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     J’ai enfin pu prendre un vrai repas complet. Un couple de fermiers m’a pris pour une mendiante et m’a même donné une de ses vieilles jupes. Tant que je n’aurai pas identifié les responsables qui agissent dans l’ombre pour me détruire avec un tel acharnement, je resterai la plus discrète possible. Ceci semble fonctionner car même Grienlyce me croyait déjà disparue à jamais. D’ailleurs, elle ne m’a pas reconnue immédiatement.

J’ai pu l’approcher assez librement. Je dois encore être bien affaiblie et marquée par toutes mes épreuves car, même si elle ne me l’a pas dit, j’ai compris à son visage que mes traits avaient encore quelque chose d’effrayant.

     Par contre, je ne sais toujours pas si j’ai été bien raisonnable en m’adressant à elle car, après tout, je n’ai aucune raison de la considérer comme innocente. D’un autre côté, j’en ai encore moins pour l’accuser…

 


 

     Après la mort de mon frère, comme par un douloureux hasard, la mission de Kaerion fut particulièrement longue et nous ne nous revîmes qu’après la mort de mon père. D’ailleurs, j’étais si bouleversée, si perdue, qu’elle n’eut pour ainsi dire aucun effet sur moi. J’assistai à sa violente descente aux enfers dans la folie du chagrin, complètement passivement. A ma grande surprise, je me comportais avec mes semblables comme une actrice. Submergée par le tumulte de mes pensées, j’étais incapable de ressentir des émotions spontanées. Pour ne pas choquer mon entourage et ne pas attirer l’attention sur moi et mes tourments, je m’appliquais à jouer le rôle d’une gentille fille. J’étais pourtant proche d’elle, simplement j’étais incapable de le montrer autrement que dans la simulation. Seulement, par ce subterfuge, mon regard sur les autres changea : je les voyais faibles, incapables de comprendre la complexité de mes émotions et ils devenaient surtout responsables de ce que j’étais.

     C’est dans cet état d’esprit que Kaerion me retrouva. Lui aussi semblait avoir changé, ou peut-être étais-je moi-même dans une confusion telle que j’avais perdu toute lucidité. Nous avions tant de choses à nous dire et un tel besoin de nous retrouver intimement que les souvenirs qui me restent baignent dans une sorte de chaos. Curieusement, les émotions qui m’habitent aujourd’hui ne sont pas si différentes. Tout comme lors de ce lointain passé, je n’ai aucun recul et ne vois aucune issue devant moi.

 


 

     Tous les jours, toutes les semaines, voire tous les mois qui suivirent forment un amas confus que je n’ai jamais examiné. J’éprouve beaucoup de difficultés à les organiser, à dégager des événements significatifs. Le seul repère que je garde reste les rencontres avec Kaerion. Même avec tout ce qui m’est arrivé, elles ont conservé leur subtile magie, leur puissant rayonnement sur toute mon existence. Entre nous, tout se passait si graduellement que nous considérions miraculeux le fait de s’aimer davantage. Mais la contrepartie d’une telle quête avait un prix. Nous avions toujours plus besoin de l’autre. Kaerion redoublait d’imagination pour illuminer chaque menu moment passé ensemble. Peu à peu, nous fûmes poussés à explorer de nouvelles facettes. Le souffle de la vie était pour nous un formidable défi pour nous prouver notre amour.

     Un jour, il m’annonça qu’il partait pour une longue mission et qu’il voulait emporter avec lui un souvenir suffisamment intense pour lui faire accepter cette séparation. Il me proposa d’une voix solennelle comme jamais je ne l’avais entendue d’unir notre destin avec notre sang. Sa demande me surprit mais me séduisit en même temps par la puissance de sa symbolique d’autant plus que, autour de lui, le sang serait sans doute versé chaque jour. En même temps, elle conférait une dimension sacrée à notre amour. Nous entaillâmes nos deux poignets, puis nous les approchâmes en unissant longuement nos lèvres…

 

