin ? En tout cas, tous ces remèdes sont à ma portée.

     Je n’ai vu nulle trace de mes poursuivants. J’en viens même à remettre en cause leur existence.

     Ma première mission sera de retrouver Grienlyce. Je pense qu’elle pourra m’aider dans mes futurs projets et me dire ce qui s’est passé pendant mon absence. A moins qu’elle ne m’ait trahie ? Je ne crois pas. Pas elle.

 


 

     Peu à peu, je sens la solitude me peser. Ce journal devient mon unique compagnon et il m’arrive de le détester. En fait, il souligne cruellement combien ma vie est pour le moment vide de sens. Remonter le passé est une chose mais je ne dois pas oublier le présent. Je ferais bien de me projeter un peu plus. Ces idées me viennent sans doute parce que, le danger semblant s’écarter, je n’ai plus besoin de vivre au jour le jour. Où puis-je aller ?

 


 

     Aujourd’hui, mon esprit est hanté par le dernier vers d’un poème d’Erresmis. Longtemps il m’était resté étranger comme un bloc opaque, comme si son sens profond se dérobait à moi. Alors que le totalité du poème nous fait basculer dans un désespoir immense, ce vers le clôturait sur une note d’espoir incongrue. Depuis ce matin, il illumine mon esprit comme les derniers lichens sur le flanc d’une montagne. Je l’ai enfin compris et il s’agit bien d’une conclusion logique. Je ne peux m’empêcher de l’écrire [1]. Peut-être sortira-t-il de la sorte de mes pensées ?

 

« Et ainsi, je m’en vais,

Seul,

Avec rien

D’autre que la foi »

 

     Aujourd’hui ce vers m’est complètement limpide. Il s’agit bien de la touche finale parfaite de ce concentré de noirceur. Si le poète part ainsi, c’est qu’en réalité, il a bien tout perdu, que la seule force, qu’il nomme « foi » et qui d’habitude lui faisait surmonter sa tristesse, n’est plus. Il l’a perdue et n’a donc plus aucune raison de vivre ou alors de juste errer ainsi comme une coquille vide. Suis-je pareille ? En tout cas, son poème résonne comme le cristal au plus profond de moi, troublante sensation de lire les recoins les plus secrets de son âme dans les mots d’autrui. Je suis toute semblable à lui. Toutes mes convictions, tout ce qui me faisait vivre et lutter viennent de disparaître.

 


 

     Je me demande si je n’ai pas eu à nouveau un début de crise. Le premier symptôme serait un sifflement à l’oreille. Pendant quelques secondes j’ai senti mon esprit partir mais le hurlement sinistre d’un oiseau m’a fait sursauter de peur. Il était identique à ceux de mes cauchemars, avec une voix quasi humaine. Bien que je ne sache si tout ceci est le fruit de mon imagination, je dois avouer que je prends cet avertissement très au sérieux. D’ailleurs, j’entendais une multitude de croassements et de cris stridents raisonner dans toute ma tête, comme un écho de ce que j’ai déjà vécu. Allons, le fait d’avoir repris le dessus reste positif pour l’avenir et ce premier indice s’apparente à un premier point d’ancrage à ma vigilance pour ne pas sombrer à nouveau.

 


 

     Mon histoire ressemble parfois à une route tracée toute droite qui me fait parfois oublier les bas-côtés. A ce moment d’intense bonheur que fut l’aveu de notre amour s’associe irrémédiablement, dans mon esprit, le premier événement tragique de ma vie. Si avec le temps ils se sont si rapprochés, je me rends compte aujourd’hui combien c’est inexact. Il existe dans sa foulée une délicieuse période d’insouciance.

     Ces séparations forcées et systématiques nous étaient insupportables car notre amour semblait vivre indépendamment de nous en grandissant sans que nous arrivions à le contrôler. En y repensant, nous étions bien souvent dépassés par ce que nous ressentions à un tel point que nous aurions pu le trouver terrifiant. A cela s’ajoutait une frustration de plus en plus grande si bien que nous étions constamment en décalage sur nos sentiments. Lorsque nous croyions en cerner avec justesse leur étendue, ceux-ci avaient déjà pris d’autres tournures et demandaient d’autres exigences, comme un jeune enfant qui attend malgré lui ses parents pour le faire marcher. Nous aurions tant voulu prolonger ces quelques heures ou ces quelques jours que nous avions à partager ensemble chaque mois !

