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     Posant leurs pieds prudemment sur le sol couvert de feuilles humides, deux êtres avançaient, dans un passage dégagé de la forêt d’Olèn. Le plus petit des deux, tenait une hache suffisamment grande pour terrasser un ours, mais dont le tranchant brillant et lisse trahissait la virginité.

Son armure de plate étincelait, et même si son poids ralentissait la démarche peu assurée de son porteur, elle lui donnait la confiance de faire face à la charge d’un sanglier katorien. Son compagnon, beaucoup plus grand, était, quand à lui, protégé intégralement de carasc. Sa main droite gardait un arc de très bonne facture, dont les symboles gravés à même le corps reluisaient comme si l’arme avait été ciré et lustré avec un soin tout particulier, tandis qu’à sa gauche pendait un fourreau de cuir vernis, d’un noir si profond qu’il contrastait avec les anneaux d’or attachés à la poignée de l’épée, dans l’obscurité grandissante de la forêt. Chacun avec un sac énorme dans le dos, et une torche à la main, ils continuaient leur route, fixant les ténèbres dans l’espoir d’y découvrir la fin de leur parcours. Le nain serrait les dents, prêt à mordre un quelconque agresseur, alors que l’elfe restait à l’affût du moindre son, bénissant Aladar * d’avoir des grandes oreilles. Chaque arbre était une étape, qu’ils franchissaient en découvrant avec dépit qu’un autre les attendait derrière. Ils ne savaient pas où ils allaient, mais ils y allaient quand même…

     Autour d’eux, des bruits se faisaient parfois entendre. Un buisson frétillant, un courant d’air enragé, un arbre bavard étirant son écorce au point de la faire craquer. Le nain voyait partout des ombres roder, et tournait la tête frénétiquement dès qu’une d’entre elle semblait disparaître derrière un amas de feuilles. Leurs pas devenaient moins sûrs au fur et à mesure qu’ils s’enfonçaient dans les bois. Une idée fixe les retenait pourtant de faire demi-tour, et les forcer à poursuivre leur route en oubliant toutes les illusions de danger qui ne cessaient de les agresser depuis que la nuit était tombée. L’elfe, tout en marchant, prenait un petit livre, une sorte de journal, qu’il lisait succinctement, manquant à plusieurs reprises de trébucher sur une racine haute, ou un petit rocher, tellement absorber par la lecture, chuchotant des mots qu’il répétait sans cesse. Cela lui permettait d’oublier quelques secondes ce sentiment malsain qui l’envahissait de plus en plus : celui d’être épié. Il en était sûr, ses yeux ne pouvaient l’avoir trahi lorsqu’il avait aperçu ces deux pupilles reptiliennes dans le plafond noir de branches. Le regard avait reflété la convoitise d’un repas fraîchement préparé. Ils étaient devenu le gibier de cette chasse interminable, et cette pensée crispait les membres du jeune elfe, qui tentait vainement de cacher son angoisse à son partenaire de mission.

     Un tunnel de branches se présenta alors devant eux. Ils s’arrêtèrent un instant, hésitant pour la première fois à changer de sentier. Derrière eux, il n’y avait rien, la forêt s’étant mué en un mur de néant insondable, et devant la masse gigantesque qui s’étendait derrière cette entrée étrange, ils supposèrent qu’il s’agissait là de l’aboutissement de tous leurs efforts. Sans rien dire, ils s’élancèrent. L’elfe dû courber l’échine pendant plus de cent mètres, jusqu’à parvenir à une sorte de salle où le plafond était plus haut. Les branches formaient un véritable mur empêchant même le son et l’air d’y pénétrer. Leur visage en sueur et fatigué après tous ces jours de marche, commençait à marquer des signes de découragement. Plus aucun mots ni aucun sourires n’étaient sortis de leur bouche depuis plusieurs heures, et parfois leur regard sombrait vers le sol, fonçant alors droit devant, acceptant une fatalité contre laquelle il ne s’était pas attendu de lutter en se lançant dans cette quête. Pourtant, ils n’abandonnaient pas. L’elfe réajustait de temps en temps ses pièces d’armures, ainsi que les lanières de son sac, comme pour marquer un nouveau départ, reprenant ainsi son regard fier et sûr de lui. Le nain changeait de main pour tenir son arme puissante, et poussait un petit cri de rage, posant alors devant lui des pas investi d’une détermination sans pareille. Mais au bout de quelques minutes, la résignation regagnait sa place. A la fois écrasés par leurs amures, et épuisés de traîner au sol leurs armes magnifiques, le nain et l’elfe erraient dans le tunnel plus qu’ils ne le conquéraient pour atteindre leur destination finale. Leur seul espoir résidait dans les torches, lueurs en constant déclin, qu’ils tenaient, tremblant, mais portaient en avant comme des boucliers de lumière devant l’assaut incessant des ombres.

     Le temps ne s’écoulait plus, et l’air qu’il respirait se raréfiait lentement. Les branches se ressemblaient toutes, et le nain frappait nerveusement avec sa hache contre ce mur, espérant laisser une trace de son passage. Plus ils progressaient dans le tunnel, plus la sensation de non retour s’accroissait. Un souffle rauque se faisait très nettement entendre depuis peu, mais paraissait tellement lointain, que les deux comparses crurent qu’ils ne l’atteindraient jamais. L’elfe se retournait souvent pour vérifier qu’ils n’étaient pas suivis, jurant chaque fois que quelqu’un se trouvait juste derrière lui. La raison échappant doucement à son esprit, il était obligé de se fier à ce son sourd, seul point de repaire, qui le guidait certainement à sa propre perte. Pourtant rien ne se passa… ils sentaient d’ailleurs que l’objet de leur chasse aller leur tomber dessus sans prévenir, et par instinct, ils avaient relevé leurs armes afin de se tenir prêt à contrer une éventuelle embuscade. Comme si le destin avait attendu qu’ils se réveillent, un rugissement atroce détonna à travers le couloir.

