file Défi de Janvier - Le Puits

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il y a 10 mois 1 semaine #21474 par Ignit
Défi de Janvier - Le Puits a été créé par Ignit
Dans la nuit un puits

Je ne me souviens pas bien du nom de cette ville où, enfant, je passais mes étés. Elle était en Bretagne, je crois et mes souvenirs en sont plutôt ensoleillés — ce qui, tout bien considéré, est étonnant, connaissant les us régionaux en matière de météo. Chaque année, j’y séjournais une semaine ou deux avec ma mère, chez des amis de la famille. Il y avait un jardin, des orties dans celui-ci, une maison à deux étages où logeait un chat qui n’aimait guère qu’on lui caresse le ventre, et un petit chemin qui menait à la mer.

C’est le genre de ville où l’on se plait, enfant, quand l’imagination est le plus grand des terrains de jeux. Je pense que je m’y ennuierais aujourd’hui. J’ai en mémoire des matinées tranquilles et des après-midi passées à la plage, à tenter vainement de faire obstacle à la marée montante ou à explorer les rochers, le vieux bunker en haut de la falaise. Je ne doute pas qu’il y a aussi eu des après-midi pluvieuses dédiées aux jeux de société ou à s’acharner contre les dangers de la route arc-en-ciel mais ceux-ci sont plus flous.

Quand j’y repense, je vois plus une mosaïque de moments et de sensations que des évènements précis. Il y a beaucoup de choses que les ans ont rendu floues : visages, trajets, noms… Une chose est sûre, en revanche : je saurais encore trouver le chemin de la maison abandonnée que j’avais découvert un soir alors que, déjà en retard, je cherchais à rentrer le plus vite possible. C’était je crois au retour d’une fête bretonne où l’on m’avait laissé regarder tard les danses dont la musique résonnait encore derrière moi.

Même dans l’obscurité, elle semblait différente des maisons alentours. Le portail était ouvert et j’étais entré, je ne saurais dire pourquoi, alors ou aujourd’hui. L’intérieur n’était pas éclairé et je n’aurais sans doute pas osé passer la porte elle-même, mais j’en ai fait le tour, mû par une inexplicable curiosité. Juste pour jeter un coup d’oeil. A l’arrière se trouvait une petite cour au lieu d’un jardin, toute entourée de murs et de palissades, simplement éclairée par le ciel dégagé de ce soir d’été. Le sol était recouvert de gravier et des herbes folles poussaient çà et là. On aurait dit une clairière. Au milieu siégeait un puits. Une fois que mes yeux sur lui se sont posés, le reste de la maison me fut oublié.

Il était d’une autre pierre que le reste du bâtiment : sa pierre était plus lisse, plus ancienne, plus racée. Il semblait d’un autre temps, d’une autre matière, perdu entre des bâtisses modestes qui n’entendraient rien à sa différence. Je ne crois pas m’être précipité vers lui, comme on pourrait s’y attendre. Au lieu de cela, je me mis à tourner autour sans le quitter du regard. Les nuits d’été bretonnes n’ont jamais été aussi silencieuses que ce soir-là ; j’étais seul avec lui. A pas feutrés, je m’approchai, de crainte de réveiller… Qui ? Quoi ? Il n’y eut aucune réaction quand j’atteignis son rebord et, j’approchai son rebord d’une main craintive. La pierre était plus rugueuse qu’il n’y paraissait et ses angles presque coupants. Elle semblait plus chaude qu’elle ne l’aurait dû. Après quelques instants, il me sembla qu’elle se déplaçait au rythme lent d’une inhumaine respiration.

Retirant ma main, je regardais autour de moi ; j’étais toujours seul et même le vent semblait s’être tu. Prenant une inspiration, je m’approchai à nouveau, posai mes mains sur le rebord et me penchai pour voir.

C’est assez idiot, quand on y pense. Que veut-on voir, au fond d’un puits ? Et qui plus est, que peut-on voir, au fond d’un puits ? Je ne me l’explique pas plus que ma simple présence en ce lieu ce soir là. Evidemment, je n’y vis goutte : un noir sans fin, sans nuance, plus sombre encore que le ciel. Une fascinante absence de lumière. Je ne sais pas combien de temps je restais à observer le fond du puits, ou du moins ce que je n’en voyais pas mais je finis par réussir à m’arracher à cette contemplation et faire un pas en arrière.