 

     Sans qu’aucun de nous ne se l’avoue, nous avions de plus en plus besoin de ressentir la présence physique de l’autre, de pouvoir se blottir et se serrer contre lui, de caresser sa peau, ses lèvres ou ses cheveux. Et, parfois, ces petits gestes formaient un langage plus subtil et plus riche que tous les mots que nous avions échangés.

     Bien sûr, malgré nous, ou plutôt en toute innocence et en toute complicité, le souffle de la vie anima des braises de plus en plus profondes dans notre amour. La relative brièveté et l’espacement de nos rencontres nous poussaient à vivre intensément les instants passés ensemble, et je ne peux me cacher que, déjà, nous brûlions de désir. Et cette quête aboutit très naturellement à la découverte de nos corps et à d’exquises caresses.

     Je dois avouer que Kaerion, bien qu’inexpérimenté, trouva dans son amour des ressources insoupçonnées. Ses premiers troubles et son ardeur à me combler le rendirent à mes yeux encore plus fascinant.

 

     Pour ma part, les derniers changements dans notre relation m’avaient également, de manière très intuitive, rapprochée de Soloris. A mots couverts, nous comprîmes que l’une et l’autre vivions semblable expérience. De son côté, elle changeait indéniablement, de manière parfois spectaculaire. Elle avait pris grande confiance en elle et jouait subtilement avec aisance aux jeux spirituels et vains de nos consœurs, elle s’était faite accepter de leur cercle sans se couper de nous. Son regard s’était fait beaucoup plus pénétrant, comme si son amour l’avait initiée aux secrets des âmes. J’avais parfois l’impression d’être en présence d’une inconnue, comme si elle nous avait dissimulé un double d’elle-même.

     Curieusement, je retrouvais ces changements chez Kaerion. Du coup, je me demandais s’ils n’étaient pas le fruit de l’amour et si mon entourage les percevait lui aussi en moi. Son regard sur moi avait quelque chose de splendide et d’avide comme un éclat de verre. Son besoin de nous pousser toujours plus loin dans nos sentiments était quasi obsessionnel. Il m’avoua que sa frustration le rendait impitoyable au combat et que, parfois, il en voulait même à ses adversaires de ne pas lui laisser plus grandes difficultés à les tuer. La guerre devenait un exutoire pour son trop plein d’amour et risquer sa vie se réduisait pour lui à un simple défoulement, ce qui n’était pas sans m’effrayer et me flatter.

 

     Le processus de l’éloignement amplifiait toujours cette quête paroxysmique. Peu à peu, nous découvrîmes en nous, et au même instant que l’autre, des facettes cachées de notre personnalité et nous atteignîmes alors une complicité quasi parfaite, une plénitude qui nous donnait une force peu commune pour affronter le monde entier.

 


 

     Je recherche des traces pour me prouver que j’ai bien été poursuivie, que les voix qui ont résonné si longtemps autour de moi n’étaient pas seulement dans ma tête. Je ne trouve rien, ce qui ne veut pas dire que je sois sauvée ou qu’elles étaient le fruit de ma folie. A vrai dire, je suis tellement méfiante que je n’ose poser de questions autour de moi. Je vois chaque présence comme un traître possible. Je ne crois pas que laisser ma paranoïa monter ainsi me mènera bien loin.

     Vivre murée dans mes pensées ne fait que préparer le terrain d’une rechute. J’ai à nouveau entendu le sifflement, puis le chant des oiseaux a commencé à gronder tout autour de moi. Mais ma vigilance a payé et j’ai pu chasser ce début de cauchemar éveillé. Que se serait-il passé si je n’y avais pas réussi ? J’ai bien peur que la réponse figure dans mon carnet.

