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Groenland

Les quatre agents partirent encadrés d'une dizaine de gardes armés jusqu'aux dents et furent ainsi guidés à travers un dédale de couloirs et d'escaliers. Plus ils leur semblaient approcher du but, plus l'air et les lieux devenaient humides. Ils suivirent quelques conduites d'eau pendant un moment lorsque les hommes les précédant se figèrent et se retournèrent. Ils remarquèrent alors une grande porte en acier blindée, encastrée dans le mur. Celle-ci s'ouvrit avec une légère dépressurisation sur une salle baignée dans l'obscurité.

Les agents se demandaient à quel moment ils pourraient tenter quelque chose pour échapper à leur funeste destin. Trop de soldats autour pour le moment mais après, y’en aurait-il plus ? Les gardes à l'arrière les poussèrent de leurs HC8 à l'intérieur.

_ Bon séjour !

La porte se referma sur leurs vieux rires de primates. Tetsuo grommela :

_ Et bien sûr pas de lumière. Aziz !

Naïa se retourna.

_ Aziz ?

Des stroboscopes s'allumèrent et ils purent distinguer par intermittence trois bassins les entourant ainsi qu'une deuxième porte au fond de la salle. Celle-ci était quelque peu cachée par deux rangées de piliers soutenant le plafond situé à plus de dix mètres. Une voix s'éleva alors, résonnante, à travers la salle. Eisen commençait à croire que Naem avait un penchant pour les voix venues de nulle part, sûrement en référence à ce qui avait été fait auparavant sur le mont Sinaï…

_ Bienvenue dans la Cathédrale ! Les bassins à vos côtés et au centre sont remplis de biodisrupteur. Vous voici donc exposés et contaminés. Vous verrez néanmoins au dessus de la deuxième porte une boule de verre contenant de l'acide et une mallette renfermant quatre seringues d'antidote. Nous allons à présent faire entrer vos adversaires en espérant qu'ils ne vous importuneront pas trop…

La voix reprit après un bref silence, sur un ton joueur :

_ Oh, j'oubliais : la salle est en semi apesanteur, garde aux mouvements brusques !

Les strobos furent coupés remplacés par des lumières rouges qui éclairèrent les bassins et firent apparaître une foule de soldats surexcités dans leurs gradins, protégés par des vitres blindées de part et d'autre de la salle. Les lumières révélaient des murs en béton armé rouillé… il semblait qu'un étage était présent avant, mais seuls en restaient quelques blocs de bétons armés retenus par leurs tiges de fer.

Puis les lumières des gradins s'atténuèrent… ou était-ce les néons fixés au plafond par de longues chaînes qui se commutèrent dans de grands claquements. D'abords ceux au dessus des agents, puis les uns après les autres, les éclairages tracèrent le chemin jusqu'à la double porte au fond de la salle, révélant une douzaine de gros bras vraisemblablement contaminés depuis longtemps. Ceux-ci ne s’étaient sûrement pas déplacés pour enfiler des perles, songeait Eisen.

Certains avaient des massues et l'un d'entre eux, vraisemblablement le leader, tenait un bâton sur lequel, relié par une chaîne, un poids d'acier pourvu de pics métalliques oscillait lentement. Si leur accoutrement pouvait aisément faire penser à des naufragés, leurs chaussures, elles, étaient métalliques et manifestement pourvues d'aimants qui les retenaient au sol, sur l'unique grille qui les séparait des bassins. Les malabars relevèrent la tête et scrutèrent le décor avant que leurs yeux ne tombent sur les agents du CRIJ. Leurs visages se déformèrent en un petit rictus au coin de leurs lèvres. Si les futures victimes avaient pu s'approcher sans crainte, elles auraient sûrement décelé une petite flamme – du type feu de forêt – dans les yeux de leurs adversaires, signalant que les quelques neurones qui leur restaient n’étaient pas destiner au tricotage. Ceux-ci entamèrent la distance qui les séparait de leurs proies. Le "jeu" commençait.