     S’arrêtant net, ils sondèrent le tunnel. N’écoutant que son coeur, le nain se mit à courir droit devant lui, pressé d’en finir. Alors que le chahut du frottement de sa plate faisait déjà échos dans la caverne boisée, l’elfe entendit très nettement des pas rapides et légers derrière lui, mais préféra emboîter le pas de son compagnon. Ils couraient maintenant tous les deux, pour faire face au danger quoiqu’il en coûte, poussant des cris de guerre, ressemblant plus à des hurlements de soulagement. Le passage s’était élargi, mais semblait toujours sans fin, et malgré l’énergie déployée, leur course était de plus en plus lente, leurs muscles meurtris par l’équipement qui s’alourdissait à chaque foulée. Ils arrivèrent alors dans une autre salle, et stoppèrent leur élan devant les grands pieux qui se dressaient devant eux. L’elfe s’accouda à une branche épaisse, jetant un œil en arrière, croyant y voir surgir une ombre à chaque seconde qui passait, tandis que le nain posait ses mains sur ses genoux, essayant difficilement de reprendre sa respiration. Epongeant sa barbe sur le peu de tissu qui dépassait de sa cubitière, il creusait ses souvenirs pour chercher le moment où il s’était trompé. Peut être n’aurait il jamais du entamer cette chasse, ni le reste. Une odeur nauséabonde régnait dans ce lieu, et ils constatèrent avec surprise qu’elle provenait des dépouilles de plusieurs cerfs, empalés sur les piques de bois. Fouillant les alentours du regard, ils remarquèrent une nouvelle entrée sous les branches, qui donnait sur une pièce aussi emmurée d’arbres. Armes en avant, ils y pénétrèrent, se déplaçant avec précaution, par peur de réveiller un nouveau danger dans l’imperturbable obscurité du dédale.

     A peine entré, le nain percuta une façade, et tomba à terre de stupeur, lâchant sa torche mais gardant sa hache. L’elfe ne comprit pas tout de suite, mais lorsqu’il vit les yeux de la créature, il sut que le moment était enfin venu. La tête incrustée d’écailles, sortant des ténèbres comme par magie, s’éleva vers le plafond et ouvrit une gueule énorme bordée de dents acérées, rugissant sa faim et paralysant les pauvres compères de terreur. Le nain, toujours au sol, s’aida de ses mains et ses talons pour reculer jusqu’aux pieds de l’elfe ébahi, tenant sa torche en avant pour mieux voir la mort arriver. Sortant de sa torpeur il fit à son petit compagnon :

« Vas-y, lance-lui… »

     Celui-ci entreprit alors de retirer un objet accroché à son sac à dos, et une fois sorti de son emballage de soie, le lança devant le monstre, retombant à terre dans un bruit sourd. Il ne s’agissait pourtant en apparence que d’un bout de pain frais, et étonné par la situation, le monstre s’arrêta pour le renifler. Le nain en profita pour se relever et lancer :

« A ton tour, fais vite !!! »

     L’elfe ouvrit son journal, et psalmodia les paroles incompréhensibles qui y étaient inscrites. Il s’était préparé à cela depuis le départ, mais devant ce regard affamé qui les toisait, sa voix bégayait et n’arrivait pas à retrouver la ferveur qui l’avait poussé à venir jusque là.

« Ex um palay, demen tos ren

Forteros can um palay den loy

Alix um frey, racan solmen

Hornitu rin, samay tos telloy … »

     Un souffle puissant vint alors éteindre la flamme de sa torche, finissant de lui ôter tout espèce de courage. La silhouette énorme, au moins trois fois plus grande que lui, ne laisserait aucune chance à ses proies, la fuite restant donc la seule issue. L’elfe se précipita vers la sortie, ne voyant même pas son camarade nain tenir position devant le démon écailleux. Trouvant la force et la foi de lancer sa hache contre cet ennemi à l’allure féroce, il se jeta en avant, ratant sa cible à plusieurs reprises, comme si celle ci s’amusait avec lui. Soudainement harassé par le petit être, la tête cornue se figea, encaissant un coup violent sur son long cou. Le tranchant de la hache venait de se tanquer littéralement sur l’écaille étrangement solide de la créature, et horrifié devant cette révélation d’impuissance, le nain fit un pas en arrière, puis un autre, trébuchant à nouveau à terre dans une roulade qui l’amena en dehors de la pièce. Arrivant au niveau des pieux, une force le happa contre le mur de branche.

     Pensant déjà à la mort effroyable qui l’attendait, il sentit une main humaine, posée sur sa bouche, évitant qu’un hurlement quelconque ne sorte et attire le reptile. A coté de lui se trouvait son compagnon, lui aussi tenu fermement par le même individu. Se laissant faire, le silence s’installa, leur permettant de discerner les mouvements vifs et agiles de la bête dans les ténèbres, slalomant entre les piques et les dépouilles puis sortant de la salle par là où ils étaient entrés, sans même s’arrêter devant eux. Une fois le son de sa course lointain, l’ombre relâcha son étreinte, et coupa le nain avant qu’il n’ouvre la bouche :

« On fera les présentation plus tard, messires, on a un bronzo sur le feu » la voix disparaissant aussitôt dans un chemin étroit qu’ils n’avaient pas remarqué aux premiers abords, malgré la lueur des torches.