 


 

     J’ai brisé mon silence avec les autres et je dois m’avouer que j’ai ressenti un grand soulagement à communiquer avec quelqu’un.. Je produis sur les autres un curieux effet, ils me regardent tous comme si j’étais folle ! Le suis-je vraiment ? Non, je ne le pense pas, seulement j’ai encore des marques sur mon visage, qui peuvent le laisser supposer. D’ailleurs, je le dissimule sous une couche de poussière et de terre pour me défigurer. Mes cheveux sont suffisamment sales et secs pour ne pas éveiller de soupçons. D’ailleurs, je me rends compte que ma soi disant folie est plutôt un atout, les gens sont beaucoup moins méfiants avec moi. J’arpente les rues comme une gueuse ou une mendiante. Toutefois, certains elfins ont senti sous ma crasse ma beauté et ils se sont approchés de moi avec une humeur un peu trop câline. Ma seule défense est de jouer l’hystérie, et de manière surprenante, je me découvre d’inquiétantes prédispositions. Pour l’instant, j’ai toujours réussi à les éloigner mais c’est le signe que l’on peut me reconnaître malgré mon grimage à quatre sous.

     J’ai maintenant des témoignages qui corroborent les faits de mon carnet. Des cavaliers ont bien fouillé la région et ont enquêté sur la présence d’une noble elfine. Je ne sais si mes témoins ont fait le rapprochement avec moi, les travaux des champs semblaient davantage accaparer leur esprit. D’ailleurs, ces chevaliers et tout ce qui tourne autour du pouvoir leur semblent infiniment trop compliqués pour les intéresser. Voici ma seule chance pour ne pas être trahie une nouvelle fois.

 


 

     Dès que je m’éloigne des habitations, je deviens une cible idéale et sans défense. Un cavalier m’a croisée et m’a longuement fixée. Je crains qu’il n’ait des soupçons. Je ne sais que faire. Je me rends compte de ma grande vulnérabilité sur les chemins car je suis complètement à découvert. Mes poursuivants, dans certains cas, peuvent me voir des kilomètres à la ronde. Pourvu que je me sois trompée ! Pourvu que son regard n’ait insisté que sur la crasse qui me recouvre le visage ! Mais j’en doute… Je suis très inquiète mais je refuse de me dissimuler à nouveau dans un trou et d'attendre. J’ai trop peur de ce que je viens de vivre ! Et surtout, je n’aurais plus la force de m’en sortir…

     J’aimerais tout oublier de mon passé, pouvoir me reconstruire une vie aussi belle que chaque enfant la rêve. J’aimerais pouvoir respirer sans sentir mon estomac se nouer.

     J’aimerais sentir mon esprit libre de toutes les pensées qui rongent mes nuits.

     J’aimerais aimer à nouveau.

     J’aimerais…

     Mais je suis là avec mon carnet, je regarde le vide autour de moi.

     J’entends le vent glacial siffler dans mes oreilles et faire craquer les branches des arbres.

     Autour de moi, je n’ai nul bras pour me réchauffer.

     Pourtant, combien j’aimerais le sentir me serrer !

     Pour que sa main me caresse sur la joue pour oublier mes coups…

     Une caresse sur mes lèvres pour me redonner la sève des rêves…

     Une caresse sur mes seins pour me sentir un peu moins laide…

     Une caresse sur mon ventre pour chasser ces peurs de grand enfant qui me hantent…

     Et au plus profond de moi pour faire chanter, enfouies sous la poussière et le sang, oui, faire chanter les dernières cordes qui retiennent mon âme…

 

Et je m’en vais,

Seule,

Avec rien

D’autre que la foi .


[1] Note du traducteur : Ce poète nous est malheureusement inconnu comme presque toute la poésie elfique. Par conséquent, je ne suis en mesure ni de transcrire les vers qui précèdent ni d’indiquer des précisions sur ses obsessions et ses thématiques. En fait, toute leur poésie nous est presque impossible à traduire tant elle est précise, et ses règles jouent parfois même avec l’esthétique des runes comme dans un tableau. Nous ne savons pour ainsi dire rien d’elle, seul Menisimanitar a fait l’objet d’une tentative de traduction conséquente et réussie. Il n’appartiendrait d’ailleurs pas aux cercles de leurs plus grands poètes, seulement il s’agit d’un des plus populaires et du plus accessible d’entre eux. Enfin, j’ai volontairement brisé le vers de manière maladroite en quatre pour essayer de transcrire aux mieux son sens en respectant au mieux sa grande simplicité.

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