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La prison :

 

Cela fait six ans que j’habite la prison. Je n’y vis pas mal, mais mes débuts y furent difficiles. Je me rappelle encore la petite fille qui descendait, cette nuit de mon arrivée, du carrosse. J’avais peur, j’étais pleine d’espoir… Lorsque Deleth est revenu vers moi, je n’avais pu comprendre son air embarrassé, me contentant de lui demander si son ami allait bien. Bête que j’étais. Son ami était mort depuis longtemps, et je suis sûr qu’il le savait dans le tréfond de son esprit. S’il était là, il dirait qu’il n’avait pas eu le choix, je suppose… Je n’aurais jamais cru que mon propre oncle pouvait me trahir. Je lui faisais confiance, il remplaçait un peu mon père parti, ou mort, et lui n’a pas hésité à m’abandonner dans cet enfer.

 

La prison, comme j’ai eu tout le loisir de le découvrir au fur et à mesure de mon intégration ici, est un ancien couvent plus ou moins rénové. Quelques petits ajouts ont cependant été faits, entre autre au niveau des barreaux des fenêtres, et à celui des portes barricadées ou condamnées. Il y a beaucoup de règles à respecter ici, mais la première est que personne ne sort.

 

J’ai découvert, lors de ma venue, ma chambre, une sorte de geôle aménagée avec un lit de paille et des infiltrations d’eau, une ouverture dans le mur presque au niveau du plafond, évidemment barrée d’innombrables barres de fer, et une auge, pour se baigner paraît-il. J’arrive encore à me remémorer l’intense dégoût qu’avait provoqué en moi cette vision d’horreur. Jamais je n’avais eu à affronter autant d’infâmie en si peu de temps, et l’arrivée de rat plus gros que ma tête ne fut pas pour arranger les choses. J’ai passé les trois premières nuits prostrée dans un coin, n’arrivant à fermer l’œil de peur d’être dévorée vive. Lorsqu’enfin la nature reprenait son droit et que mes paupières s’affaissaient, un cauchemar venait irrémédiablement démolir le peu de paix qu’avait amené le sommeil. Dans le même temps, je découvris la nourriture, ou ce qui s’en rapproche dans cet établissement. Pour nous, c’est à manger. J’ai fini, avec le temps, par savoir ce qu’il mettait dedans. Quel ne fut pas mon étonnement d’apprendre que ce n’était pas des morceaux d’humains, comme je le croyais étant jeune, et de la cervelle de rat, mais des débris de porc et du choux. Le cuisinier n’a qu’un seul talent en ce lieu, celui de faire d’aliments une bouillie répugnante et dégoûtante.

 

Mais le pire était encore à venir. Ce qui devait rendre supportable tout le reste ne pouvait être que la plus grande, la plus immense erreur que la nature aie jamais pu produire.

 

Je fus menée devant le père Axen lorsque je me fus plainte de ma « chambre », chose que j’ai bien évité de refaire par la suite… Arriver jusqu’à son bureau ne fut pas un problème, et j’étais même confiante. Je croyais encore naïvement que c’était l’ami de mon oncle. Ce lâche n’avait pas trouvé la force de me prévenir.

 

Au moment où j’ai franchi la porte, je fus assaillie d’odeurs plus malsaines les unes que les autres et qui semblaient vouloir nous asphyxier… Comment décrire l’atmosphère surnaturelle qui régnait là ? Toute la pièce était plongée dans l’obscurité, j’avais l’impression que des cadavres pourrissaient quelques part, tellement était forte l’odeur poignante de la mort solitaire, et j’eus autant la surprise que la terreur de voir un de ces cadavres que mon imagination maladive avait créés. Il bougeait, il vivait, et il vint s’approcher de moi. Son haleine était repoussante, mais mes tentatives pour y échapper furent vaines. Il m’avait attrapée par le menton et exhalait autant qu’il lui était possible toute la puanteur qui l’habitait. J’eus face à moi ces yeux exorbités, énormes et reptiliens, je pus presque toucher le visage en décomposition de ce débris humain. Quelle ne fut pas ma profonde horreur lorsque je me rendis compte que cette aberration pouvait parler. Et de quelle manière ! Chacune de ses paroles était une volée d’épines qui vous rentraient dans tout le corps, vous transperçaient et ressortaient de l’autre, vous laissant sans vie, dépouillé de ce que vous fûtes. Heureusement pour moi, il fut bref :

- Une pensiooonaire qui ssse plaint ? Tu n’aiiimes pas ta chammbre, ma peetite ?

Que pouvais-je dire d’autre que :

- Si monsieur, beaucoup.

Je sais avoir passé tout cet entretien à me maudire pour m’être plainte. J’aurais préféré être véritablement morte, plutôt que plongée dans cette éternelle tourmente qui ne semblait jamais vouloir prendre fin ! Et lui de me dire qu’il avait accepté « par charité » de me garder dans sa demeure… Et de rajouter qu’il comptait sur ma complète coopération, et de parler de discipline, et de se vanter, et de continuer sur autre, chose, savourant à chaque instant le supplice qu’il me faisait subir. Aujourd’hui encore, je n’en reviens pas d’avoir survécu. Pourtant, lorsque j’y pense, le père Axen n’est pas bien pire que l’endroit lui-même…

 

Je revins pourtant le soir même dans ma cellule. Le soleil ne s’était pas couché, l’entretien avait duré vingt minutes tout au plus. C’était toute mon enfance qu’il avait volée. Toute ou presque en fait. Je perdis le reste par la suite.