     Entièrement dans le noir et guidés seulement par l’instinct de survie, ils devaient suivre l’échos des pas de leur sauveur, sans discuter. Chaque fois qu’ils le perdaient, celui-ci réapparaissait, ne semblant pas gêné par l’obscurité, et se faufilant dans les couloirs comme si cela faisait une éternité qu’il y était enfermé. Inconsciemment, ils avaient pressé leur marche, et la charge de leurs brillantes prisons de carasc devenaient véritablement insupportable. Prenant à nouveau le temps de respirer, le nain montra à son ami un rayon lumineux qui venait de traverser les branches. La vue du soleil réchauffa leur cœur, et même si l’espoir n’était pas totalement revenu, ils acceptaient mieux l’idée de mourir en plein jour, aux yeux de tous, plutôt que seuls, au fond d’un trou à rat obscur et sale. Celui qui s’avérait être un homme, aux cheveux sombres et vêtu de cuir, s’approcha et leur fit signe de se taire. Ils venaient en effet de revenir à la première salle du tunnel, qu’un trou béant de presque un mètre éclairé timidement, telle une fenêtre donnant sur la forêt, et qu’ils n’avaient pu détecter dans la nuit. Le grand brun les pressa de le suivre à travers le couloir rabaissé, pliant le dos, ainsi que l’elfe, pour avancer. Une fois à l’extérieur, sans leur laisser le temps d’admirer le jour, il désigna aux deux compagnons un tronc où se placer, et sortit une épée de son fourreau dorsale, dont la lame étrange leur fit penser qu’elle était magique. Cet homme sortit de nul part, malgré ses guenilles et sa coiffure emmêlée, non seulement maîtrisait les ombres, mais semblait aussi détenir des pouvoirs occultes, comme envoyé par Aladar lui même pour délivrer de leur malheur les deux chasseurs de gloire. De là, où ils étaient postés, le nain et l’elfe pouvaient enfin contempler le tunnel et constater qu’il n’était pas si grand que ce qu’ils avaient pensé. Voyant les gestes de l’homme, ils comprirent qu’ils étaient là pour lancer un signal. Lui s’était placé contre la paroi d’écorce, et attendait.

     Les poils de la barbe du nain se dressèrent lorsqu’il entendit encore rugir de fureur la créature, qui s’appuyait maintenant sur du bord de la fenêtre naturelle encastrée dans les arbres. Sa posture tenait plus du félin que du reptile, pourtant sa parure d’écailles verte claire, quoique tachetée de blanc, et les petites cornes saillant sa tête, ne laissait place à aucun doute. Ils avaient fait tout ce chemin pour traquer un dragon, et d’apercevoir cette chose majestueuse et dominatrice remplissait d’émotion les deux jeunes aventuriers, le nain lâchant même un sourire béat. Le dragon de bronze passa le cou, trop large pour franchir le cadre de branches, afin tenter d’en forcer le passage. Avant même qu’il ne parvienne à passer entièrement, l’homme avait grimpé jusqu’à lui et lancé son épée d’un mouvement élégant qu’il semblait habitué d’accomplir, pratiquement dos à la bête, sa main gauche sur le pommeau et la droite à l’envers sur la poignée, lame vers le haut. Le prédateur leva la tête, mais bloquée par la branche solide d’un vieux chêne, ne put éviter le coup venant sous sa gorge et le transperçant jusqu’au sommet du crâne. La mort fut rapide. Ayant retiré son arme aussitôt, l’homme regarda le corps inanimé de la bête s’effondrer dans la salle, et siffla en direction du duo, pour leur montrer le coupable de tous leurs maux. Ils observèrent alors en silence, le dragon étalé, dessinant une mare sanglante sur les feuilles. Dans leurs yeux se lisait un émerveillement devant l’honneur qui leur était fait, autant que l’embarras de ne pas en être les vrais acteurs.

 


 

     Malgré sa petite taille, Odyss grimpait aux arbres avec aisance. A son grand désespoir, ses cheveux noirs et mi-longs refusaient de pousser rapidement. Il pensait que cela lui donnerait une allure plus âgée, et aussi l’illusion d’être plus grand, pour faire oublier qu’il n’avait que seize ans. Malgré tout, il était largement assez solide pour se percher pendant des heures, occupant la majorité de son temps à adapter les techniques de reconnaissance en forêt que lui avait apprit Arlan, pensant progresser plus vite et voir plus loin. Le vieux Kerno lui avait enseigné ces bases pour faire de lui, un jour, un membre apparent de son groupe de chasse, seulement il aurait été furieux d’apprendre que le jeune garçon ambitionnait déjà de faire évoluer le pistage et de devenir un éclaireur de renom. Non que l’esprit d’initiative rebute Arlan, il considérait juste qu’être pressé ne servait qu’à perdre le savoir, et non à maîtriser celui à peine acquis.

