Etoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactivesEtoiles inactives
 

     Suite à cet incident, je me suis décidée à me déplacer en longeant les fossés. Cela n’a pas suffi. Mes soupçons étaient bien fondés : trois cavaliers m’ont pris en chasse. Je n’ai pu que fuir dans la forêt.

J’ai attendu qu’ils se séparent pour me montrer à l’un d’eux. Au moment où il croyait se saisir de moi, je me suis jetée sur lui et l’ai tué avec mon poignard. J’ai maintenant une monture et il me sera plus facile de fuir, même si je perds un peu en discrétion. J’espère ne pas avoir laissé de traces pour ses deux compagnons.

 


 

     Mon cheval me crée une compagnie appréciable. Il m’arrive de lui parler. Mais, quoi que je fasse, je sens le besoin de poursuivre mon journal. D’ailleurs, le résultat est bien curieux : j’y rédige tantôt une autobiographie sans filet, tantôt un véritable journal intime. En fait, j’ignore ce que c’est. Je me rends également compte que je n’ai pas inscrit les dates… Il est vrai que j’en aurais été incapable pendant toutes les premières pages. Je vais continuer dans cet esprit, même si, en m’y reportant par la suite, j’aurais pu aimer savoir quand je l’avais écrit. Ne rien dater lui confère un aspect intemporel qui m’amuse. J’ai comme l’impression de graver dans le marbre qui je suis et ce que je pense, comme si plus jamais je ne changerais d’avis, comme si j’allais toujours garder le même regard sur moi et sur ce qui m’arrive.

     Alarielle, tu n’es qu’une petite prétentieuse ! Oui, ma chérie, ton orgueil est toujours là, ils n’auront donc pas réussi à te le détruire ! L’idée m’amuse. Voilà, c’est décidé, je n’écris plus un journal mais un traité philosophique sur ma petite personne. Je pourrais l’appeler : « Grandeur et Décadence d’une personne immuable et devenue parfaite le jour où elle décida d’écrire un journal » ! C’est un peu long comme titre… Ou « Journal d’une Orgueilleuse »… Non, ce n’est quand même plus très vrai, disons, du moins, pour l’instant… Ou encore « Les Folles Vérités ». Ce serait plus juste mais je n’aime pas trop ce titre, j’espère bien reprendre le dessus, sinon pourquoi écrirais-je tout ceci ? Qu’en penses-tu, mon nouveau compagnon ? En tout cas, galoper sans aucun but devant moi, si ce n’est le plaisir de sentir ta force et de retrouver une harmonie oubliée avec la nature.

 


 

     Une anecdote me revient qui s’associa pendant longtemps dans mon esprit au premier grand drame de ma vie.

     Alors que j’entrais dans la bibliothèque du collège, j’entendis juste la fin d’une phrase, qui me surprit d’ailleurs plus par le ton employé que par sa signification même. Deux elfines semblaient discuter de quelque chose dont je ne pus pas cerner le nom, qui, je cite, « avait été cramé par un sorcier ». Le terme « cramer » me choqua par son aspect vulgaire et dérisoire. C’était surprenant : comment pouvaient-elles s’entretenir d’une chose si vaine ? Qu’un sorcier puisse d’un simple rituel réduire en cendres un oiseau, un arbre ou même un bâtiment n’avait rien d’exaltant, ce en quoi je me sentais complètement étrangère. Même si j’étais encore incapable de ce genre d’exploits, je ne voyais pas en quoi ce fait pût retenir leur attention. Cela ne fit que renforcer mon mépris et mes convictions sur la superficialité qui m’entourait.