Naïa et Eisen cheminèrent sans mouvements brusques et se plaquèrent derrière les premiers poteaux, évitant de partir dans les airs de façon incontrôlée au risque de prendre un bain. La semi apesanteur leur donnait l'impression de nager dans une piscine, les poussant à étendre les bras et porter leur poids en avant pour avancer. Tous deux prirent une impulsion, leurs bras glissant le long des piliers, les envoyant directement au plus haut de la salle sans que les brutes ne semblent s'en apercevoir. Puis ils s'agrippèrent à leur poteau et entamèrent lentement mais sûrement la distance qui les séparait de la porte du fond, au dessus de laquelle était fixé leur salut. Il leur fallait absolument une dose de l'antidote avant même de songer au combat dont ils ne pouvaient connaître l'issue. Quelque part, le fait qu’ils aient encore leur mot à dire avant de passer l’arme à gauche suscitait un début d’espoir en chacun d’eux.

Eisen arriva au dernier poteau le séparant de la porte du fond. Il surplombait les brutes fixées à la grille de fer qui levèrent les yeux, impuissantes. Facile : il ne lui restait plus qu'à prendre une dernière impulsion pour s'accrocher à la boule de verre. Il se retourna et fit signe à Naïa qu'il s'en chargeait. Celle-ci le signala à Noé et Tetsuo qui commencèrent à s'approcher des brutes pour faire diversion.

Eisen se concentra sur la boule et bondit en avant toujours à quelques centimètres du plafond. En semi apesanteur son saut était digne d’un ralenti de Séries B. Il entendit Naïa pousser un cri derrière lui et n'était plus très loin de la boule de verre lorsqu'il aperçut à sa droite, à même hauteur, la gueule cassée d'une des brutes qui avait détaché ses boots pour le rejoindre dans son ballet aérien. Ce dernier tenait sa massue à bout de bras tel un joueur de base ball. Eisen se contorsionna tant bien que mal pour éviter le coup qu'il prit finalement entre les côtes. Toujours à quelques mètres de hauteur son corps se replia et partit percuter la vitre le séparant des gradins avant de retomber lentement vers le bassin de biod.

Son choc contre les panneaux de verre provoqua le délire des soldats spectateurs. Ceux-ci vraisemblablement ivres, drogués et dans un état plus que second, tapaient contre les vitres, lançaient leurs bières et s'écrasaient les uns les autres pour faire don à Eisen de tous les gestes obscènes qu'ils connaissaient. Il se rattrapa de justesse à un mince parapet, les jambes se balançant dans le vide, au dessus du bassin de biod. Mais en fait de mur de béton, ses pieds heurtèrent une grille de fer retenant trois chiens eux aussi contaminés de longue date, qui se mirent à aboyer violement. Leurs sourds grognements et claquements de dents amplifièrent le mal de tête d’Eisen.

Dans sa "tribune" privée, Naem contemplait d'un œil ravi et sadique la partie. Il fallait bien défouler les soldats qui commençaient à dépendre de la violence et de tout ce qui se rapportait aux effusions de sang. Parfois il avait presque honte d'être à la tête d'une telle bande de dégénérés mais ses soldats avaient été entraînés comme de véritables machines à tuer ou fait leurs preuves lors de la pulsion des russes. A présent, le Nouveau Monde payait l’éducation de ses troupes.

Naem souleva un petit clapet recouvrant un poussoir et déclencha au passage une sirène. Les soldats entrèrent dans une folie démesurée frappant des pieds et des mains les gradins et la vitre qui, heureusement pour eux, était blindée, criant à tue tête et encourageant leur supérieur à presser sur le bouton noir. Celui-ci esquissa un sourire en voyant que les agents du CRIJ avaient réussit à projeter trois des brutes dans les bassins de biod, les assommant par le choc du contact avec le liquide toxique. Les victimes infusaient à présent sur le ventre : il était temps de compliquer le match.

Naem pressa fermement le bouton poussoir.