     Je me souviens encore avec netteté du vertige infini que je ressentis lors de ce troublant échange. Je me souviens également de la stimulation érotique. Je me souviens du rouge éclatant sur la peau si claire de mon amant. Et je me rappelle le goût subtilement métallique que son sang laissait sur ma langue en parcourant son corps. Mais la suite reste aussi confuse que peut l’être cette période de ma vie. Seul l’abandon de nos deux corps maculés de nos sangs entremêlés et la plus sacrée des extases qui suivit ont eu la force de traverser les années. Plutôt que des images, il me reste surtout un tourbillon de sensations. Je me rappelle notre étonnement face à la violence et la folle ivresse de notre union. Je crois pouvoir dire que jamais nous n’avions comblé ainsi la frustration contenue dans nos corps et dans nos âmes. Seul le silence aurait eu le pouvoir de souligner la puissance de notre lien et le vent sur notre peau la douceur nécessaire pour ne pas nous faire frissonner.

 


 

     Depuis quelques jours, je me croyais déjà parfaitement remise mais un détail m’a remise en alerte. J’ai eu le sentiment d’avoir vécu comme une absence. Je me rappelle être au milieu d’un pré, puis, je me suis retrouvée au milieu d’un bois sans que rien entre les deux instants ne m’ait marquée. Il me semble que, juste avant de reprendre conscience, je poussais un léger râle en balançant les bras. J’avais de la bave autour de la bouche. Cela m’arrive-t-il régulièrement sans que j’en aie conscience ? Je ne peux l’exclure, cela expliquerait mes trajectoires curieuses. J’avais jusqu’à présent cru que mon esprit fatigué rêvassait mécaniquement, bref, que mes absences étaient normales. Je ne saurais dire si ces errements marquent les derniers soubresauts de ma folie ou s’ils sont les signes inquiétants d’une névrose bien plus profonde.

 


 

     Aussi précis que puissent être mes souvenirs, la plupart de ceux qui assombrissaient ou égayaient une journée semblent irrémédiablement perdus. Et, à travers les événements que j’essaie de ressituer se cachent ou s’oublient certains sentiments ou des petits riens qui forment finalement toute une vie. Si ceux qui m’ont si nettement marquée m’accompagnent ou me hantent toujours, il en est une multitude qui se sont évanouis. Et ce sont souvent eux qui en soulignaient la puissance.

     Avec ce travail d’introspection, certains resurgissent subtilement de ma mémoire, comme des papillons sur une branche de lilas. La discipline que je m’impose pour revivre chronologiquement les événements qui m’ont façonnée a ses limites, je ne peux pas tout retranscrire avec la rigueur que je souhaiterais en un seul et unique jet. Si je suis satisfaite de ma démarche pour comprendre mon passé, le geste d’écrire possède ses propres lois et ses propres contraintes, qui m’empêchent de remodeler mes phrases ou d’insérer des précisions. Tout se déroule dans ma tête beaucoup plus vite que je ne peux le noter. J’aimerais pouvoir tout mettre sous formes de phrases, retranscrire ce reflux des souvenirs de la manière la plus pure sans ne faire aucun tri, mais tout cela est impossible. En écrivant une idée ou une phrase, il me revient des souvenirs que je veux glisser et qui, au bout du compte, se trouvent oubliés en chemin.

 

     D’ailleurs, au contraire de tout ce que j’ai fait, mettre en lumière tous ces petits détails serait bien plus profitable, s’ils sont toujours présents en moi, ils ont certainement un message à me livrer. J’ai l’impression d’avoir plus particulièrement écrit à quelqu’un qui ne me connaît pas plutôt qu’à moi-même, un peu comme si j’étais obligée de me faire mes propres présentations. Certes, je me redécouvre, et des liens, des associations d’idées ou des intuitions germent incessamment dans mon esprit qui me permettent de progressivement me reconstruire et de prendre régulièrement le dessus sur ma neurasthénie. Mais je crois que ma vie a été également faite de moments insignifiants et légers, et je reste souvent dans le domaine de l’évidence en les ignorant.