 

     Ce détail m’est revenu parce qu’il met en lumière mon état d’esprit et tout particulièrement l’épreuve que j’allais subir. Peu de temps après, la supérieure vint me voir et m’invita solennellement à la suivre dans son bureau. Je campai sur la défensive et préparai dans ma tête des arguments pour lui prouver tout mon intérêt pour l’enseignement de la magie. Mais il n’en fut rien, de manière plus marquée qu’à son habitude, elle me le lança un regard plein de mansuétude. La gravité du ton employé plus que les mots eux-mêmes ont traversé les âges. Je me rappelle encore aujourd’hui certaines phrases : « J’ai quelque chose de délicat à t’annoncer. Quelque chose qui s’est produit et qui te touche tout particulièrement. Voilà, ton frère est mort il y a trois jours contre une horde d’orques lors d’une mission. Nous n’en savons guère plus et tu sais comme moi que nous sommes de tout cœur avec toi. Je sais que tu seras courageuse mais sache que tu peux compter sur beaucoup d’amis ici. Tu es libre de retrouver ta famille immédiatement si tu le souhaites. » Finalement, je ne suis plus très sûre des mots employés. Non, ils avaient fait naître immédiatement un plus grand trouble en moi, avant même qu’elle n’eût finit. Sa voix, j’entends encore parfaitement le ton de sa voix.

     En un instant, j’oubliai toutes mes misères quotidiennes et même, je dois l’avouer, tout mon amour pour Kaerion. Pour la première fois de ma vie, je ressentis la peine dans mon cœur, mais elle m’apparut d’abord un peu comme un nuage dans le ciel. J’étais tellement surprise et peu préparée à cette nouvelle que je fus presque déçue par l’ampleur de mes émotions. Ce n’est qu’une fois arrivée à la maison que je réalisai le sens réel de la nouvelle. Le visage de mes parents était littéralement décomposé et criait à mes yeux combien ce n’était pas un rêve, ni même un simple nuage.

 

     Mon père surtout était comme un fantôme, c’est à peine s’il me vit. Ma mère m’accueillit en larmes comme jamais je ne l’avais vue. Il est des scènes où tout est si intense qu’elles semblent se passer au ralenti. Et chacun des multiples détails qui se gravent dans notre mémoire est autant de facettes d’un même cristal. J’avoue être trop faible aujourd’hui pour m’y replonger, d’autant que des remords récents viennent amplifier mon émoi. Une foule de petites scènes, de phrases insignifiantes échangées sur le vif reviennent à moi. Ce qui s’était peu à peu estompé comme un cauchemar redevient dans les circonstances actuelles un second deuil, alors que je ne souhaite qu’une chose : tout oublier de ce passé. Je préfère encore un instant m’éloigner de ces souvenirs.

 


 

     Ils m’ont encore retrouvée. Ma nouvelle monture a fait les frais de leurs carreaux d’arbalète. Je me rends compte que circuler à pied est beaucoup plus prudent, les couverts sont bien plus nombreux. Malgré le faible espace qui me séparait d’eux, ils ne m’ont pas retrouvée. Cela fait deux jours que j’attends la nuit pour me déplacer. Hier soir, j’ai entendu les renâclements d’un cheval, étaient-ce encore eux ? Maintenant, tout cavalier m’est suspect.

 


 

     Il fait jour et je préfère attendre la nuit pour reprendre la route. C’est d’ailleurs beaucoup mieux pour lutter contre l’air glacial du petit matin. J’ai donc tout le temps de reprendre mon histoire. En l’ayant interrompue si soudainement, je n’ai fait qu’amplifier le phénomène de reflux des souvenirs. Au lieu de les chasser de mon esprit, ils sont omniprésents, toute cette douloureuse période ne cesse de me hanter. Beaucoup trop de souvenirs affleurent maintenant et s’insinuent dans chaque interstice de ma maigre volonté. Je ne crois pas pouvoir contenir ce flot qui me submerge à m’en rendre folle. La meilleure solution est de continuer encore et encore mon histoire en espérant connaître comme un exorcisme. Suite à la mort de mon frère, je sombrai peu à peu dans des émotions complètement inconnues. Je baignais dans une grande douleur qui était à la fois en moi et partout autour [1].J’étais bien trop jeune pour être préparée à une telle nouvelle. Je découvris très vite l’étendue de mon chagrin d’autant plus fortement que quelque chose faisait résonance à mes pleurs, quelque chose qui s’immisçait en moi comme un parasite.