Les lumières de la cathédrale s'éteignirent et des néons orange placardés dans les coins de la salle prirent le relais. Les lampes suspendues au plafond virèrent à la lumière noire. Les yeux et les dents des brutes devinrent blancs, le biod prit une couleur orange vif et, cerise sur le gâteau, les grilles de part et d'autre de la salle s'ouvrirent. Les agents se figèrent. Un silence impressionnant fit place à la furie des soldats, alors que les six chiens sortirent d'un bond de leur cage. Oui, Naem était fier du spectacle qu’il était capable de donner à partir de simples vestiges de laboratoire chimique.

Noé qui avait récupéré une masse d'arme sur le corps d’un adversaire, éclata la tête d'un des molosses à la sortie de sa cage. Naïa, toujours au somme d’un poteau, reprit une impulsion et profitant du désordre sauta de pilier en pilier vers la boule de verre. Puis elle brandit la batte de base-ball qu'elle avait prise à un lourdaud qui reposait à présent au fond d’un bassin. Elle fixa la boule de verre et sauta de tout son long, la batte au dessus de sa tête, puis frappa de plein fouet la boule de verre qui déversa son acide. À la lumière noire celui-ci rayonnait d'un vert intense lorsqu’il se répandit sur deux brutes qui tentaient de défaire leurs boots.

Les deux malabars poussèrent d’horribles vagissements alors que Naïa attrapait au vol la mallette tant convoitée. Malheureusement de l'acide subsistait sur la poignée et elle ne put s'empêcher de hurler elle aussi, serrant malgré tout de plus en plus fort l'attaché case qui renfermait leur sauvegarde. Elle commença à perdre de l'altitude et ne pouvait que contempler une autre brute qui attendait sagement qu'elle se pose pour lui mettre la main dessus. Naïa doutait fermement que ce soit pour un câlin.

Eisen reprenait ses esprits sur le parapet et en relevant la tête, comprit de suite que le combat ne jouait pas en leur faveur. Noé continuait de massacrer les chiens, trois étaient morts, deux autres avaient prit un trop grand élan et continuaient leur course en apesanteur, alors que le dernier s'attaquait à une des brutes. Tetsuo venait de se faire plaquer contre le poteau faisant face à la seconde porte par deux brutes qui souriaient d'un air victorieux et entreprirent de le rosser.

Eisen se trouvait à deux mètres de la grille, conservant un équilibre précaire sur le petit parapet sous les vitres des gradins et au dessus des cages aux chiens puis du biod. Il pouvait difficilement rejoindre ses coéquipiers sans risquer de se vautrer dans le biod. Les deux chiens volants venaient de se poser devant Noé alors que Tetsuo prenait coups sur coups, maintenu contre le poteau. Naïa tombait lentement et inexorablement vers le lourdant qui tardait de l’accueillir. Dans les gradins les soldats s’étaient levés et brandissaient leurs bouteilles en beuglant des insanités. Des mouvements de foule agitaient ces trois ou quatre cent truffions logés dans les tribunes qui entouraient la salle. Les agents du CRIJ étaient revenus en arrière au temps des arènes où les bains de sangs faisaient partie des loisirs cultes quand, subitement, un évènement inattendu de tous eut lieu.

La porte d'entrée des brutes explosa, le malabar lui faisant face, sur la pointe des pieds et la langue sortie, effleurant pratiquement Naïa, se prit le battant dans la figure le projetant contre ses congénères qui retenaient Tetsuo. Libéré de ses tortionnaires celui-ci tomba à genoux, tandis que Naïa, qui avait été touché par le battant aux jambes, effectuait une rapide acrobatie avant de toucher violemment le sol. Sonnée elle lâcha la mallette qui rebondit puis tomba vers le bassin de biod au dessus duquel Eisen se maintenait toujours. Celui-ci bondit et agrippa l’attaché-case avant de le relancer vers ses coéquipiers.

Mais son saut était trop court et ses mains ne firent qu'effleurer le rebord de la grille. Noé se jeta en avant pour lui agripper les poignets, mais les pieds d’Eisen trempaient déjà dans le biod. Un mouvement sonné de la tête d’Eisen accusa le choc de son corps avec le produit toxique.