Me demandais-je alors ce que pouvait bien faire là ce puits ? Questionnais-je ma simple présence dans cette cour ? Je ne le pense pas. J’étais pris dans ce paysage saugrenu, ce jardin délaissé qui aurait été banal sans ce puits aux aspects altiers au milieu qui capturait toute l’attention. Il me sembla à nouveau, l’espace d’un instant, qu’il vibrait au rythme de ma respiration. Il me faisait l’effet d’un gros matou qui vous regarde en ronronnant, dominant le lieu de sa présence.

Pourquoi ce puits se trouvait-il là ? Il n’y avait pas, dans mon champ de vision, de seau. D’ailleurs, à bien y regarder, il n’y avait pas de corde pour y faire descendre quoi que ce soit. Une impulsion soudaine me vit saisir un caillou parmi les graviers de la cour et, retournant près du puits, l’y jeter. Combien de temps attendis-je en vain un son, avant de prendre mes jambes à mon cou ?

Il devait être particulièrement tard quand je suis finalement sorti de la cour, car j’ai souvenir d’un savon particulièrement intense à mon retour. Je ne crois pas avoir expliqué ce que j’avais fait, ni comment je m’étais trouvé si en retard. Je ne suis jamais retourné dans cette maison — je me demande si elle existe toujours — mais le puits n’a jamais quitté ma mémoire. Parfois, quand j’erre au coeur de la nuit, je revois ses entrailles ; et j’entends, alors, le son de cette pierre qui n’atteint jamais le fond.

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il y a 10 mois 1 semaine #21476 par Zarathoustra
Réponse de Zarathoustra sur le sujet Défi de Janvier - Le Puits
Je crois que tu as indiqué que tu n'écrivais plus vraiment, c'est dommage. Tu fais preuve de jolies qualités, avec un vrai sens de la narration.
Même si je ne suis pas le meilleur du monde sur la question, je te signal juste quelques fautes:

Il y a beaucoup de choses que les ans ont rendu floues : visages, trajets, noms…

Je ne sais pas combien de temps je restais à observer le fond du puits, ou du moins ce que je n’en voyais pas

Et quelques phrases qui me chagrinent:

Le portail était ouvert et j’étais entré, je ne saurais dire pourquoi, alors ou aujourd’hui.

-> Je mettais plutôt: Le portail était ouvert et je me suis retrouvé de l'autre côté sans être capable de l'expliquer tant hier qu'aujourd'hui.. Pour ma part j'aurai même joué avec un méta-discours sur la question, style encore

Aujourd'hui je me pose la question et vraiment je ne comprends pas, peut-être à cause de la lune? De ce silence envoûtant? etc. Mais vraiment, je crois qu'il n'y avait aucune raison. Une minute avant, j'étais à l'extérieur, à et l'instant d’après j'étais dedans. Aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir fermé les yeux et de les avoir ouvert de l'autre côté. Je sais que c'est impossible et que ma mémoire me joue des tours, mais aujourd'hui je le vis ainsi etc.

-> Bon là, c'est ma façon de procéder, c'est pas forcément l'esprit de ton texte, juste que j'ai bien aimé ta façon de raconter ton histoire parce que je m'y retrouve tout à fait.

Une fois que mes yeux sur lui se sont posés, le reste de la maison me fut oublié.

"me fut oublié", je sais pas, moi je trouve ça vraiment pas très heureux. Y a matière à trouver mieux. Accessoirement, tu multiplies les formes passives ( ce qui est logique vu l'esprit de la narration, mais je pense que tu gagnerai à en supprimer quelques uns surtout comme ici où ça ne sonne pas trop bien.

Il était d’une autre pierre que le reste du bâtiment : sa pierre était plus lisse, plus ancienne, plus racée. Il semblait d’un autre temps, d’une autre matière, perdu entre des bâtisses modestes qui n’entendraient rien à sa différence.

Je pense que tu peux facilement supprimer les 2 répétitions.

Bon, voilà pour les broutilles, parce que globalement, c'est vraiment bien écrit. Pour ma part, j'ai vraiment apprécié ton histoire. Et j'adore ta façon de l'amener en partant un de loin, en jouant avec les incertitudes (et notamment les négations) et les limitations.