 

La vie en prison :

 

En prison, on doit apprendre. Pour cela, nous sommes réunis dans une salle par paquet de quarante à soixante, et l’enfoiré arrive. L’enfoiré, c’est le professeur. Il est vieux, méchant et ne s’occupe pas de nous. Le but de l’exercice est de ne pas se faire remarquer durant les cours. Au début, j’ai eu le plus grand mal à m’en sortir.

 

J’étais sortie pour la première fois de ma cellule au bout de la première semaine. Il faisait beau, j’avais presque dormi toute la nuit et toute mon âme n’aspirait qu’à s’égailler. C’est pourquoi, lorsque je vis tout ces enfants dans le vieux cloître, que j’appelais le jardin à l’époque, nom qui lui est resté, je ne pus m’empêcher d’aller les aborder, et en particulier un groupe d’autres filles qui, d’apparence, semblaient gentilles.

 

Elles m’ont très bien accueillie, elles m’ont questionnée, elles m’ont consolée et nous sommes devenues amies. Elles m’expliquèrent comment se passaient les cours, la manière dont il fallait impressionner le professeur et les différentes règles de l’établissement. Je les crus sincères et m’appliquait à bien suivre leur recommandations.

 

C’est ainsi que je fis l’étalage de mes connaissances en classe, et j’eux particulièrement l’occasion de « briller » lorsque l’enfoiré nous eus lu un texte dans lequel figurait un passage en elfique. Il l’avait traduit de manière très imparfaite, et je décidais de lui faire remarquer son erreur. Je ne pouvais me douter que cet âne n’avait aucune notion d’elfique, qu’il n’avait pas envie d’en avoir et surtout qu’il ne fallait jamais le contredire. Je déclenchais sa colère et l’hilarité de la salle. Un grand vide s’est fait autour de moi, et quelqu’un, ou plus précisément l’une des filles qui m’avaient conseillée, cria « la crétine » et toute la salle repris l’hymne, trop heureuse de pouvoir tout mettre sur le dos d’un bouc émissaire. Un bouc émissaire bien docile, car je ne sus comment réagir face à autant de méchanceté conjuguée. J’avais fait ce qu’il fallait et l’on m’insultait, l’on me jetait des bouts de bois, quelques petites pierres que ces garces, prévoyant la scène, avaient mises de côté. Le professeur vint vers moi, mais mon espoir de le voir remettre de l’ordre fut vite détrompé. Une gifle dont le souvenir m’est encore cuisant m’envoya au sol et je ne me relevais que pour en recevoir une seconde.

 

Le calme se fit et chacun reprit sa place comme si de rien n’était. Tout redevint comme avant, si ce n’est que l’on me bombardait continuellement de tout ce qui pouvait tomber sous la main de mes camarades, et que j’entendais par intervalle presque régulière mon nouveau surnom « la crétine » dans mon dos, devant moi, partout à la fois, et, pour mon plus grand désespoir, à la grande indifférence du professeur, trop heureux de ne plus s’ennuyer pendant ses cours.

 

Lorsque je ressortis de la salle, je pleurais presque. Une des filles vint vers moi. Je ne la connaissais pas, j’étais triste, je me confiais immédiatement à elle comme j’en avait pris la très mauvaise habitude. Elle n’a pas ri, au contraire, son écoute fut des plus attentives. Dans mon malheur, je lui expliquais mon père et ses jeux, mon séjour dans la grande forêt, la mort de mon cheval et mon exil ici. Elle eut l’air compréhensive et je la quittais en croyant m’être fait une amie. Dès le lendemain, j’eus à subir maintes plaisanteries sur mon rang, mon cheval et tandis que les garçons se moquaient, les filles me faisaient des révérences et me nommaient « votre altesse », ajoutant par moment « la crétine… ». Si j’avais eu toute ma tête à l’époque, je me serais préoccupée de savoir lequel des surnoms allait prendre le dessus. Mais j’étais trop bouleversée pour penser. J’ai fait la seule chose qui pouvait être faite, et j’ai fuit dans ma chambre. Là, j’ai beaucoup pleuré, et lorsqu’enfin le torrent se fut tari, je me mis à réfléchir.

 

Les événements commençaient à prendre une tournure logique dans ma tête. Je faisais le lien entre ce qui m’arrivait et ma façon d’agir, ainsi que celle de mes camarades. Je me rendis compte que j’avais été jouée, et si j’en ai d’abord ressenti une honte terrible, tout mes sentiments se sont vite transformés en une sourde haine, puis en une farouche détermination. Comment expliquer ce que le désespoir peut faire de dégât dans l’âme d’une enfant de presque dix ans ? Est-ce explicable ? Je sais que le processus ne s’est pas fait en un jour, mais chaque matin et chaque soirée voyait se lever et se coucher une enfant de plus en plus nourrie des blagues et quolibets de ses camarades. Je souffrais en silence, me promettant de rendre coup pour coup.