Dans les gradins, les soldats ne comprenaient pas trop ce qui s’était passé et Naem encore moins. Celui-ci se leva et cria à ses troupes d'aller vérifier l'entrée de la salle. Malheureusement la plupart d'entre eux tenaient mal sur leurs pieds et ne purent qu'activer l'alarme. D’autres qui avaient atteint la porte des tribunes se rendirent comptent qu’elles étaient verrouillées.

Dans l’arène Noé retenait toujours Eisen qui avait perdu connaissance suite à la rencontre de ses membres inférieurs avec le biod. Tetsuo crachait du sang et ressentait déjà les premiers effets de la contamination. Sa vue se troublait ainsi que ses pensées. Les trois brutes qui l’avaient roué de coups se relevèrent, firent face à la porte d'où émanait une dense fumée alors que les chiens avançaient eux aussi, lentement et d'un air supérieur, jaugeant leurs proies désorientées, sans distinction de camp. Le combat reprenait.

De la fumée de l’explosion sortit une femme en uniforme de la CITL, coiffée d'une casquette couvrant ses yeux et cachant son identité aux soldats,  tenant à bout de bras un Desert Scorp. Elle sortit de sa poche un fumigène qu'elle craqua tout en marchant à travers les cadavres. Les brutes tombèrent une à une sous le feu de l'arme. Naïa ne comprenait plus rien et Tetsuo s’était avachi au sol à la merci des chiens qui se servaient des poteaux pour éviter les balles de leur nouvel adversaire. Qui a dit que le biod diminuait les facultés mentales ? songeait-il. Les chiens s'écartèrent pour entourer la militaire qui avançait, agitant le fumigène de l'autre main pour les tenir à distance. Elle scruta sa montre.

_ Douze minutes ! fit-elle à l'attention de Naïa, une injection dans la nuque pour tout le monde, il est encore temps ! Dépêchez vous !

Naïa ouvrit la mallette puis s'approcha de Noé qui terminait de remonter Eisen sur la passerelle. Sa vue se troublait elle aussi. Dans la nuque. Il fallait viser correctement. Ne pas y aller trop fort. Elle sentait aussi que la fatigue disparaissait, que ses muscles noyés d'adrénaline n’allaient pas tarder à trembler et qu’elle avait du mal à garder ses idées claires. Elle se frotta les yeux, inspira à fond et fit l’injection à Noé. Il lui rendit la pareille quelques secondes plus tard, bien qu'ayant aussi le regard trouble et les membres flageolants. Il tourna la tête vers la femme, arrivée de nulle part, ou plutôt entrée par la porte il ne savait comment.

_ Angie, soupira-t-il à la fois de soulagement et de détresse.

Serrant la tête de son coéquipier toujours inanimé contre lui, ses pensées furent interrompues :

_ Secoue-toi Noé ! répondit-elle, autoritaire.

Elle tira Tetsuo d'une main vers la sortie, brandissant toujours son arme vers les bêtes qui contournaient le fumigène jeté au sol.

_ Je n'ai pas beaucoup de munitions !

Elle jeta un rapide coup d'œil sur le compteur de charge à son poignet.

_ Il ne me reste que trois balles !

Naïa fit une injection à Tetsuo puis prit la dernière seringue dans la mallette avant de relever lentement la tête vers Noé :

_ Cassée, murmura-t-elle. Puis la voix tremblante : Elle est cassée !

_ Quoi ? répondit-il hagard.

Elle frissonna :

_ La seringue pour Eisen est brisée ! Elle a dû se casser pendant le combat.

_ Nous ne pouvons plus rien pour lui, coupa Angie, un contact avec le biod est irréversible. On doit quitter les lieux au plus vite ! ajouta-t-elle en observant les soldats stones et hébétés.