     D’après ce qu’Odyss avait entendu dire, le vieux chasseur avait passé sa vie en forêt, et ses grandes connaissances en la matière lui avaient valu d’être mandaté pour une mission de surveillance, par le gouverneur de Morèn. Les dragons de bronze, ou bronzo en jargon de chasse, avaient infesté l’espace forestier de Morèn plusieurs centaines d’années auparavant, et étaient reconnus pour leur férocité et leur acharnement à travers tout Jölya. Leur surpopulation devenait donc un réel problème. Au début, Arlan accueillit des individus de tout horizon, se joignant à lui pour contrer la menace grandissante de ces créatures. Certains chasseurs passionnés, d’autres braconniers de passage, et même quelques amateurs de sensations fortes, mais tous attirés par la gloire et l’argent. Pourtant, la chasse aux bronzos se révélait être une véritable épreuve de force, et Arlan fut obligé de former ses recrues, pour ne pas les voir mourir trop rapidement. Comme un bon chef de meute, il veillait à ce que chacun remplisse son rôle lors d’une sortie, et il enseignait son savoir aux plus jeunes. Sa troupe se réunissait dans une cabane réaménagée en auberge, pour en faire un endroit agréable et chaleureux, et qu’il se plaisait à appeler ‘Ilandre’. La bâtisse, en bois de mélèze, était un ouvrage assez imposant, long et large de presque dix mètres, et disposait d’une cheminée centrale en pierre brune, ainsi que d’un petit préau pour entreposer des bûches, et d’une ouverture vers un sous-sol, n’ayant servi que de refuge jusque là.

     Avec le temps, la population des dragons de bronze diminua, au même rythme que la zone de surveillance, réduite à la seule forêt d’Olèn. La renommée des chasseurs s’effrita, la plupart d’entre eux avaient d’ailleurs désertés, et il ne restait à Arlan plus que quelques résistants, dont Odyss faisait parti. La dernière à être partie était une des sœurs Oléon : Serya. Une chasseuse hors norme –selon les dires de Kerno-, mais peut être trop ambitieuse, et qui n’avait pas su résister aux offres alléchantes du Comte de Garia, contrairement à son aînée, Solya, qui préféra rester dans l’ambiance familiale du groupe d’Arlan. Même si il s’occupait d’une grande partie de l’organisation, et que son goût prononcé pour la perfection le rendait parfois autoritaire, plutôt qu’un donneur d’ordre, le vétéran restait néanmoins un père pour ces chasseurs. Ou plutôt un grand frère très attentionné.

 

     De la lumière éclairait Ilandre ce soir là, et une fumée noire sortait de la cheminée, rappelant au jeune garçon que la nuit allait tomber. Alors même que le nuage de jais atteignait déjà les cimes, trois silhouettes inégales apparurent de l’autre coté de la cabane, approchant lentement. De son arbre, Odyss ne put les voir, et il n’aperçut Den, dans son veston de cuir serré, que lorsqu’il fut au seuil de la cabane, accompagné de deux individus disproportionnés. Le jeune pisteur descendit le tronc aussi vite qu’il pût, accélérant son allure, poussé par un grand air frais qui venait de se lever. Une fois à l’intérieur, Odyss fonça vers la chambre à feu pour réchauffer ses mains, griffées par le froid. Solya était assise à la grande table, et son gilet de cuir simple et ses fines cuissardes laissait supposer que son retour avait été précipité et qu’elle n’avait pas eu le temps de rapporter toutes ses affaires. Arlan, campé derrière son comptoir, lança un rapide clin d’œil à son apprenti, puis se tourna vers les deux invités de la soirée, les regardant avec circonspection tout en passant la main sur sa barbe grisonnante, alors que tous commençaient déjà à se présenter.

     Le nain s’appelait Bungy Delgerin, et l’Elfe, Assan Fanas, tous deux aînés de grandes familles de nobles du Pays de Comb, comme pouvaient l’attester les écussons de leurs vêtements, et les symboles inscrits sur leurs armes lourdes. Les deux étranges personnages expliquèrent alors la raison de leur présence : ils devaient leur vie à Den. Intriguée, Solya entreprit la discussion avec le nain, permettant à son coéquipier mal coiffé, dans sa tenue de chasse tout aussi légère, de s’approcher du vieux Kerno. Le ton monta rapidement entre Den et Arlan, ce dernier passablement énervé, attirant alors Odyss, toujours friand de ce genre de situation mouvementée. S’éloignant du feu, il s’adossa au comptoir, puis tendit son oreille.

« Mais qu’est que t’as encore foutu Den ??? » lança Arlan dans un chuchotement enragé. Le chasseur s’était absenté presque cinq jours, une raison suffisante pour déclencher la colère de son chef.

« Ecoutes Arl’, j’ai eu un empêchement !! Et puis je pensais pas que ces deux boulets seraient si lourd à traîner pour un trajet aussi court » répliqua Den, à voix basse, et s’accoudant au comptoir.

« Et puis, d’où tu les sors tes deux guignols là ?un nain et un elfe…non mais sérieusement ??? Ca fait des années qu’on avait plus vu ce genre d’abrutis dans les parages. Et t’as vu leur accoutrement ?on croirait voir une mauvaise caricature d’un conte de fées. Si il leur arrive quelque chose, c’est tout Comb qui va nous tomber dessus ! En plus d’être en retard, tu nous ramènes des emmerdes !! » ragea Arlan, jetant des regards aux deux invités, paré de son sourire le plus hypocrite dès qu’ils tournaient la tête vers lui.

     Les peuples de ces deux jeunes aventuriers, n’étaient pas majoritairement représentés sur Jölya, où les humains régnaient en nombre. La plupart des elfes et des nains se regroupaient en familles de la haute société, vivant dans les villes, mais préférant rester en retrait de la vie publique, pour passer inaperçues. Après la guerre d’indépendance du Nors, une grande partie d’entre eux immigra en Sorolond. Une rumeur courait que certains se réfugièrent à Cordéa, et aussi extravagant que ce puisse être, cela n’empêchait pas de rendre la présence de ces deux êtres tout à fait curieuse.

« Mais moi aussi j’ai été surpris de les trouver. D’ailleurs j’aurais p’tet dû les laisser pourrir, je les supporte plus. Ils ne vivent pas dans le même monde que nous, c’est fou ! Mais t’inquiètes, ils nous poseront pas de problèmes » répondit le gaillard, pour calmer le jeu.