 

L’occasion se fit attendre une éternité, et entre temps j’appris à me fondre dans le décor. Ma première préoccupation, instinctive je dois le dire, fut de tout remettre à un autre bouc émissaire. J’avais plus senti que compris que ce fardeau que je portais pouvait facilement être donné à un ou une autre. Il fallut près de six mois pour que je trouve une cible et, surtout, que je me décide. Ces six mois furent sans nul doute les pires de ma vie. Enfin je trouvais un jeune homme un peu bêta et qui concordait parfaitement avec ce que je cherchais. Je lui ai parlé, j’ai beaucoup hésité, puis, finalement, j’ai donné le coup de grâce. Il a foncé dans mon piège, il s’est ridiculisé et moi, j’étais sauvée.

 

La nuit même, je n’arrivais à fermer l’œil en pensant à toute l’ignominie dont j’avais été capable. Le pauvre n’avait rien vu passer. Il était faible, je l’avais exploité à merveille, je lui avait fait faire ce que je voulais et tout avait si bien fonctionné que son surnom fut « fils à maman », l’un de ceux qu’il ne faut pas porter dans un tel lieu. Je me rappelle avoir presque failli m’être compromise en allant le soutenir et tout lui expliquer lorsqu’il avoua publiquement qu’il adorait sa mère.

 

Bien évidemment qu’il n’y a aucun crime là-dedans, ma jeune victime, mais a-t-on besoin qu’il y aie crime ? Au fond, ce qui comptait avant tout, c’était l’avis de la masse. C’est cet avis que j’ai dû apprendre à maîtriser. Je repense encore au fils à maman, par moment, lorsque j’ai des remords. Je ne dois pas en avoir, personne ici n’en a.

 

Premiers pas :

 

Enfin arriva l’heure de ma revanche… J’avais alors 15 ans. J’étais encore la crétine, mais peu de personnes usaient de ce surnom. D’habitude, l’on ne me parlait pas, et si l’on le faisait, c’était pour me remettre à ma place. L’une de celles qui m’avaient accueillie eut le malheur de me remettre à ma place une fois de trop. En allant me couché, je ne pus réussir à rester calme. À quoi bon souffrir encore pour rien ? Je savais que mon père ne viendrait plus, Depuis le temps, j’avais fini par me faire à l’idée qu’il m’avait abandonné, comme Ikha l’avait dit. Un simple passe-temps… De toute manière, a-t-il jamais existé ?

 

J’étais seule et il fallait que je me sorte de cette situation. Une résolution d’une froideur sans égale m’envahi alors. La solution était simple, l’acte aisé, seule la conscience s’y opposait. Je la foulais du pied sans scrupule aucun.

 

C’est donc sans hésitation que, au détour d’un sombre couloir, je fit couler son sang. J’avais attendu longtemps, il avait fallu remettre plusieurs fois mon projet, soit parce qu’elle était suivie, soit parce qu’elle changeait soudain d’itinéraire. Enfin, après une semaine, elle se trouva au bon endroit au bon moment. Je n’ai pas hésité, j’ai sauté, je l’ai plaquée au sol, je lui ai enfoncé la lame dans la gorge, puis, dans un éclair de rage, je lui ai cavé les yeux et transpercé une vingtaine de fois le ventre. Elle était méconnaissable et moi, couverte de son sang.

 

Je restais ainsi longtemps prostrée devant son cadavre, mi-heureuse, mi-désespérée. Finalement, quand la réalité eut repris le dessus, je me rendis compte que je ne pouvais me présenter ainsi devant tout le monde. La corruption avait fait son œuvre, je n’eus pas la moindre opposition à aller voler l’ensemble de la garde-robe de ma victime. Elle avait la clé de sa chambre sur elle, il m’avait suffit d’entrer et de me servir. Je pris aussi ses autres affaires, son argent qu’elle avait caché sous la paille et un médaillon qui pendait contre le mur. Tout m’appartenait, car j’en avais besoin. Je n’y crois plus trop aujourd’hui… Je prenais par vengeance, par soif de possession et pour le plaisir d’enfin faire du mal.

 

Le lendemain, lorsque j’apparu au milieu de mes camarades vêtue des vêtements de ma victime, il y eut quelques sifflements, un silence pesant et tout reprit sa place. On ne vint pas m’interroger, personne ne m’aurait accusée, j’étais blanche comme neige. Cela assura définitivement mon esprit qu’en ce lieu, les assassins étaient mieux récompensés que les vertueux.

 

On pourrait croire, à ce récit, que je devins une tueuse, une assassin de la nuit… Il n’en est rien. Pendant cinq années, j’ai observé, et j’ai su ce qui arrivait à ceux qui tombaient dans cet excès de confiance. À leur tour, ils étaient tués et personne ne disait rien, comme par un accord tacite. Mourir est plus facile que vivre.