Naïa parcourait les lieux du regard. Les militaires étaient figés, certains au sol complètement stones, d'autres debout, écarquillant les yeux bouches bées, ne sachant que faire enfermés dans leurs gradins. Angie couvrait toujours les lieux et abattit une des bêtes qui s'était trop rapprochée. Les deux autres faisaient mine d'attaquer pour la décontenancer.

Noé restait près d’Eisen cherchant un moyen de le récupérer. Il l’avait connu il y a si peu de temps et lui devait déjà la vie quand il l’avait amené à une guérisseuse peu avant leur entrée dans cette base. Ses sentiments étaient biaisés, comme flous, les images se télescopaient dans sa tête et il se rendit compte que depuis l’entrée dans la salle, sa concentration avait fait passer au second plan le coup de marteau qu’ils subissaient en étant exposés au biod.

_ Ils arrivent ! cria Angie. D’autres arrivent par le couloir il faut y aller !

Elle se retourna et brailla à Noé de se remuer le train sans quoi sa présence n'aurait servit à rien. Celui-ci se leva péniblement et endossa Tetsuo dévisageant une dernière fois Eisen. Tous sortirent de la salle, Naïa en tête suivie de Noé et d'Angie qui marchait à reculons. Elle jeta un dernier coup d'œil au Colonel Naem. Celui-ci avait ordonné de briser les vitres et ses soldats s’échinaient à faire fonctionner leurs armes.

Eisen relevait lentement la tête fixant Angie. Il s'accrocha à la grille et tenta de se relever. Celle-ci, ne connaissait pas cet homme et pourtant ne pouvait que prendre pitié de lui. Du sang s'écoulait du coin de sa bouche et ses yeux étaient plus que rouge. Non, ils ne pouvaient plus rien pour lui. Il y a quelques minutes il était encore un soldat surentraîné au mieux de ses capacités et à présent ils le devaient sur le champ de bataille, irrécupérable. Le contact avec le biod sonnait ses victimes plus qu’une simple exposition… Même s’ils avaient tenté quelque chose, Eisen serait passé en l’espace de quelques heures par des crises de spasmes à des accès de violences décuplés avant de finir par mourir d’un arrêt cardiaque.

Pendant ce temps, les deux chiens contaminés avançaient en toute confiance vers Angie et n'allaient pas tarder à lui bondir dessus.

_ Courrez ! cria-t-elle, se retournant et prenant la suite de Noé.

Après quelques mètres, entendant les chiens s'élancer, elle pressa le bouton sur la crosse de son arme. Les projectiles qu'elle avait tirées explosèrent et transformèrent la salle en bain de flammes ardentes. Les explosions soufflèrent les vitres que les soldats avaient fragilisées par leurs tirs, propulsèrent les chiens hors de la salle, carbonisés. Rien dans l'arène n’aurait pu survivre à une telle déflagration.

Ne leur restait plus qu'à trouver un moyen de sortir de la base.

À présent, tous couraient derrière Angie qui avait repris la tête et les guidait à travers un dédale de couloirs et d'escaliers. De temps à autres elle marquait un temps d'arrêt, réfléchissait, laissant le temps à Noé qui peinait à soutenir Tetsuo de les rattraper, puis optait pour une direction alors que les pas des soldats qui les poursuivaient commençaient à se faire entendre.

Tetsuo avait toujours le regard embué et l'esprit brouillé. Était-ce l'agent toxique, le sérum antidote ou ses blessures ? Pourtant le biod, il le sentait, lui permettait de récupérer peu à peu de ses forces. Après un certain temps, il profita d'un nouvel arrêt d'Angie pour signifier à Noé qu'il se sentait capable de courir seul. Celui-ci souffla et jeta un regard à sa sœur qui en disait long sur sa reconnaissance, exprimée au nom de tous. Angie sortit un disque de sa poche et l'agita vers Tetsuo :

_ Le code source de l'Ange noir… crois-tu que ça pourrait aider ? lui fit-elle.

_ Mais comment sais-tu que…commença Noé.

_ Plus tard.

_ Oui, je pense que je pourrais… ça devrait suffire, répondit l'intéressé. Inutile de rester ici, je pourrai le faire plus tard.