« Alors c’est vrai ?tu leur as sauvé les miches ? » demanda le vieux Kerno.

« C’est…une longue histoire. Je suivais la trace d’Artor, et je suis tombé sur ces deux types en route. Ils fonçaient têtes baissées dans la Chambre. Alors je les ai suivi, -faut dire, vu le brillant de leurs armures, j’aurais eu du mal à les rater, sans parler du bruit -, et c’est là que j’ai pigé qu’ils avaient été pris en chasse par un bronzo… ».

« …Camonis ? » coupa Arlan.

« Non, un autre…un jeunot, certainement un exclu. Je me suis rappelé après, mais j’avais remarqué ses traces sur le territoire d’Artor. Il devait être désespéré pour avoir fait tout ce chemin, et roder autour de la Chambre. »

« Oué bon, viens en au fait ! ».

« En gros, le bronz’ a tenté de les piéger dans la petite Passe, après les cerfs morts…t’aurais vu la scène, c’était poilant. Le grand chantait, un genre de truc pour maudire le dragon et le petit lui balançait du pain…en fait, ils avaient mis de la poudre dans la mie, et ils espéraient qu’elle explose dans la gueule du bestiau, en l’allumant avec leur torche. Y avait de l’idée, mais faut être fous pour tenter un truc pareil la première fois qu’on veut se faire un dragon ! Bref, je suis intervenu », puis toujours dos à la table, Den conclu fièrement « et je leur ai fait le coup du ‘revers’ avec mon épée, ils ont halluciné ».

« Et la peau ? »

« Bah, c’était trop lourd à porter, il aurait fallu tanner sur place, et je n’avais pas le matos sur moi. Et puis avec ces deux là, c’était impensable. Ils ne savent rien faire à part prier. De toutes façons, le bronzo était atteint…on aurait dit un champignon. Ca devait faire un bout de temps qu’il errait comme ça ».

« Donc, si je résume : t’as perdu 4 jours, pour choper un dragon à moitié camé et intoxiqué, à peine bon pour l’abattoir, tout ça pour faire le beau devant deux tanches qui comprennent rien à la chasse, et risquer ta vie en prime ??? » fit Arlan, sur un ton sévère.

« Euh…ouè, on peut voir ça comme ça. Mais si j’avais rien fait, ils auraient fini en brochette » avoua finalement Den, grimaçant en regardant le sourire de Bungy expliquant sa technique de lancée du pain à Solya, très attentive.

     La chasseuse avait été la première à remarquer ce duo étrange, pénétrant Olèn, alors qu’elle surveillait la partie sud-ouest de la forêt, et était très curieuse de savoir comment ils avaient pu traverser les territoires d’Artor et Camonis, deux males Rouillés, puis survivre à la Chambre sans la moindre égratignure. Elle avait eu quelques heures de retard sur Den, et était passée devant la dépouille du petit dragon de bronze, puis s’était pressée de les rattraper. Tellement pressée, qu’elle dépassa le petit groupe sans s’en rendre compte, et atteignit Ilandre un jour plus tôt.

     Les bronzos n’avaient rien de nobles, et dans certaines régions on ne les considérait pas comme de véritables dragons, une sorte de sous race qu’il fallait exterminer. Ces carnassiers ne laissaient jamais un gibier peu véloce s’échapper sans lui arracher quelques membres, leur orgueil n’ayant d’égal que leur faim et leur lâcheté. Solya le savait, et en restait d’autant plus pantoise devant le récit fantasque des deux illuminés. Elle apprit aussi, qu’ils avaient parcouru tout ce chemin pour accomplir un rituel. Ils avaient cru bon de choisir, pour leur quête, le bronzo qui d’après les illustrations des encyclopédies qu’ils avaient lues, était un dragon de petite taille. Seulement, le rituel ne pouvait fonctionner qu’à une seule condition : lors de la mise à mort de la bête, ils devaient réciter, en arcombéen, un chant légué par leur famille de générations en générations, leur permettant d’obtenir la grâce d’Aladar, et une place dans l’autre monde…

« …l’autre monde ?vous avez bien failli le réussir votre rituel, messires… » répondit la chasseuse, sur un ton moqueur.

« N’avez vous jamais risqué votre vie en chassant une de ces horreurs, Mademoiselle Oléon ? » demanda poliment l’elfe, qui était resté muet jusque là.

« Non. Ou du moins, jamais aussi bêtement. On m’a vite faire comprendre qu’il ne fallait pas prendre ces dragons à la légère, et qu’il valait mieux éviter le danger, plutôt que de s’y plonger sans réfléchir, et gaspiller sa vie. Je remercie Aladar d’avoir eu un bon professeur en la matière » répondit elle, en direction d’Arlan, que le compliment fit sourire, pour la première fois de la soirée.

     Den, un peu délaissé, se sentit alors obligé d’intervenir :

« Oué, ben en tout cas, c’est ni Aladar, ni un autre qui l’a buté ce bronz’. C’est bibi ! »

« Et de fort belle manière ! » fit Bungy, « mais si il avait fallu périr, nous y étions prêt. Qu’Aladar emporte nos âmes ! »

« Mourir pour dieu, je ne sais pas si c’est un sacrifice vraiment utile…D’autres ont vécu avant vous, et d’autres encore vivront après. Jölya est si ancienne, que vos actions ne sont rien en comparaison de son histoire. Vous faire dévorer par un bronzo n’aurait vraiment servi à rien. Vous devriez peut être penser à la manière de mener votre vie, plutôt qu’à celle de préparer votre mort » s’amusa à répondre la jeune chasseuse.