 

Non, je ne peux là que remercier le sort qui mit entre mes mains une idée bien plus prometteuse. De ce simple meurtre, de mon attitude et grâce à quelques rumeurs judicieusement introduites, je devins un fantôme, je me suis entourée d’une aura de mystère. Je pensais simplement me mettre à distance des autres, m’assurer la paix, mais cela m’apporta bien plus, tellement plus…

 

Les garçons :

 

Dans la prison, nous sommes des filles et des garçons. Les garçons dorment dans une aile, nous dans une autre. On ne se voit que la journée, et la nuit pour certaines qui font venir leur ami dans le cellule. Ce sont alors des hurlements bestiaux et des cris déchirants qui nous tiennent éveillés. Nous ne disons rien, on se retourne et on oublie. Au début, je ne comprenais pas ce qui se passait. Chose étrange vu que j’étais probablement l’une des mieux prédestinée à le savoir.

 

Les garçons ont un avantage sur nous : ils sont plus forts. Dès lors, c’est eux qui font la loi dans le jardin et dans toute notre société. Il ont des accords entre eux et se soutiennent par bandes qui, souvent, s’affrontent. Notre rôle à nous, dans cette affaire, c’est de se trouver du côté des vainqueurs en choisissant un protecteur. Une fois le choix fait, il faut le séduire, ce qui est facile vu les circonstances, et l’on est protégée. Mais la protection, comme toute chose, se paie, et le salaire ici est en nature.

 

J’ai déjà réussi à observer mes camarades une fois dans la cellule. J’avais réussi à sortir et je regardais par la fenêtre au plafond. Ils ne pouvaient me voir, mais moi, je voyais tout.

 

La fille, une petite, pimbêche mais assez sûre d’elle, faisait entrer un des garçons, un jeune qui avait reçu le soutien d’un plus vieux. Je ne pus m’empêcher de penser que c’était là un choix judicieux. Pourtant, je fus vite tirée de mes pensées. En effet, ils s’étaient dévêtus tout les deux, et lui se jeta sur elle qui se mit instantanément à gémir. J’hésitais entre rire, pleurer ou vomir. La scène dura à peine deux minutes, après quoi le garçon se releva en s’en alla dans la couloir. Je n’avais pas appris grand chose, mais suffisamment pour être certaine que je préférais me donner la mort plutôt que de m’abaisser à ce point. C’est cette pointe d’orgueil qui me sauva du bourbier.

 

En effet, la plus forte des bandes de garçons était alors commandée par Mickau, un grand et fort jeune homme dont la carrure suffisait souvent à imposer le respect. Pour ceux qui n’y croyaient pas, un passage entre ses doigts permettait de remettre les choses au clair. Il lui est arrivé de ne plus se maîtriser, et un nouveau qui l’avait défié est mort entre ses mains. Lorsque la dépouille inanimée est tombée à ses pieds, il a regardé tout le monde d’un air menaçant et chacun s’en est allé.

 

Il a fini, pour une raison qui m’échappe encore, à remarquer que je n’avais aucun protecteur, et que je ne cherchais pas à en avoir. Personne ne cherchait à me créer d’ennuis et j’étais pourtant seule et vulnérable. Mon dédain et la lueur d’orgueil dans mes yeux fit le reste. Lui qui pouvait tout avoir ici me voulut moi. Je ne m’en rendis pas tout de suite compte, et lorsqu’il vint me réclamer de face, j’eus l’étrange réflexe de le défier. Nos regards se sont croisés et je ne sais pas ce qu’il a pu lire dans le mien, mais il s’en est allé sans plus ajouter.

 

Rapidement, il est revenu à moi. Depuis cet instant, il est doux comme un agneau avec moi, il essaie de me séduire à sa manière. Il m’a apporté des fleurs, des bijoux, il a réussi à faire peur au professeur pour qu’il m’obtienne une chambre presque acceptable et il s’arrange de loin pour que je reçoive les meilleurs morceaux lors des repas. Il a tenté d’écrire des poèmes pour moi, il me les a envoyé, c’était ridicule. Mickau est un idiot, plus qu’un idiot, c’est un inculte, une espèce de sauvage qui se croit animé de sentiment, un fou, et plus que tout, il me dégoûte jusqu’au tréfond de mon être. Mais il m’offre une vie acceptable, bien au-dessus de tout ce que je suis capable d’obtenir par moi-même.

 

Pourtant, je sais qu’il n’est pas amoureux, comme il le prétend. Toute son affection, tout les sentiments qu’il ressent, tout cela n’est que la somme de certains facteurs. Il m’a trouvée à son goût, il a décidé de mettre des obstacles sur sa route, rien de plus, Si je m’offrais à lui, c’en était fini, mais si je le repoussais trop violemment, je perdais tout avantage. Je sus exploiter cette chance au mieux, et je variais période de grâce et de disgrâce, je portais parfois les cadeaux qu’il m’envoyait, à d’autre je l’ignorais purement et simplement. Lorsqu’il venait ramper à mes genoux, je le dédaignais. Il n’en demandait pas mieux et insistait encore, puis s’en allait, aussi triste d’avoir échoué qu’heureux de vivre une passion.