     Cela dit, soyons honnête, j’ai quand même l’impression d’avoir réussi à faire apparaître les ressorts les plus puissants qui m’ont amenée ici dans cet état. Pourtant tout ce que j’écris doit former un chemin qui toujours avance mais qui connaît lui aussi des détours, et je crois malheureusement avoir été jusqu’à présent beaucoup trop droit sur mon passé. Ce que je mets de côté soit volontairement soit inconsciemment crée parfois des motifs obsessionnels qu’il faudrait que je libère. J’avoue ne pas être sûre de la nécessité de les coucher sur ce papier. Reste qu’il y a peut-être des fausses pistes qui m’apporteront leur lumière plus tard. Je veux me comprendre toujours davantage de manière à trouver de nouvelles forces dans lesquelles je n’ai encore jamais puisé. Avec le recul, j’ai la certitude qu’une partie de moi reste opaque. Bien sûr, j’ai beaucoup progressé dans mon introspection, mais certaines pièces du puzzle sont comme perdues alors qu’elles pourraient très bien s’avérer être des clés essentielles dans mon travail.

 


 

     C’est dans cet esprit que je souhaiterais revenir sur les moments qui ont précédé la mort de mon frère car je me suis focalisée sur ce qui me paraissait le plus marquant comme s’il était nécessaire de rendre mon amour exceptionnel. Il n’en est rien. Comme tous ceux et celles qui rencontrent l’amour, mon cœur et mon esprit se sont unis pour jouer de délicieux supplices. Nos longues périodes de séparation étaient le terreau propice à toutes sortes de tourments, comme se demander ce que fait l’autre ou ce qu’il pense. En cela, j’étais bien comme toutes les autres elfines. Curieusement j’ai gardé intact tout ce qui gravite autour de certains détails insignifiants : la lumière, les sons, les odeurs… Bref tout ce qui finalement forme l’essence du même sentiment.

 

     Ainsi je me rappelle parfaitement que j’aimais contempler les couchers de soleil pour me recueillir à distance auprès de Kaerion. Naïvement, je voulais que ce spectacle nous rapproche. Un jour, le ciel était presque complètement sombre, un lourd tapis de nuages empêchait mon spectacle de commencer, j’en éprouvais une profonde frustration. Une brise apportait déjà sa fraîcheur à une chaude journée d’été. Puis, tout bascula : un rouge intense illumina les contours duveteux des nuages, qui apparurent soudain comme les seuls restes épars de la nuit naissante. Je me rappelle très exactement la phrase qui me traversa alors l’esprit : « On dirait un amoncellement de cadavres dans un lit de sang ! ». Mon cœur tressaillit à cette pensée. J’eus peur. Oui, je me mis à trembler pour Kaerion. J’eus simplement peur que cette pensée n’influence le destin de mon amant. Etait-ce un présage ? Lui était-il arrivé quelque chose ? Les amoureux veulent que l’univers entier s’associe à leurs sentiments. Bien sûr, il n’en était rien mais ce type d’interrogations ou de doutes fait partie de l’apprentissage des différents paliers qui vont de l’amitié au plus intense des amours. Cette nuit-là me fit découvrir l’angoisse de perdre sa moitié comme jamais. Pourtant, aujourd’hui, j’en souris et je la trouve délicieuse et charmante. Je pense que ce sont aussi ce type de souvenirs qu’il me faut retrouver pour me ressourcer.

 


 

     Un autre me revient et me fait encore plus sourire car il me montre combien on peut être sotte par amour ! Je me rappelle une nuit dans la pension du collège. Je me demandais si Kaerion était lui aussi en train de penser à moi. Je me mis à chuchoter son nom. Et comme rien dans la chambrée ne changea, je prononçai son nom à voix haute, lentement pour que, où qu’il soit, il puisse m’entendre. Pour moi, c’était comme si je l’avais hurlé ! Mais, si elle résonna ainsi dans ma tête, ma voix était bien trop sourde et grave pour dépasser le stade du murmure. Je me rappelle avoir trouvé son nom magnifique en l’entendant ainsi… Je me rappelle avoir imaginé un oiseau de cristal emportant les sons jusqu’à lui. Je me rappelle cette nuit-là avoir pleuré de honte et de bonheur…

 