     Le nain se sentit naïf devant le raisonnement de Solya, tandis qu’Assan rougissait d’avoir pensé de la même manière que son camarade. Le silence fut rapidement brisé par Den, qui s’installa sur une des chaises, posant ses pieds sur la table avec nonchalance :

« Ben il est pas né celui qui va me faire mourir en son nom. Dieu, roi, croyance, foi…tout ça, c’est à mettre dans le même sac. Je préfère me fier à mon épée pour sauver ma peau, que de crever pour un type qui n’est même pas là. Et puis, est ce qu’il vaut la peine qu’on meurt pour lui ?d’autant qu’on sait même pas si Dieu existe » lança Den, prenant son air le plus cynique et dédaigneux possible.

     Les yeux des deux invités montrèrent soudain de l’indignation à ces paroles trop blasphématoires pour leurs oreilles innocentes. A bout, Assan ne put contenir ses mots :

« Mais…Aladar existe, il est partout ! C’est écrit dans les livres ! Comment pouvez vous remettre en cause une telle vérité ??? J’aurais préféré mourir plutôt que d’entendre cela de votre bouche ! »

« Vivre pour soi même alors que nos vies lui appartiennent est de l’hérésie ! Aladar est descendu sur Jölya pour apporter la paix et nous guider vers l’élévation »continua le nain, tout aussi outré que son ami.

« La paix ?…je crois en Aladar, messires, mais il faut bien reconnaître que l’histoire a quand même été énormément marquée par la guerre. Et puis, cette légende du dragon volant, j’ai toujours pensé qu’il s’agissait d’un symbole, pas d’un fait réel » fit Solya, très sincère.

     A coté d’elle, Den grogna quelques mots à l’écoute de son intervention, « Et puis quoi encore ??Pourquoi pas un bronzo herbivore tant qu’on y est ? », mais personne ne releva sa remarque.

« Je vous accorde le symbolisme, Solya, mais pour les conflits c’est justement à cause de discours comme celui de Mr Den qu’ils sont nés ! Les rois qui se sont succédés au trône d’Aledor ont tous été partisans de l’harmonie. La foi est le ciment de Jölya, et Erodis en est le meilleur exemple. Sa bonté est sans précédent ! » affirma Bungy.

« Il est peut être même trop bon… »lâcha Arlan, dans un soupir.

     Il lui arrivait rarement d’intervenir dans ce genre de discussion, considérant qu’à son age, il valait mieux utiliser sa salive à transmettre ses connaissances, plutôt que de la perdre sur des sujets, qu’il savait sans fin.

« Peut être, mais son règne a permis jusque là l’apaisement des guerres d’indépendance »fit Assan.

« Et Cordéa ?vous la mettez où dans votre chronologie, Sir Fanas ? » ironisa Den.

     Déjà offusqué, l’elfe fit semblant de ne rien entendre, et se garda bien de révéler ce qu’il pensait de cette région de Jölya en totale sécession depuis des millénaires. Bungy essaya alors de répondre sur le ton le plus neutre possible :

« Vous serez surpris d’apprendre qu’Erodis a rouvert le dialogue avec ces fous. Il faut y voir la volonté d’Aladar qu’il agisse ainsi, et il serait malvenu de lui reprocher que certains êtres soient aveuglés par le pouvoir, plutôt que par la solidarité »

« Tout comme on ne peut reprocher à ces êtres d’avoir des convictions différentes et de vouloir eux aussi les imposer » fit Den, se plaisant à provoquer, sans forcément croire à son propos.

Le vieux Kerno, que l’orgueil mal placé de Den ne faisait plus rire, finit par intervenir fermement :

« Mais arrêtes de te comporter comme un bronzo ! Faut être aveugle pour ne pas se rendre compte qu’Erodis est ce qu’il pouvait arriver de mieux à Jölya. Tous les peuples sont dans le même bateau, alors je ne vois aucune raison de nous battre pour le peu que nous avons. Il va bien falloir qu’on s’accepte les uns les autres un jour. C’est bien de vouloir défendre la liberté, mais là c’est indéfendable et tu as poussé le bouchon un peu trop loin », puis retournant à son comptoir, il rajouta « En plus, toi, en quelque sorte, tu travailles au nom du gouverneur Gondrès, tu ne vaux pas mieux qu’un autre… » finit de rétorquer Arlan, tout en nettoyant un verre, gelant sur place le chasseur dans sa tenue de cuir, qui lui parut tout à coup plus serré.

     De nature à toujours retomber sur ses pattes, Den tenta de répliquer :

« Je ne travaille pas pour Gondrès, mais pour l’argent qu’il me file. Et si tu insistes, eh bien j’accepte volontiers de dire que c’est la seule conviction qui me motive. Moi au moins je sais pourquoi je me bats. Me demandez pas de croire à vos cœurs purs, et aux volontés divines », maugréa t-il sur un ton détaché.

     Se tournant vers le coin sombre de la salle, il lança, toujours pleins de ses sarcasmes « Et qu’est ce qu’en penses ‘sa Majesté’ Ithak, si elle veut bien daigner participer au débat ? ».