 

Il se trouva très vite des filles qui comprirent l’avantage qu’il y avait à être de mon côté, et je finis par avoir toute une cohorte qui me suivait, me copiait et essayait de me ressembler pour recevoir mes grâces et, par là même, un peu de ce que Mickau m’offrait. Je jouais aussi avec cet élément là. Je choisissais très attentivement celles qui pouvaient m’accompagner, et une erreur signifiait la disgrâce. L’intrigue devint de plus en plus complexe, et je faillis m’y perdre lorsque, soudain, je me rappelais que ce n’était pas une vie. Mickau ne serait pas éternellement patient, et il viendra un jour demander son dû. De plus, ma poitrine s’est développée, ma taille s’est affermie… Ce que son esprit avait créé d’amour, le corps le transforme petit à petit en pulsion animale, et je vois arriver à grand pas le moment où moi aussi je devrais le faire entrer chez moi, vraiment chez moi… Il me faut fuir, mais je ne sais comment. Je dois partir et toutes les issues sont fermées.

 

L’âge d’or est bientôt fini… J’ai dû accepter, et malgré tout mon marchandage, j’ai dû céder à Mickau le droit de venir me voir dans trois jours. Je sais ce que cela implique, et lui sait exactement ce qu’il veut. J’ai pris une décision : si dans trois jours je ne suis pas partie, je dois mourir.

 

Espoir et déception :

 

Cette nuit a été trop longue pour mon âme tourmentée. Je ne crois pas avoir fermé l’œil plus de cinq minutes. Ma résolution est plus forte que jamais. Réveillée par un oiseau un peu trop bruyant, j’ai eut la chance d’être debout avant les autres. Discrètement, je me suis faufilée jusqu’à la porte principale. Là, j’ai pu en constater la totale étanchéité. Passer par là est impossible, et d’ailleurs aucune porte n’était franchissable. Je devais perdre toute la matinée à les examiner toutes. Des cadenas plus gros que ma tête et des verrous gros comme le poing les maintiennent fermement en place. J’ai rapidement dû perdre l’espoir de passer par là. C’eut été trop facile, je m’y attendais un peu.

 

J’ai donc résolu de passer par dessus le grand mur de la cour. Je suis plutôt légère, et je ne devrais pas avoir de mal à me hisser avec l’aide d’une corde à nœud. Me procurer celle-ci ne me prend que peu de temps. Ici, on trouve tout ce qu’on veut du moment que l’on est bien placée. Je ne cherche même pas à savoir d’où mon fournisseur a pu l’obtenir et je le quitte. Il me faut deux heures pour nouer les nœuds. Un moment, je pense y attacher un véritable grappin, mais je me rends compte qu’une pierre bien ficelée fera tout aussi bien l’affaire. Celle-ci est trouvée et assemblée au reste en peu de temps. La nuit vient de se coucher, le premier jour avec lui, j’attends impatiemment le lendemain. Saurais-je m’éveiller assez tôt ce jour-là aussi ? La question me fait presque rire. Je suis éveillée plus qu’il n’est envisageable de l’être, il fait froid et je ne compte pas dormir. Du reste, la nuit se passe sous les cris de divers volatiles, comme notamment une chouette, un hibou et un merle.

 

Ce petit exercice d’écoute me rappelle Del’ et ses cours. Combien d’heures ais-je passé à étudier son gros livre, à apprendre par cœur les noms des espèces, puis à aller les observer au dehors ? Traître, dis-moi donc à quoi cela me sert, aujourd’hui, sinon à me rappeler encore et toujours le poids de ton abandon ? J’avoue avoir pensé un moment retourner dans la forêt, dans l’espoir d’y retrouver sinon mon père, au moins une famille qui m’aime. Sotte que je suis, je n’y trouverais que la mort et le dédain royal d’un elfe pour une humaine. J’irais sans doute dans une ville quelconque, à mendier s’il le faut. La colère est mauvaise, c’est vrai, celle-ci, en me distrayant, m’a endormie.

 

Je me redresse d’un coup, comme frappé par la foudre, essoufflée, couverte de sueur. J’observe les parois de ma chambre, elles sont si grises… Mon cauchemar est loin à présent. Je m’accorde un moment de répit. Ce fut si horrible. Mais je le chasse de ma pensée. Un regard à l’extérieur m’apprend que ce rêve inopportun aura au moins eut l’avantage de me faire lever avant le soleil. Fébrilement, je me jette sur ma corde et je sors dans le couloir. Aucun bruit, tout va bien. Je m’apprête à avancer, mais mon oreille perçoit soudain un son nouveau. Surprise, je m’enfonce d’un coup dans un creux de la paroi, priant pour ne pas tomber sur quoi que ce soit. Mes paupières se rouvrent, je reviens à la vie, le couloir reste inanimé. Le son, lui, est toujours là, c’est encore un de ces oiseaux de malheur. Pestant contre des animaux aussi mal pensant, je reprend mon chemin. Un escalier passe, puis un autre et j’arrive au centre de la grande cour. Il n’y a jamais de gardien ici, je ne sais pas vraiment pourquoi. Ils doivent pourtant se douter que personne ne veut rester.