Ils repartirent pour quelques dizaines mètres avant de s'arrêter devant un ascenseur. Angie frappa trois coups brefs puis deux autres sur la porte qui s'ouvrit presque aussitôt. Une tête sortit par l'ouverture et sourit aux agents du CRIJ.

_ Dwaïn ? s'étonna Naïa.

_ Plus tard, coupa Angie. Tout est prêt ?

_ Oui ma chérie, j'ai aussi réussi à activer les portes coupe feux. Ca les ralentira encore un peu plus.

_ Chérie ? démarra Noé.

_ Plus tard ! fit Naïa se retournant… c'est leur devise.

Tous entrèrent dans l'ascenseur pour descendre de deux niveaux dans la base. Personne ne parlait. Angie tapotait sa cuisse avec son arme, réfléchissant aux détails de leur évasion. Les trois agents du CRIJ tentaient de mettre de l'ordre dans leurs idées, essayant d'assimiler la disparition d'Eisen tandis que Dwaïn fixait l'afficheur qui décrémentait les étages. Une tonalité annonça l'ouverture des portes qui les libérèrent ainsi dans un gigantesque hall ouvert sur l'océan.

Devant eux des grilles assemblées en passerelles se séparaient en quatre voies d'une cinquantaine de mètres guidant à la vingtaine d'appontements d'intercepteurs du Nouveau Monde. Une trentaine de mètres plus bas des soldats entrèrent en trombe dans le hangar où autant de vaisseaux étaient stationnés cherchant les fugitifs des yeux. Dwaïn s'était bien gardé de les amener à l'étage du dessous, au niveau de l'eau, sachant que le poste de contrôle des envols s'y trouvait.

Angie et Dwaïn conduirent le petit groupe dans un intercepteur à part Noé qui remarqué l'entrée de Naem dans une des salles leur faisant face. Celui-ci braillait ses ordres aux quelques opérateurs qui s'acharnaient sur leurs ordinateurs à tenter de rouvrir les portes de leur étage. Il tenait une compresse contre son crâne, sûrement blessé lors de l'explosion des vitres dans la cathédrale. Il semblait que le colonel avait d'ailleurs du mal à conserver ses yeux en face des trous. Noé plongea alors la tête et le bras dans le vaisseau puis agrippa le Desert Scorp au ceinturon de Dwaïn.

_ Il est chargé ?

_ Oui mais on doit y aller là…

_ J'ai oublié des bagages.

Naïa s'affairait déjà à démarrer le vaisseau de sa main valide quand ils entendirent des coups de feu, des bris de glace, d'autres coups de feu puis des rafales ricochant contre les passerelles. Naem tomba alors dans le vaisseau la tête la première, assommé, suivit par Noé.

_ En route ! Ne t'en fais pas pour lui, il a la tête dure, ajouta-t-il à l'attention de Dwaïn qui fixait Naem.

Puis à l'attention de Naïa :

_ Tu veux peut-être rester plus longtemps, voir s'ils ne peuvent pas nous payer un coup pour se faire pardonner ?

_ Co… Comment avez-vous pu… ? bégaya Dwaïn.

_ Ses soldats ne savent même pas ce qu’ils font, tous plus imbibés d’alcool les uns que les autres et puis il n’y avait que quelques fonctionnaires avec lui… Je crois qu’il m’en voudra d’avoir été un peu couard sur ce coup là…

_ Couard ? fit Angie.

_ Ils ferment la grille, coupa Naïa alors que les griffes de maintien libéraient le vaisseau de son appontement.

L'immense et robuste grille de minium descendait effectivement vers l'eau et continuerait sûrement sa course vingt mètres en dessous leur coupant ainsi toute option de fuite.

_ C'est étanche ? demanda-t-elle à voix haute alors que le vaisseau prenait de la vitesse vers la sortie.

Ils avaient encore une trentaine de mètres à parcourir sous la mitraille des soldats avant de l'atteindre, mais la grille toucherait sûrement l'eau à ce moment.