     Odyss découvrit alors avec stupeur la silhouette de l’homme au bout du comptoir, buvant un verre noyé d’alcool. Ses cheveux longs avaient poussé dans le laisser-aller le plus total mais donnaient pourtant l’impression d’avoir été peignés. Ses mèches tombaient sur sa tunique sombre et bien ajustée cachant en partie une grande lanière qui partait dans son dos pour soutenir le poids d’un grand fourreau. Tout chez lui semblait naturel, même son silence, imposant le respect simplement par sa présence. Autant Odyss appréciait Den pour ses fantaisies et son franc parlé, autant il admirait Ithak pour son professionnalisme et son calme à tout épreuve. Sa capacité à se fondre dans le décor impressionnait le jeune garçon, qui rêvait un jour de réaliser le même genre de prouesse avec sérénité. Odyss aurait été incapable de dire si l’homme était là depuis le début de la soirée, ou si il était entré pendant la conversation. Pourtant Ithak était bien là, assis tranquillement, ses doigts jouant avec un objet que la pénombre cachait. Après quelques secondes, il leva enfin la tête, puis dit :

« J’en pense que personne ne t’a rien demandé Den… ».

 

     Les deux jeunes sorolondiens partirent en fin de matinée, le lendemain, juste après qu’Ithak s’évapore dans Olèn, à nouveau sans rien dire. Ayant profité d’un repas copieux et d’une bonne nuit de sommeil, ils se sentaient déjà l’énergie nécessaire pour rejoindre le village le plus proche et y emprunter des chevaux, indispensable pour le chemin de retour jusqu’à leur Comb natale. Normalement un alédin, ces cavaliers d’Aledor parcourant les grandes routes de Jölya nuit et jour, aurait suffit à les guider, mais trop pressés qu’ils étaient, Den se dévoua, pour les accompagner à l’étable de Kodèn, un bourg situé à la lisière de la forêt. Odyss avait bien vu qu’Arlan le lui avait ordonné la veille, mais le chasseur n’avait pas pu s’empêcher d’enfiler le rôle du chevalier servant lors du départ, peut être aussi pour faire oublier ses mauvaises manières.

     Evidemment, afin de leur éviter la honte et les sanctions du rituel raté, la troupe du vieux Kerno convint avec eux d’un accord : en échange de leurs belles armes, les chasseurs leur donnaient une vieille peau de bronzo que le tannage et le temps n’avait pas réussi à assouplir complètement, et qui servirait à merveille de fausse preuve de leur chasse. L’idée était venue de Den, prétextant que c’était sa façon de se racheter pour le retard. Assan s’était offusqué devant la proposition, mais son compagnon nain lui rappela le châtiment qui les attendait. Après courte réflexion, l’elfe accepta l’offre, presque dégoûté, mais trop effrayé par les conséquences de cet échec cuisant.

     Arlan les regarda s’éloigner, devenant rapidement des points imperceptibles dans les branchages, le laissant contemplatif. Peut être pensait il qu’un jour, lui aussi devrait quitter Ilandre. Odyss vint alors le brusquer dans ses pensées :

« Dis ? l’arc et l’épée, je dis rien…mais la grosse hache là… T’es sûr qu’on est gagnant dans cet arrangement ? »

« Hum ?…Bungy m’a dit qu’ils portaient ces armes pour la première fois de leur vie, les ayant achetés exprès pour leur voyage. Donc normalement, c’est du tout bon pour nous. Pourquoi ? Y a un problème ? » répondit le vieux chasseur, le regard perdu dans les arbres.

« Ben, le tranchant de cette hache est fendu très nettement. Le métal a l’air de qualité pourtant, mais il a du s’acharner sur un rocher de taromb pur pour arriver à le casser. Et encore… » continua Odyss, tout en montrant l’arme.

     Kerno tourna enfin la tête et constata la fissure, presque désabusé, comme si il s’y était attendu. Au même moment, Solya s’approcha et lui glissa quelques mots, puis lui montra la direction du sous sol. Il la suivit jusqu’à la porte, puis entra avec elle. Le jeune garçon n’osa pas entrer, mais se précipita le plus près possible pour entendre la conversation. Les deux chasseurs parlaient de Den :

« Voilà donc pourquoi il nous a fait sa scène…il comptait les récupérer en douce et se remplir les poches. Tout ça en nous faisant miroiter le gain des armes… »fit Arlan.

« Encore, c’est une chance que je sois passée juste après lui. Mais en voyant l’état du bronzo, j’ai compris qu’il y avait un truc louche. Il n’a même pas essayé de récupérer les cornes ou quelques écailles saines que le champignon n’avait pas affectées. Et comme ses traces étaient facilement identifiables, je suis vite tombée dessus. J’en ai laissé une partie là bas, c’était trop lourd à porter seule » rajouta la chasseuse.

« Hum…il changera jamais. Ca m’étonnerait pas qu’il accepte lui aussi les avances de Doresc. Je me demande d’ailleurs comment il a fait pour rester aussi longtemps ici, alors que le comte lui offre largement plus que Gondrès »

« Ce qui est sûr, c’est que dès qu’il peut traficoter, il n’hésite pas. Au bout du compte, c’est peut être cette liberté là qu’il a peur de perdre en allant à Garia » continua Solya, puis changeant de sujet « …Au fait, il faudrait qu’on parle du bronzo ».

« Oui, je m’en doute. Den m’a dit qu’il s’occuperait de le déclarer aux Archives en passant à Korèn. Quant à toi, j’aimerais que tu retournes à la Chambre, et essayes de voir si l’hypothèse se confirme. Artor et Camonis n’ont pas pu disparaître par hasard. Prends ton temps, et profites en d’ailleurs pour récupérer tes affaires. Je commence à faire les préparatifs de mon coté. Si Estarel est de retour dans les parages, il faudra mobiliser tout le monde » ordonna Arlan avec simplicité.