 

Qu’importe, cela me convient. Je m’approche de la muraille et, après l’avoir fait tournoyer, je projette la pierre vers le ciel. Celui-ci me la renvoie rapidement et je ne dois qu’à un réflexe salutaire de ne pas avoir le crâne cassé en deux. La peur me quitte vite et je ramasse à nouveau la pierre. Je veux m’en aller. Au troisième essai, je réussit mon envoi et elle passe par dessus le grand mur. Je me sens soudain soulevée, et mes pieds quittent le sol pour, lentement, redescendre des limbes.

 

Je cherche un moment ce qui a pu se passer. La corde fait une taille très respectable, bien suffisante pour aller s’écraser de l’autre côté.  De toute évidence, le mur est bien plus haut en dehors qu’en dedans. Quel précipice peut bien m’attendre là ? Quel gouffre, quel ravin ? Je ne vais pas abandonner aussi proche du but !

 

Rapidement attacher la corde à un pilier, tester la résistance et, après une seconde d’hésitation, de peur intense, s’élancer… Finalement, il suffit de bien peu de choses pour soudain ressentir tout ce que l’espoir peut avoir de dévastateur sur l’esprit. Vais-je tomber ? La corde résistera-t-elle ? Vais-je pouvoir passer ? Qu’est-ce qui m’attend de l’autre côté ? Je veux un moment me convaincre que quoi qu’il arrive, jamais je ne reculerai. Je me trompe lourdement : j’ai déjà renoncé.

 

L’évasion :

 

Le sol de ma chambre m’accueille lourdement. Je n’ai même pas la force de me traîner jusqu’à mon lit. Quelle futilité que la vie… J’étais si proche du but et, soudain, il a fallu que mes yeux rencontrent le vide, cet abyme insondable. Impossible de fuir, inimaginable de partir par là, seul serait resté le suicide.

 

Maintenant que je suis là, à tremper le plancher de mes froides larmes, je regrette de ne pas l’avoir choisi. Pourquoi, pourquoi ne pas m’être élancée dans le vide, n’avoir pas confié mon corps à la mort bienveillante, plutôt qu’au porc qu’annoncera le matin ? Il aura suffit d’une simple sensation de peur, d’un léger frisson et d’une hésitation pour me couper définitivement tout chance de sortir de l’enfer. Condamnée je suis, oui, condamnée à souffrir, à subir encore et encore le sort des miséreux. Qu’espérais-je ? N’est-ce pas le sort de tout être humain sur cette terre ? Y a-t-il seulement jamais eu être heureux dans ce monde ?

 

Je ne pleure plus, je n’ai plus de larmes à verser. Dehors, le soleil vient de se lever, et avec lui le chant des oiseaux, d’un seul oiseau, toujours le même, qui répète inlassablement sa chanson de mort. Les notes s’envolent et semblent converger vers ma fenêtre, porteuses de toute la mélancolie qui est mienne, de tout mon passé et de toutes mes peines. Peut-être ais-je encore le temps de mourir, rapidement, en me brisant la nuque, en me coupant avec une lame les artères qui remontent le long de mon cou.

 

Improbable espoir… Je n’ai même pas la force de me relever, où trouverais-je le courage de mettre fin à mes jours ? Et cet oiseau qui continue, infatigable ! Mais vas-tu te taire, sale volatile ! Ce ne sont plus des notes que j’entends, mais des mots, comme ceux des moqueurs. Je deviens folle, j’entends une voix, des phrases. Et encore reviens la sempiternelle réplique :

« Reviens, toi qui attendais, reviens à nous. »

Se pourrait-il seulement que… ?

 

Non, c’est impossible, mais pourtant… Je ne peux résister à l’appel, il me faut savoir. D’un bond, je traverse la pièce et rejoins la fenêtre. Au travers des barreaux, je peux contempler la nature en éveil, les grands arbres et le soleil qui dépasse de l’horizon. Pourtant, je n’ai que faire de la nature, des arbres ou du soleil. L’oiseau que j’attendais n’est pas présent, lui, et je me rends compte qu’une fois encore, le pire mal de la boîte de pandorre aura eu raison de moi. Ils avaient raison : l’enfer, c’est la répétition.

 

Accablée, je m’écroule contre la paroi. Étrangement, je suis plus calme que je ne l’ai jamais été depuis toutes ces années. Le son des pas dans le couloir résonne le long des murs et vient se loger dans mes oreilles, aussi régulier que le battement sourd de mon cœur. Je n’y fais que peu attention, ce n’est qu’un bruit qui se mêle aux autres, un bruit parmi les millions qui parcourent le monde. Je me prends à repenser à mon enfance, à ma toute première enfance. La ferme, les vaches, les cochons, mon chien et la grande ville que je rêvais de visiter un jour… Et ma mère, mon père, durs tout les deux, mais qui me fournissaient un vrai foyer. Que m’importe tout ce qu’ils ont pu me faire, je donnerais ma vie si seulement je pouvais maintenant retourner juste avant que je ne parte loin d’eux, si seulement je pouvais empêcher la folie qui m’emporta loin de ma vraie patrie. J’étais maltraitée, peut-être, mais je ne vivais pas mal, non ! J’avais du pain, un toit, et je m’amusais, parfois. Ma vie, depuis mon départ, n’a été faite que d’errance, de pleurs et d’horreur.