     J’appris que mon frère avait été tué par un chaman, et l’écho du petit bout de phrase que j’avais entendu au collège fixa dans ma tête des images des plus sinistres. Oui, mes si gentilles camarades le savaient déjà ! Oui, elles parlaient de mon frère ! Et ce maudit chaman l’avait bien « cramé » ! D’un simple geste, il avait nié toute une existence, il ne lui avait laissé aucune chance, et les talents guerriers d’Uriltis ne lui avaient été d’aucun secours, rendant dérisoire toute son existence. Le pire était que je me sentais aussi coupable. En suivant l’enseignement de la magie, je devenais la complice de sa mise à mort et je ne pouvais imaginer une façon moins digne de le venger que dans la voie que je suivais alors. Au contraire, je ne faisais que souligner sa faiblesse et l’absurdité de toutes les valeurs qu’il avait toujours défendues : le courage, l’héroïsme, l’altruisme et la maîtrise de son corps face au long apprentissage des armes.

 

     Voilà tout ce à quoi j’étais capable de penser. Non seulement j’adorais mon frère et je ne pourrais plus jamais le voir, mais, à cet instant précis, j’éprouvais de la haine, oui, je me haïssais ! Je me sentais indigne de ma famille, indigne de Kaerion, indigne de tous, le plus insupportable étant pour moi d’être si médiocre dans la voie funeste qui avait condamné mon frère ! Il y avait quelque chose de profondément ironique. En un jour, tous mes rêves de reine s’étaient transformés en affront, je m’obligeai à les oublier de manière à ne pas me trouver encore plus misérable. J’avais beaucoup de mal à trouver des branches suffisamment solides pour me sortir du gouffre qui s’ouvrait sous mes pieds.

 

     La réaction de mon père fut particulièrement violente. La disparition d’Uriltis réveilla le souvenir de la mort de mon premier frère. J’appris alors ses circonstances que l’on m’avait toujours cachées. Il avait simplement été tué au premier jour de son incorporation dans la garde maritime. Seulement, la raison du tabou familial était ailleurs : dans un élan de fierté paternelle, mon père avait accéléré sa nomination pour qu’il puisse connaître au plus tôt les combats. Telle était la véritable raison de son sentiment de culpabilité. L’écho de ce souvenir le submergeait et résonnait dans tout son être.

     Pendant le long mois qui suivit ce second décès, il n’adressa la parole à personne sauf à ma mère, il était comme fou, muré dans le silence, et, alors que j’aurais eu si grand besoin de son réconfort, j’étais comme une étrangère à ses yeux. Peu à peu, un doute s’immisça dans mes pensées : peut-être avait-il appris beaucoup plus que je ne le pensais sur moi ? Peut-être me considérait-il indigne suite à mes écarts avec mon amant ? Je ne connus jamais la réponse à ces questions puisqu’il mourut peu de temps après, loin de moi, dévoré par ce chagrin et le poids de sa faute.

 

     Ma mère eut beau multiplier les efforts pour m’aider à surmonter ces épreuves, elle était elle-même trop affectée pour que je lui expose mes tourments. Je me sentis peu à peu comme une étrangère parmi les miens, comme si je ne méritais pas leur amour. Bien sûr, Kaerion avait appris par courrier les dernières nouvelles et ses lettres restaient mon seul réconfort. Mais là aussi, je n’avais pas osé lui avouer combien je me haïssais moi-même. Voilà les évènements tels que je les vécus. Dans leur précipitation, je mesure mieux leur influence et leur rôle face à l’incroyable force du destin qui m’a entraînée jusque-là. Tout me paraît aujourd’hui plus clair.

 


 

     Je n’arrive pas à dormir. La lumière du jour et l’agitation des oiseaux m’en empêchent. Plus exactement, mon esprit est hanté par mon histoire et je n’arrive pas à m’en détacher. Plus le présent est obscur et plus le passé s’illumine. J’ai compris beaucoup de choses et je suis surpris par la logique de tout ce qui a suivi le décès de mon frère.