     Solya sortit de la cave aussitôt, et après un passage rapide à l’intérieur d’Ilandre, elle fonça vers le nord, en direction du cœur de la forêt d’Olèn, disparaissant dans les feuillages, sans bruissement ni échos. Lorsque le vieux Kerno rejoignit à son tour le comptoir de la cabane, Odyss, jusque là plaqué contre la porte, se faufila dans le sous sol pour découvrir l’objet de la discussion qui venait de se dérouler.

     Devant lui, il y avait une étoffe large et attelée à des cordelettes solides, qu’il s’empressa de détacher. Les quelques pièces d’armures brillaient comme si elles sortaient de la forge, leur teinte brunâtre et leur aspect lisse ne laissant aucun doute sur leur fabrication : il s’agissait de carasc brun, un alliage de taromb très solide et coûteux, certainement extrait des mines du Malond.

     Seuls des nobles londiens avaient pu se payer ce genre de matériel…

 


 

     En Malond, le soir était synonyme de fête. Chacun en profitait donc pour célébrer son culte, assister à des spectacles, ou encore chanter gaiement dans une auberge. De longues journées de labeur dans les mines et les champs précédaient aux interminables nuits de beuveries et d’amusement, et ainsi de suite…

     Dans certaines villes, les habitants s’organisaient pour gérer l’approvisionnement en vivre et en matériel. Dans d’autres, cela consistait simplement à reprendre les estrades et les costumes de la veille, pour s’en resservir le lendemain. Toutes idées permettant d’enflammer les ruelles et animer les chaumières étaient les bienvenues. Les Malondiens ne semblaient jamais fatigués, comme si ils avaient peur d’avoir vécu sans s’être suffisamment amusé. Cette coutume, véritablement ancrée dans les mentalités était mal perçue par une grande partie du Pays de Comb, considérant cette boulimie festive comme une barbarie. Seule Paredan, capitale d’Urlond, se joignait à la tradition, en y ajoutant une certaine prestance et des moyens colossaux, le moindre événement prenant une envergure incroyable d’autant plus que des visiteurs de tout Jölya venaient se mêler aux festivités. Située au nord de la région, près de la frontière avec Aledor la Royale, elle se trouvait à un carrefour du monde, qui faisait d’elle un point stratégique pour les amateurs de soirées mouvementées.

     Ce soir-là pourtant, les ombres étaient figées. La ville dormait, hermétique au moindre son, laissant la tranquillité s’installer dans les logis, et le repos quérir les pardiens. Dans le quartier populaire, le silence régnait dans l’anonymat des passants se camouflant dans les ténèbres pour ne pas être vus.

     Une auberge restait encore allumée et à l’intérieur, quelques clients écoutaient la voix d’un artiste, tout en finissant leurs pintes. Les rares discussions se faisaient à voix basse, peut être pour mieux apprécier les talents du jeune issulien.

« …et que Jölya m’emporte

Si je dois courir et mourir

Sur cette terre bornée et sans but

A Issul ou meme à Kalyr

Je préfère encore ma lutte

Ma voix est mon glaive

Ma lyre clame ma foi

Si Jölya signe la trêve

Alors je chanterai sa joie

Comme les dragons

Je volerai…  »

     Une guerre interminable s’était déroulée entre les régions d’Urlond et d’Issul. Cette dernière réclamait son indépendance et sa séparation du Pays de Comb, alors que l’autre avait conclu une alliance avec le Malond, à l’est, et le Sorolond, au sud, pour l’asservir. Les issuliens luttèrent sans jamais céder contre des londiens qui prenaient ce conflit comme une trahison. Deux milles ans de batailles et de guérillas avaient marqué ces peuples dans leurs âmes et leurs chairs, et malgré des accords de paix récents, ce traumatisme était dans les esprits de tous.

     Il était donc rare qu’un petit chanteur de campagne vienne prôner ses idées libertaires, plutôt assimilée à la guerre, à laquelle les habitants ne voulaient plus s’identifier, tellement elle les avait mené à la déchéance. Le temps était à l’union, plutôt qu’à la révolution.

     Un des clients, chuchota à son voisin :

« Pas mal la lyre de ce Galant…il vient d’où, tu dis ? »

« Un petit village au nord de Ferul » fit l’autre.

« On m’a dit qu’il était connu en Issul » rajouta une cliente.

« Oué, ben moi j’pense que c’est un peu osé de venir dire ce genre de truc dans les parages » intervint un homme, « on est pas aussi sectaire que ceux de Sorolond, mais quand même ! Y’a des limites ! Tant qu’il y est il a qu’à chanter qu’il…. »

     Au même moment, Galant entreprit un couplet qui attira l’attention de son auditoire.

« …et j’aimerai pouvoir voler

Et quitter la belle Comb

Franchir les cols acérés

Découvrir le monde

Si ailleurs il n’y a rien

Je le préfèrerai à Jölya

 »

     A ces paroles, un des clients sortit de la salle. La soirée se prolongea ensuite dans le calme et la douceur de la voix de Galant, qui malgré ses espoirs de liberté, accompagnait son assemblée vers un sommeil certain.

 

     L’explosion résonna dans tout Paredan. De l’auberge, il ne restait rien, ses murs de pierre s’étaient effondrés, et une épaisse fumée, invisible dans cette nuit voilée de nuage, s’échappait des décombres. Dans le noir, il était impossible de discerner le moindre élément, ni le bois, ni le ciment, ni le sang. Après quelques minutes, l’enchevêtrement de poutres et d’étoffes fit naître un début d’incendie qui dévoila toute la réalité de la scène. Un comptoir en miette, des tables éventrées, et des corps étalés... Rien ne vivait à part les flammes, et les seuls sons qu’on entendait, étaient ceux de la rumeur grandissante de la ville qui se réveillait brusquement pour constater le drame.

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