_ Ben, il est pas amphibie mais quand il pleut ça va… hésita Dwaïn ne sachant trop que répondre.

_ Prenez une bonne inspiration alors !

Le vaisseau plongea quelques mètres sous l'eau avant d'en ressortir hors de la base quand la grille toucha lourdement le fond du bassin. Les intercepteurs du Nouveau Monde avaient beau être très rapides ils ne pouvaient malheureusement pas voler à une latitude de plus d'un kilomètre et encore moins gagner l'espace. Ils prirent alors de la vitesse en direction des côtes anciennement européennes pendant que tout le monde prenait place et faisait l'inventaire de ses blessures.

Naïa tapotait gauchement sous le tableau de bord de sa main blessée.

_ Tu cherches quelque chose ? demanda Dwaïn.

_ Les boîtiers de localisation.

_ Désactivées, annonça-t-il fièrement. De toute façon, les postes informatiques de localisation n'étaient pas encore opérationnels.

_ Chaque jour je me rends compte du bien fondé d'être avec toi, fit amoureusement Angie.

_ C'est sûr qu'il fait bien les choses, reprit Naïa. Mais pour le plein c'est une autre histoire… Je sais pas si on atterrira ou s'il faudra amerrir.

Dwaïn accusa le coup en se pinçant les lèvres :

_ En effet, je l'avais pas mis sur ma liste.

Personne ne releva le commentaire et Dwaïn crut que tout le monde doutait de ses capacités.

_ Ecoutez, je suis désolé, je ne suis pas pilote mais soldat. Angie m’a prévenu ce matin de ce que nous allions faire et j’ai déjà failli me faire prendre quand j’ai récupéré les codes de l’Ange, alors j'ai sûrement…

_ Ne t’en fais pas, ils ne t’en veulent pas, lui glissa Angie dans l’oreille, sinon ils te l’auraient dit. Tu as fait du très bon travail.

Tetsuo s'assit dans le siège passager et tapota les jauges plus machinalement que pour détecter une éventuelle défaillance.

_ On est encore loin ?

_ A présent, cinq cent kilomètres.

_ Et on a du carburant pour combien ?

_ A peu près quatre cent, quatre cent cinquante… estima Naïa en scrutant le moniteur. Je pourrais réduire la vitesse mais ce serait au risque d'être rattrapés par des vaisseaux qui ont le plein. Et nous n'avons pas non plus de lest à jeter.

Elle sourit amicalement à Dwaïn qu'Angie rassura d'une main sur l'épaule et secouant la tête.

_ C'est un peu juste. Et avec l'élan ? proposa Tetsuo.

Naïa ne répondit pas.

Un peu plus d'une demi-heure plus tard les moteurs commencèrent à avoir des rater avant de finalement se couper totalement quelques minutes après. Tout le monde retenait son souffle alors qu'ils perdaient lentement de l'altitude. Naïa coupa les alarmes et autres avertisseurs sonores du vaisseau qui avaient entamé leur concert. Dans le brouillard environnant ils ne pouvaient rien distinguer à part la zone sombre qu'était mer se rapprochant lentement sous eux. Tous retenaient leur souffle, Tetsuo s'agrippait au siège, Angie à Dwaïn, Noé au siège de Naïa, Naïa au manche… Naem restait étendu sur le sol sans aucun signe de vie apparent…

Ils pouvaient entrevoir clairement les vagues quand Noé aperçu une trace sombre et diffuse à l'horizon.

_ Les côtes ! s'écria-t-il.

Naïa activa le léger bouclier du vaisseau et réparti son action de sorte à amortir les chocs plutôt que de les repousser totalement. Faisant ainsi elle espérait qu'il tiendrait quelques coups de plus. L'intercepteur percuta alors quelques secondes plus tard la surface ondulée de l'océan et ricocha violement une dizaine de fois, projetant dans tous les sens ses occupants, avant de terminer sa course sur la plage et se figer dans une dune. Personne ne bougea, attendant une nouvelle secousse…

Ils commencèrent à se relever tant bien que mal, la mousse expansive ayant en partie rempli le cockpit, atténuant les secousses que le bouclier n'avait su gérer. Tous sortirent péniblement de l'intercepteur, Naem encore sonné fut étalé sur la plage, Noé lui ayant lié les mains dans le dos. Ce dernier contemplait sa prise avec fierté.