 

     Je fus absente du collège pendant de longs mois. Je reculais sans cesse cette échéance et ma mère y était aussi secrètement très favorable. Même si elle voulait m’aider, je me rends aussi compte que c’était aussi pour elle une façon de repousser la date où elle se retrouverait seule. Nous aurions pu être très proche l’une de l’autre car nous fuyions chacune la solitude et l’affrontement des fantômes que ce sentiment suppose, sauf que les siens étaient au nombre de trois parmi les êtres les plus aimés qu’elle avait connus, les miens, eux, étaient enfouis en moi. Aujourd’hui je me demande si ce qu’elle a vécu n’est pas encore plus terrible que ce que je vis actuellement. Seulement, elle avait de son côté tout un cercle d’amis qui veillaient sur elle alors que je n’ai pour l’instant personne vers qui me tourner. En fait, la présence autour d’elle de tant de visages qui m’avaient connue toute jeune finit par me pousser à retourner au collège. J’avais la plus grande difficulté à dissimuler en permanence ma haine contre moi. Pourtant ils auraient sans doute su trouver les mots pour m’aider mais j’étais définitivement trop fière pour cela !

     Lorsque je voulus prendre congé de ma mère pour retourner au collège de magie, elle me remit solennellement le bijou le plus précieux qu’elle possédât. Il s’agissait d’un magnifique pendentif en rubis représentant un phœnix qui lui avait été remis par la reine Alarielle elle-même le jour de ma naissance. Il m’avait toujours fasciné tant par sa beauté que par son histoire. Depuis toute petite, je l’avais toujours regardé comme si, du fait de son ancienne propriétaire et de mon prénom, il m’appartenait depuis toujours, comme si la reine avait béni tous mes rêves d’enfant en le donnant à ma mère. Au moment de le lui confier, elle avait expliqué que son pouvoir était de protéger son porteur, de lui donner la force nécessaire pour surmonter les épreuves qu’il pourrait traverser et en ressortir plus fort. Ma mère m’avoua ne pas savoir s’il lui avait été bénéfique ou s’il n’était que superstition, mais maintenant elle souhaitait me le donner car, selon elle, j’allais en avoir plus besoin qu’elle. La série de drames qu’elle avait connue l’avait profondément résignée. Il est curieux qu’elle eût choisi ce jour car ce fut la dernière fois que je la revis. Je l’ai depuis toujours porté, sauf en ce terrible jour qui m’a brisée pour me réduire à ce que je suis aujourd’hui : une démente qui ne croit plus en rien !

 

     Une fois partie, j’étais malgré tout heureuse et impatiente de retrouver mes deux amies. Quelle ne fut pas ma surprise de sentir entre elles comme un léger malaise ! Rien de très significatif, juste une distance inhabituelle. Soloris m’invita très vite à la rejoindre. Comme à son habitude, de son côté, Tréviline s’effaça avec son sourire si particulier, à la fois complice et tendre, presque maternel, pour nous laisser seule à seule. Une fois en toute intimité, mon amie me posa mille questions sur Kaerion et moi. Je n’osai lui avouer les derniers tournants de notre amour mais elle semblait en deviner chaque secret. Puis, je me rendis compte que ses questions étaient pour elle un moyen de reculer l’aveu d’une nouvelle extraordinaire… Elle rayonnait intérieurement de joie comme jamais je ne l’avais vue. Elle me prit par les mains pour les poser sur son ventre comme pour me chuchoter quelque chose de très secret. Je frissonnai. Sans qu’elle ne prononçât le moindre mot, je compris ! Elle attendait un enfant ! Elle avait mon âge et les elfines ne sont généralement pas si précoces, c’est pourquoi ma surprise fut immense. Elle me confessa que j’étais la première personne à le savoir, parce que, me dit-elle d’une voix pleine de mystère et avec un sourire malicieux, j’étais la seule à pouvoir la comprendre.

     Elle m’avoua qu’elle avait eu régulièrement des nouvelles de moi par l’intermédiaire indirect de Kaerion. En effet, elle aimait Archelior, qui n’était autre que l’un de ses meilleurs amis. Je ne compris pas immédiatement pourquoi elle m’avait dissimulé si longtemps son identité. Sur bien des aspects, elle semblait plus mûre et plus réfléchie que moi. Elle devint, peu à peu, comme une grande sœur, sauf que je gardais tout au fond de moi les secrets qui me rongeaient le plus.