     J’insiste sur ces souvenirs car le décès de mon frère a brutalement mis fin à toute cette innocence. Je me souviens combien j’avais trouvé stupides ces petits tourments et combien j’avais cherché à les oublier ! C’est vraisemblablement pourquoi ils apparaissent aujourd’hui si intacts ! Ils me sont maintenant très précieux car ils sont suffisamment insignifiants pour ne pas me blesser en profondeur et me prouvent tout simplement que je ne suis pas si différente des autres. Je m’étonne d’ailleurs d’employer le présent, comme si la petite amoureuse du passé était restée toute proche de moi ! Peut-être parce que je l’envie, peut-être aussi parce que je donnerais toute ma vie pour connaître à nouveau de semblables instants ! Peut-être que le prénom que m’ont donné mes parents m’a-t-il hanté jusqu’à me faire croire complètement différente de mes semblables ?

 

     Tout ceci me paraissait tellement superficiel et je ne nie pas que cela le reste toujours. Seulement, j’assume ces clichés de mon histoire. A choisir, je préfèrerais aujourd’hui n’avoir que ces lieux communs dans ma vie. J’aimerais ne pas avoir souffert comme je l’ai fait. Je n’ai plus de fierté pour nier ce type de détails. En fait, mon refus de les accepter jusqu’à présent souligne finalement beaucoup de superficialité de ma part. Se construire une vie comme je l’ai fait pour en être fière et se tromper à ce point n’a rien de profond. Le plus grave serait d’amplifier ce phénomène ici. Finalement qu’ai-je bâti contre le temps ? Rien ou si peu. Et ce que j’ai fait est sur le point d’être anéanti.

 

     Je crois avoir trouvé ma mission. Bien sûr, si je la poursuis, on pourra certainement y voir à nouveau de l’orgueil. Pour la première fois de ma vie, je ne suis pas certaine que ce soit la véritable raison. Grienlyce pourra me dire son sentiment sur ce point. Je pense que j’avais commencé à construire quelque chose de juste. Bien sûr, je m’accommode peut-être beaucoup avec la notion de Bien et de Mal. Pourtant, au fond de moi, je ne crois pas être dans l’erreur. Malheureusement, c’est le propre de chacun, et la folie des uns est raison pour les autres. Je suis prête à assumer cette folie et verrai bien qui voudra me suivre. D’ailleurs, en voulant suivre ma propre voie, j’ai sans doute fixé la raison de ma condamnation. Plus des personnes me suivront dans mon nouveau projet, plus j’écarterai cette hypothèse. Oui, il me faut partir en conquête. J’espère ne pas me tromper car les conséquences pourraient m’être doublement fatales : je serais beaucoup plus vulnérable aux espions de mes ennemis, et par-dessus tout, je crains de ne pouvoir surmonter un nouvel échec de cette taille dans ma vie. Au plus profond de moi, je sais que je tiens là l’une des seules raisons qui me pousse à poursuivre mon chemin.

 


 

     Je vivais de plus en plus mal ses absences. Il me fallait trouver de quoi remplir ce vide soudain en moi. Quel Dieu aurait pu me faire oublier Kaerion ? Je n’en connaissais aucun !

     C’est alors que mon compagnon réintégra sa garnison pour une longue halte de repos. Nous ne sûmes pas immédiatement les raisons de cette décision, seul quelque chose de grave l’aurait autorisée. Pour l’expliquer, les civils que nous étions ne pouvaient qu’imaginer un nouvel et sombre avenir. Nous n’avions que partiellement raison, car les causes réelles appartenaient déjà au passé. Mais rien de ces rumeurs ne devait me distraire de l’essentiel, j’allais enfin partager le repos de mon guerrier !

     Notre amour franchit très vite de nouveaux paliers. Plus que jamais mes rencontres avec Kaerion donnaient le seul sens à ma vie, du moins le seul qui me faisait supporter mon existence. Il en était un peu de même de son côté. Son sentiment pour moi le dévorait et réciproquement. Nous étions tour à tour comme l’air et le feu, toujours plus avides. Je dois avouer que vivre cette ascension infinie vers l’autre est un défi au temps. Nous vivions à l’unisson dans le même souffle, celui de la vie.