_ On est bien avancés, critiqua Angie jetant un œil alentours.

Naïa commençait à ressentir la douleur de sa brûlure à l'acide. Le biod ne faisait plus effet, ce qui était bon signe, mais ne l'anesthésiait plus. Dwaïn pris une valise de secours dans l'intercepteur, en sortit un strip organique qu'il appliqua sur sa paume.

_ Dans une ou deux heures il n'y paraîtra plus. Il restera tout de même une cicatrice.

_ Que fait-on maintenant ? fit Tetsuo se massant le crâne.

Noé réfléchit quelques instants puis répondit :

_ On cherche un moyen de rejoindre l'Asie orientale et plus particulièrement Canton, où se trouve le siège de l'assemblée de l'Asie nouvelle. Nous n'avons pas d'autre choix que de prendre partie.

_ Pourquoi ne prévenir que l'Asie ? Et le Nouveau Monde ? Je sais que ce n'est pas une nation brillante mais...

_ Parce que Naem est toujours partisan du plus fort. Il nous a expliqué vouloir anéantir la population mondiale, mais je pense plutôt qu'il voulait fournir le biod au Nouveau Monde et garder le reste pour éviter de se faire doubler. Il souhaitait laisser Akdov s'occuper du sale boulot avant de prendre sa place. Son intérêt est là, je suis persuadé que passer sa vie avec une nation à sa botte est plus agréable que de tenter de revenir de l'âge de pierre. Maintenant c'est Oria qui se charge de tout. Il nous faut donc joindre l'Asie nouvelle car elle apprendra bien assez tôt que nous tenons son fiancé et elle hésitera alors à frapper l'Asie de son propre chef.

Il jaugea ses coéquipiers et vérifia qu'ils étaient capables de se mettre en route.

_ Nous devons quitter la côte au plus vite pour éviter les troupes du Nouveau Monde qui ne vont pas tarder à arriver.

_ L'Ange Noir devrait arriver à maturité dans une vingtaine d'heures. Il me faut donc le déprogrammer au plus vite sans quoi les troupes du Nouveau Monde seront le dernier de nos soucis, ajouta Tetsuo.

_ On pourrait aussi établir une distance de sécurité avec Noé, ajouta Naïa sarcastique. Quelques dizaines de kilomètres suffiraient.

Tetsuo sortit de sa poche le disque que lui avait donné Angie :

_ Il a un peu subit dans l'atterrissage mais je pense pouvoir effectuer le travail à temps.

_ Il nous faut l'accord de chacun... repris Noé. Nous trahissons ainsi la CITL, mais je crains qu'elle ne soit réellement infiltrée et nous pouvons d'ores et déjà considérer qu'on ne peut s'y fier.

_ Ne pouvons nous pas prévenir directement l'Assemblée en leur téléphonant ? proposa Dwaïn.

_ Nous sommes sûrement déjà fichés comme faisant preuve de déloyauté par Oïc, répondit Naïa, n'oublie pas qu'il a le bras long, trop même.

_ Mais Noé n'est-il pas une personnalité importante du CRIJ ? risqua Dwaïn. Nos confrères ne vont tout de même pas le croire !

_ C'est bien plus compliqué...

_ Mais que s'est-il passé pendant tout ce temps ? J'ai infiltré l'Armée Nouvelle il y a un an maintenant et je n'ai quand même pas raté tant de choses ? s’étonna-t-il.

_ On en parle plus tard si tu veux bien... éluda Naïa.

Noé resta silencieux quelques secondes puis s'assura que chacun suivrait. Tous acquiescèrent sans objection. Tetsuo crut bon d'ajouter qu'il avait toujours souhaité visiter l'Asie.

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