 

     Treviline ne fut pas en reste. Plus que jamais elle aimait orchestrer notre bonheur. Elle, qui était habituellement si secrète, déployait un humour mutin et une joie de vivre peu commune. Elle était simplement heureuse de savoir ses deux meilleures amies si amoureuses. Soloris et moi en oubliâmes progressivement la gêne qui nous avait stupidement éloignées d’elle. Nous redevînmes le trio de nos débuts et fîmes encore plus tache au milieu des autres elfines. Certaines semblaient ne pas vraiment comprendre ce qui nous arrivait, d’autres nous jalousaient si bien que nous étions redevenues l’objet de multiples railleries. Sans le savoir, elles ne faisaient que renforcer notre lien si unique et notre sentiment rayonnant de supériorité sur elles.

 

     L’enseignement de la magie devint pour moi une souffrance quotidienne de plus en plus grande. Pourtant, de manière très ironique, c’est à ce moment-là que je connus mes premiers succès. Plus que tout, j’excellais dans l’art de neutraliser les sorts adverses. C’était comme si, avant même qu’ils n’aient commencé leurs incantations, je connaissais déjà le sort qu’ils lanceraient. J’avais trouvé là ma seule vengeance sur le chaman de mon frère et sur sa magie dévastatrice. Mais le reste du temps, je conservais mon mépris pour mes camarades et pour mon existence. D’ailleurs, il est probable que ces deux sentiments soient liés. On ne peut véritablement aimer les autres si on se déteste soi-même autant que moi à cette époque. Hormis mes deux camarades, je n’avais dans le collège personne vers qui j’aurais pu souhaiter me rapprocher.

 


 

     Quelque chose d’effrayant s’est produit. J’étais plongé dans un sommeil profond que, depuis un temps incertain, des mouches semblaient vouloir perturber. Une sensation agréable de chaleur réconfortante m’enveloppait. Puis, agacée par le clair bourdonnement de leur vol près de mon oreille, j’ai fini par me réveiller. Sans que je me rende compte de rien, je me suis retrouvée à côté d’un cheval mort. Non, pas exactement à côté, mais littéralement dedans l’animal. J’avais le corps complètement enfoui dans ses entrailles, la bête ayant été éventrée. Partout autour de moi, il y avait du sang. Un peu plus loin, son cavalier gisait affreusement mutilé par la sauvagerie des coups portés dessus. Mes bras, mes jambes, mes vêtements sont noirs de sang coagulé comme si j’avais pris un bain dedans. Rien. Pas le moindre souvenir de ce que j’ai fait. Malgré les multiples mutilations de son visage, je reconnais le premier cavalier à m’avoir découverte. Je cherche à comprendre mais il n’y a rien à comprendre. Je suis l’auteur de ce carnage ! Je panique. J’ai peur de mes actes et de mon esprit. Je veux rester lucide. Je me rassure en me disant que je n’ai plus qu’un seul poursuivant, que peut-être je vais enfin retrouver le repos. L’odeur de viscères et de cadavres qui règne autour de moi me donne la nausée. Je me demande comment j’ai pu dormir au milieu d’une telle infection. Je vais reprendre la route et tâcher de me laver. Peut-être la fraîcheur de l’eau réveillera-t-elle à nouveau des souvenirs ?

 


 

     Non, je n’ai plus de poursuivant. Je l’ai retrouvé mort quelque cents mètres plus loin. Lui n’avait pas été massacré. Juste égorgé. Pas de trace de son cheval. S’ils n’ont pas donné d’alerte avant de mourir, alors personne ne sera plus en mesure de me localiser. Mais rien n’est moins sûr.

     Je n’arrive pas à détacher mon esprit de la vision d’horreur du matin. D’ailleurs le plus angoissant pour moi n’est pas d’avoir commis de tels actes mais bien de ne pas les avoir faits volontairement. Je n’ai même pas pu percevoir les prémisses du basculement de ma raison. Je pensais en être capable mais je me suis profondément trompée sur mon état.

 

     Il faut absolument que je trouve une façon de me soigner. Je ne m’alimente certainement pas assez alors que je parcours de longues distances. Je doute qu’un peu plus de nourriture suffise à me guérir. Je dois surtout limiter tout ce qui peut me diminuer. La faim en fait partie ainsi que le profond désespoir qui m’envahit depuis maintenant plusieurs semaines. Mais une raison plus profonde à mon mal existe, et peut-être tout ceci n’est-il qu’un signe ou une alerte que je dois interpréter ? En tout cas, mes talents guerriers sont effroyablement intacts ! Moi qui me voyait affaiblie tant physiquement que moralement, je peux être rassurée sur ce point ! Pourtant, j’aurais préféré que ce soit sur un autre… Pour l’instant je ne vois aucune piste. Le plus effrayant pour moi, c’est que je ne me suis pas sentie aussi bien depuis fort longtemps. Mon corps est complètement détendu et toutes les traces de fatigue de mon esprit ont disparu.