 

     Une inquiétude s’empara de moi. Kaerion semblait me cacher un secret, mon cœur tremblait de le connaître. Et pourtant, au plus profond de moi, je sentais que je n’avais rien à craindre. Au contraire, il avait ce je ne sais quoi du Kaerion enfant, ses silences de carpe revenaient régulièrement s’immiscer entre nous. Sans que je ne m’en rende compte, je retrouvai un court instant l’innocence qui était mienne avant l’échange de notre premier baiser. Des jeux espiègles s’intercalèrent entre nos étreintes. Et, peu à peu, je le sentis prêt à me confier son secret. Il s’y prit de la manière la plus gauche qui puisse être : quoi qu’il pût me dire de blessant, je lui aurais pardonné, quoi qu’il pût me demander, je l’aurais accepté !

     Il était toujours préoccupé à emporter notre amour plus loin sur des rives nouvelles et dignes de sa reine. Et pour lui plaire, il lui apporta une magnifique rose carmin profond. En me la tendant, il me dit en disant de manière très hésitante : « cette couleur te va si merveilleusement… J’ai pensé qu’elle irait très bien dans tes cheveux ». Je ne sais ce qui me prit, mais, en gardant les bras collés derrière moi, je me saisis de la tige avec mes dents en lui lançant un regard pétillant, puis je m’enfuis en courant et en riant. Bien sûr, il partit à ma poursuite et ne tarda pas à me faire prisonnière dans ses bras. Les épines avaient écorché mes lèvres. Il s’approcha de mon visage, puis de mon oreille et me chuchota dans un frisson : « Ta peau est encore plus belle avec ce rouge… Tu me rends fou… Fou de désir, ma délicieuse petite reine… Il faut que je te dise quelque chose… Il s’agit d’un secret… D’un secret que je te cache maintenant depuis trop longtemps… ». Ses lèvres passèrent de mon oreille au creux de mon cou, puis de mon cou à ma lèvre inférieure dont il aspira le sang écoulé. Je ne sais ce qu'il advint de la rose mais tout mon corps frissonna délicieusement et je ne me souciais de rien d’autre.

     Puis il me confia, d’une voix étouffée, avec ses yeux droit dans les miens, qu’il lui arrivait, afin d’accéder à un amour plus grand et digne de moi, de demander de l’aide à Slaanesh, le Dieu sombre du Plaisir, le Dieu chaotique à l’origine de la plus terrible tragédie qu’ait connue notre peuple. Un long silence précéda ma réponse. Je mesurais plus ou moins ce vers quoi nous allions plonger. Mais comment notre amour aurait-il pu avoir le moindre lien avec ces horreurs du passé ? J’acceptai d’autant plus facilement que je pris soudain conscience qu’il y avait moi aussi longtemps que j’avais entendu son appel et que, peut-être, il pourrait soulager mes tourments intérieurs ?

     Un nouveau rêve commença. Je sentis en moi une nouvelle force, un nouveau pouvoir sur les autres : la possibilité de les séduire, de leur mentir comme dans un jeu où moi seule connaissais les règles ! Je compris alors les changements survenus en Soloris, Slaanesh l’avait aussi initiée à son pouvoir ! Ayant le recul sur ce qui était arrivé à mon amie, je préférai rester plus discrète en modifiant le moins possible mon comportement, afin de n’éveiller aucun soupçon. Si j’avais vu ses changements, d’autres que moi pouvaient aussi me découvrir si je suivais son exemple. Au contraire, mon amie me poussait à être plus audacieuse car, lorsqu’elle apprit la nouvelle, nulle barrière ne sembla plus exister entre nous. A cette époque encore, seuls des yeux experts auraient pu deviner son état. Elle employait mille subterfuges pour dissimuler son ventre.

 


 

     Paradoxalement, cette réponse spirituelle m’apporta un grand réconfort et une sérénité totale. Tout mon sentiment de culpabilité et de haine envers moi-même s’évanouit. Je me découvris alors des talents insoupçonnés qui réveillèrent mon orgueil. Je sentais comme une puissance tapie en moi depuis si longtemps que mon destin de reine me semblait à ma portée. Surtout, j’avais la possibilité de le prendre à pleines mains.