 

Au loin, les paroles reprennent : « Reviens, toi… »

Où l’ais-je entendu, d’où mon esprit peut-il bien tirer ces mots ? N’étais-je déjà pas assez mal en point qu’il fallait encore m’enserrer dans les circonvolutions infernales de la folie ? Je n’en peux plus, je ne veux plus rien entendre, ni bruit de pas, ni mots à la fenêtre. Je ne veux plus penser au passé et en regretter les erreurs. Je veux disparaître, tout simplement.

 

« … toi qui avec moi attendais… »

 

« … reviens à nous… »

« … reviens … »

 

« … »

 

Le silence, omniprésent, semble m’avoir comme enveloppée d’une grande cape de tranquillité. Je n’entends plus rien, je me sens légère, libre, libérée. La voix a cessé. Je devrais en être heureuse, et, pourtant, je ressens qu’elle me manque. Une phrase représenterait bien mon état : « Tel est l’homme qu’il ne peut vivre sans espoir. » Je l’oublie aussitôt, c’était Deleth qui me l’avait dite. Doucement, je me relève au milieu du calme ambiant, et, avec une lenteur et un calme apaisant, je regarde à nouveau au travers des barreaux. Au départ, seul le ciel bleu azur m’apparaît, et je me repaît un moment de son scintillement, de son allure d’eau dormante qui aurait refusé, au contraire des autres, de quitter le plafond.

 

Puis, doucement, mon regard s’abaisse, et je vois tour à tour un écureuil, sous lui un arbre et au pied de l’arbre une frêle silhouette qui m’est, et ce bien étrangement, familière. Mes lèvres bougent, je me sens parler, mais ce n’est plus moi qui prononce les mots qui naissent au fond de ma gorge. La silhouette quitte le refuge des arbres, dévoilant des pieds fins et agiles, une tunique vertes, à l’apparence de feuillage, et un magnifique torse sur lequel est posée une tête d’elfe. Il m’a vue, il me répond, je sais que je le comprends. Je crois discerner un sourire sur son visage, mais celui-ci s’efface bien vite. Nous restons là quelques instants, figés à l’image de deux statues.

 

La première, je me ressaisit. Les sons reviennent et parmi eux plusieurs chocs violents contre ma porte. C’est Mickau, il vient me chercher. J’entends aussi sa voix, il est en colère, il ne pensait pas trouver porte close. D’abord suppliant, le ton passe au reproche, puis à la colère. Bientôt, il menace de défoncer les planches qui me séparent de lui et, à l’instant, lesdites planches se mettent à trembler, se ressaisir, puis trembler à nouveau. Deux coups, trois coups… Je reste pétrifiée… cinq coups, six coups… Je vois déjà l’instant où la porte va céder. Les planches semblent ne plus pouvoir me protéger bien longtemps, et plusieurs laissent entendre qu’elles abandonnent le combat, allant jusqu’à se rompre en deux.

 

Enfin, je réagis. Je me retourne vers la fenêtre et appelle au secours la silhouette que j’avais vu auparavant. Mais elle a disparu. Je la cherche partout, je fouille arbre et buisson, mais nul trace d’elle. Un rêve, un cauchemar ? Je n’ai plus le temps d’y penser : la porte vient de céder, et c’est un Mickau en sueur, mais bien décidé à en finir, qui pénètre dans la pièce. Je ne peut retenir un cri intense de désespoir, et je me laisse choir sur le plancher, inanimée.

 

Lorsque mes yeux se rouvrent, je suis sur mon lit. Devant moi, Mickau, le regard hagard, perdu, un peu fou. Je veux parler, mais je vois qu’il m’a bâillonnée. À l’instant, je cherche à m’enfuir, mais seule ma jambe gauche veut encore répondre à l’appel, les autres membres étant immobilisés par des liens trop serrés. Avant que je n’aie pu réaliser, la jambe est elle aussi réduite à l’impuissance. Je détourne le regard, mais une puissante main me saisit le visage et le détourne vers celui de Mickau. Il est fou, je le lis dans ses yeux, fou et dangereux. Il marmonne quelques mots que je n’entends pas, et passe plusieurs secondes d’éternité à observer les larmes qui coulent le long de mes joues. Mais l’éternité s’avère trop courte, et il se relève vite pour commencer à entreprendre ce pourquoi il est venu jusqu’ici. Intérieurement et extérieurement, je sers les dents. En vérité, je crois même que je m’évanouis.

 

Je ne peux pas assurer que ce qui suivit fut un rêve ou la vérité, ayant plus eut l’allure du premier que de la seconde.