 

     Je vais profiter de ces prédispositions pour m’éloigner le plus loin possible du périmètre de surveillance de mes défunts poursuivants. Dans ma tête, un vide immense, effrayant. Un gouffre qui pourrait aspirer mon esprit tout entier. Devant moi, un petit chemin de terre qui mène je ne sais où. Partout autour de moi, la vie fourmille. Et bien, justement, avec ces derniers évènements, je vais enfin peut-être devenir moi aussi une minuscule fourmi. Un petit rien que tout le monde ignore. Un petit rien ? Non, je ne veux pas être un petit rien, je veux reprendre le contrôle de ma tête et de ma vie, je veux être une reine !


[1] Note sur le concept de mort en elfe.

     La mort telle que nous l’entendons fait partie intégrante de la société elfique, encore faut-il nous entendre sur ce que nous entendons par ce mot car, là aussi, il existe chez eux plusieurs termes susceptibles de le traduire. La plupart d’entre eux n’ont pas de notion tragique. Il faut bien saisir que, pour un elfe, la vie est une éternité et se compte en siècles.

     A titre d’exemples, il est possible de la décomposer en plusieurs familles : la mort opposée à la notion de vie, faisant partie du cycle de la nature ; la mort naturelle et la mort prématurée ; la mort et l’affect qui est rattaché à la personne décédée. Leur langue utilise un système complexe de déclinaison sur la rune principale de manière à préciser le lien familial et affectif qui existait avec le défunt : ils ne traduisent bien sûr pas de la même manière la mort d’un inconnu que celle d’un membre de la famille.

     Comme toutes les grandes civilisations, les elfes ont un culte de la mort : le leur s’associe principalement aux souvenirs des disparus. Compte tenu de leur espérance de vie, plus la disparition est précoce, plus il est du devoir de la famille de prolonger la vie du défunt en retardant le plus possible son oubli. A contrario, plus le décès est tardif, et plus les elfes considèrent que leur vie et leur acte ou leur travail suffiront à conserver leur place dans le monde des vivants. Par exemple, un artisan cherchera à se surpasser de manière à ce que le porteur de l’objet ainsi travaillé ressente la personnalité de celui qui l’a créé, et par son aspect même soit en mesure de lui retransmettre une parcelle de son âme, etc.

     Bien sûr, parmi les nombreux les textes et légendes qui nous sont parvenus, il est fréquemment question du profond désespoir qui déchire les survivants. Il est fort possible que cela ne soit vrai qu’en partie. Mais les elfes ont une grande sensibilité et, effectivement, leur langue a suffisamment de richesses pour rendre à ce terme une incroyable et violente tristesse. C’est fréquemment le cas de tous ceux qui partent au plus jeune âge, et qui furent si nombreux dans leur histoire traversée par les guerres et les tragédies. Leur perte est irremplaçable sur bien des aspects mais surtout pour tout ce qu’ils n’auront pu réaliser. Ils ne sont pas si différents de nous sur ce point sauf que le sens de « réaliser » a ici des implications plus fortes que pour nous et qu’une bonne partie de leurs actes et de leur société est construite autour de ce concept.

     Le raffinement dont ils font preuve en est la trace. Ils recherchent la perfection dans chaque chose tant pour ne pas se lasser que pour renforcer leur empreinte autour d’eux comme pour défier la mort. On dit même qu’ils sont éternels et qu’ils accompagnent les vivants. Je n’ai aucune preuve à apporter si ce n’est que depuis que j’ai effectué ce travail de traduction, j’ai moi-même l’impression de voir et d’entendre Alarielle me parler à tel point que je connais sa délicieuse voix et son magnifique visage comme si je l’avais connue de son vivant. Et pour rien au monde je ne souhaiterais qu’elle ne me quitte.

Connectez-vous pour commenter