.Quand j’y repense, je vois plus une mosaïque de moments et de sensations que des évènements précis. Il y a beaucoup de choses que les ans ont rendu floues : visages, trajets, noms… Une chose est sûre, en revanche : je saurais encore trouver le chemin de la maison abandonnée que j’avais découvert un soir alors que, déjà en retard, je cherchais à rentrer le plus vite possible.

Par exemple ici: "une chose est sûre". Tout est là. D'un coup, tu nous harponnes. La suite nous marques, on est à ton écoute. Ce qui m'intéresse dans lancement d'histoire, c'est la manière dont tu te soucies du lecteur. Tu le balades, tu lui racontes des tas de trucs et en fait tu ne lui racontes rien, mais ça reste captivant. Moi aussi, j'aime bien procéder ainsi. Et de plus en plus (sans doute trop).

L'autre point que je trouve bien, c'est la longueur choisie. Moi, je n'arrive plus à faire court. J'ai tendance à en mettre trop. Et puis, tu te joues de nous avec une histoire finalement très simple, mais c'st ce dépouillement autour de ton intrigue qui rend plaisant le texte. Bien sûr, on aimerait une surprise un peu plus forte, mais on parle d'un souvenir d'enfance, donc pourquoi attendre plus?
Bref, pour moi, un joli texte tout à fait réussi (si ce n'est les quelques phrases éventuelles à modifier).

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il y a 9 mois 1 semaine #21504 par Ignit
Réponse de Ignit sur le sujet Défi de Janvier - Le Puits
Merci pour les commentaires tout d'abord (et désolé pour le délai de réponse, trouver le temps de me mettre devant le pc, relire le texte, lire tout ça et y répondre n'est pas facile ces temps-ci) !

J'ai fait des corrections de faute, je posterai une version corrigée en conséquence dans peu de temps.
Pas trop d'accord en revanche sur le passage où le narrateur entre sans trop savoir pourquoi. Je pense que c'est important qu'il se souvienne d'être entré, ce qui me paraît important c'est qu'il n'est pas sûr d'avoir été maître de son action. Bon, c'est du détail sans doute.

Pour parler un peu du texte lui-même, j'avoue que je me suis trouvé devant une semi-impasse face au thème ; je ne savais pas du tout comment l'aborder. Je voulais faire quelque chose de simple et d'ancré dans le réel, mais j'avais du mal à voir quelle signification je pourrais donner au puits. C'est aussi pour ça que le texte est si court, je crois. J'ai fini par trouver ce que je voulais de ce puits : une histoire banale en apparence, mais qui évoquait des choses pour moi. Et c'est là que je pense que la longueur est un léger problème, j'aurais peut-être dû passer un peu plus de temps face au puits, pour appuyer son caractère métaphorique et ne pas juste en faire une anecdote.

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il y a 9 mois 1 semaine #21505 par Monthy3
Réponse de Monthy3 sur le sujet Défi de Janvier - Le Puits
C'est un texte que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire. Je trouve la narration très fluide : loin d'en faire des caisses, de tenter le suspens facile ou l'atmosphère menaçante/inquiétante, tu restes sur un ton doux, vaguement nostalgique mais en fait pas tellement, qui a un côté presque "berçant". Il y a quelques coquilles, quelques répétitions, mais dans l'ensemble tout l'enchaînement paraît logique et comme évident.

Au contraire de Zara, j'aime beaucoup la formule "alors ou aujourd'hui" :) - entre autres.

La seule chose que je regrette, c'est la brutalité de la fin, un vrai paradoxe au regard de l'aspect évident et fluide du reste du texte. Certes, il s'agit d'un souvenir d'enfance ; néanmoins, en l'état, la ou les raisons pour lesquelles ce souvenir demeure ancré dans la mémoire n'est pas vraiment compréhensible. Je trouve qu'il manque un élément de surprise, un élément marquant qui expliquerait qu'il se soit imprimé, en lieu et place d'autres moments. A ce titre, le côté "vivant" du puits promettait, fût-ce une métaphore avec, dans ce cas, un développement d'une sorte d'histoire du puits, une anthropomorphisation (oui, le mot existe :P ) - l'espace de quelques battements de cœur, d'une soirée un peu plus longue que celle ici proposée.

Un petit supplément d'âme pour celui qui n'est pas le narrateur, en quelque sorte !

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