     Parallèlement, Kaerion et moi traversâmes une grande période d’insouciance, comme si nos cœurs n’avaient plus de poids à porter, comme si aucun obstacle ne s’opposait à nous. Délicieusement et follement, nous vécûmes un véritable retour aux sources, mon ami n’ayant plus ce besoin impérieux de surpassement. Notre amour s’accrut sans aucun effort ni de l’un ni de l’autre. Je me demande si beaucoup de personnes ont pu sentir pareille ivresse aussi intensément et avec une pareille innocence, à tel point qu’aujourd’hui elle me paraît irréelle.

 

     Je ne saurais dire si mon amour irradiait à ce point car la nature même de mes relations avec les autres se modifia. D’un seul coup, mon entourage réclamait ma compagnie comme s’il voulait partager cette force en moi ou le bonheur qui me submergeait.

     Plus que les autres, Treviline semblait particulièrement touchée et attentive à mes changements. A son contact, tout ce que j’avais en moi de positif et de droit se libérait. Peut-être voulait-elle vivre par procuration ce doux ravissement qui me transportait ? J’en doute, elle était la sincérité même. Je pouvais confier à mes deux amies la totalité des émotions qui m’habitaient alors, chacune ayant droit à un aspect de moi bien distinct. J’avais une dichotomie très nette en moi. Je crois être aujourd’hui en mesure de les concilier en un tout unique. C’est peut-être là tout le défi que j’ai à relever. D’un côté, je recherche l’affection des autres et leur confiance, de l’autre, j’aime séduire de manière à me protéger et me dévoiler superficiellement.

 

     Mais les échanges avec Treviline conservaient une grâce unique qui contribua secrètement à renforcer encore mon amour. Elle savait être attentive, elle savait m’apporter des réponses même dans ses silences, et surtout, je savais qu’à aucun moment elle ne me jugeait. Elle m’offrait tout ce dont était incapable Soloris. Cette dernière me guidait pour parfaire la maîtrise de mon pouvoir et acquérir une lucidité toujours plus aiguë sur les autres. L’une et l’autre étaient devenues très complémentaires mais les moments partagés avec Treviline restaient, avec ceux passés avec Kaerion, les seuls où je baissais ma garde.

 


 

     Curieuse cette obstination à vivre coûte que coûte, je dirais même qu’elle me paraît amusante. Jamais je ne me serais crue si volontaire. Alors que tout autour de moi s’effondrait, je me suis battue. Alors que j’étais réduite à l’état d’animal, j’ai survécu. Et aujourd’hui, alors que je mesure l’étendue de mes erreurs et l’effondrement de toutes les valeurs qui me guidaient, je n’envisage pas autre chose : vivre ! Pourtant certains trouveraient ici la marque d’une suprême lâcheté, mais en toute sincérité, je ne crois pas. La résignation est un puissant moteur d’actions qui produit une force insoupçonnée et voilà la seule énergie qui me fait encore avancer.

 

     Il est sans doute fréquent qu’en de pareilles circonstances la vie paraisse bien absurde. L’humour noir et féroce de ce qui m’arrive ne m’échappe pas, je dirais presque que je l’apprécie et que j’en suis même flattée. D’ailleurs un large sourire orne mon visage en écrivant ces lignes comme si c’était l’humour le plus fin et le plus subtil que j’ai connu. Qu'étais-je sinon une poussière orgueilleuse et insignifiante qui l’ignorait ? Je remercie mes poursuivants de me prouver le contraire. Je sais ainsi qu’il importe à certains que je reste encore de ce monde... Comment lutter contre ce qui, à la lecture de mon histoire, me paraît d’une implacable logique ? Mon histoire a des ressorts puissants et je m’aperçois que tout concourait à une telle chute.

 

     Plus je raisonne, plus ma lucidité me chuchote d’abandonner, et pourtant plus je sens tapi au fond de moi quelque chose d’éminemment concret qui me pousse à toujours me battre, à continuer mon chemin et à trouver ma propre voie. Je n’en saisis peut-être pas encore le langage ni les formes, ni où cela me conduira mais je sens comme un nouveau souffle, beaucoup plus secret et plus fragile, qui cependant m’apporte un air très pur, presque enivrant. Voilà pourquoi je ne me rends pas, voilà pourquoi j’écris encore, voilà pourquoi je ris ce soir.

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