 

Au moment où les mains allaient soulever le voile qui me couvrait, un grand fracas secoua la pièce, et de la poussière se mit à tomber du plafond, accompagnée de plusieurs morceaux de celui-ci. Je voulus me soulever, mais je ne pus que relever un peu la tête pour apercevoir, au loin, une grande brèche dans le mur, à l’endroit même où siégeait la fenêtre, et au travers de cette brèche les branches d’un arbre de dimension gigantesque. Desdites branches sauta l’elfe que j’avais cru apercevoir, et lorsque Mickau fondit sur lui, il évita la charge avec l’agilité d’une panthère, puis esquiva encore quelques coups en priant son adversaire d’abandonner, mais finit par sortir une petite lame de son dos pour, avec une vitesse défiant l’imagination, la planter dans le ventre de Mickau. Aussitôt, il la ressortit et l’enfonça encore dans chacun des yeux, puis, de rage, dans tout le corps de l’infâme être, le réduisant en charpie. Enfin, il se tourna vers les branchages et à l’instant ceux-ci s’animèrent pour élargir la brèche, me dévoilant un visage gravé dans l’écorce, un visage dur et accusateur. L’elfe fit un mouvement de la main, puis s’approcha de moi. Son visage était magnifique et resplendissait dans la lumière de l’extérieur. Son souffle chaud vint rencontrer mon cou et, avec douceur, il se pencha au-dessus de mon oreille pour y glisser quatre mots :

« Tu es en sécurité. »

Là s’arrête le rêve. Je ne me suis réveillée que bien plus tard, ballottée par les cahots du galop, manquant de peu de tomber de la monture qui me portait au travers de la sombre nuit. Je me suis accrochée par réflexe au cavalier devant moi et, levant le regard, j’ai aperçu la lune, éphémère vision rapidement effacée par les nuages et la pluie. Reprenant un peu mes esprit, j’ai cherché à parler à mon compagnon de voyage, mais il ne répondit pas à mes appels. Je devais me contenter de fixer le sol tout le reste du voyage, n’apercevant de toute la chevauchée que la boue et les herbes écrasées par les sabots de notre monture.

 

Renouveau :

 

La route fut bien longue jusqu’ici, si longue que j’ai été jusqu’à croire, un moment, qu’elle ne s’arrêterait jamais. Je m’imaginais morte, obligée de rester pour l’éternité derrière ce mystérieux cavalier, à endurer pluie et cahot, à voyager sans but au travers des monts et forêts. Étrangement, cette pensée m’a paru très attrayante, et je ne me suis rendue compte que bien plus tard que je m’étais instinctivement agrippée à lui. Chaque sursaut me semblait doux, les gouttes d’eau me servaient de cape et les ombres branches des sombres arbres me paraissaient autant de gardien sûr et fidèle.

 

Tout a pourtant pris fin. Nous nous sommes arrêté au pied d’un grand rocher dont je devais vite m’apercevoir qu’il s’agissait d’une muraille, et nous avons mis pied à terre. Puis, avec une certaine précipitation, l’elfe m’a prise par la main pour m’emmener au travers d’une porte dérobée, puis me guider au milieu d’un véritable dédale de couloirs délimités par des rangées de maisons à ce point serrées les unes contre les autres que l’on les voit s’étouffer et gémir à la lueur des éclairs.

 

Enfin, après bien des détours, nous sommes parvenus à une entrée dans laquelle nous sommes passés. Elle menait à une grande salle remplie de gens très différents les uns des autres, certains cousus d’or, d’autres habillés de haillons, et chacun parlant dans son coin sans prêter attention à son voisin. À certaines tables pouvaient s’entendre de grands rires, des éclats de voix, des hurlements parfois, effrayants mais vite étouffés par le désordre omniprésent.

 

Sans plus s’attarder, nous fendîmes la foule pour passer sous un petit porche menant à une salle basse. C’est là que j’attends encore. L’elfe est passé sous un rideau après m’avoir intimé l’ordre muet de rester sur place jusqu’à son retour. Je commence à repenser à ces dernières heures, à ce qui m’arrive. Doucement, je réalise que cet elfe ne peut venir que d’un seul être, une seule personne ayant pu trouver un quelconque intérêt à me faire sortir de mon trou, une personne qui m’y avait plongée il y a de cela bien des années.

 

Oui, je réalise qu’un fantôme du passé est revenu me hanter, et que ma merveilleuse escapade ne peut qu’être le signe d’un nouvel emprisonnement. Qui qui puisse se cacher derrière ce rideau, il ne peut me vouloir du bien, que ce soit un ennemi ou celui qui m’avait abandonnée. Mais que faire ?

 

Je pourrais fuir tant qu’il est temps, partir à travers la ville, passer de l’autre côté du mur et fuir à tout jamais l’étreinte mortelle du destin qui m’est accordé. Je pourrais devenir libre, faire ce qu’il me plaît, où cela me plait et quand il me plait. Qui sait, m’installer dans un charmant petit village, et y terminer là mes jours dans le plus grand bonheur, loin des ennuis et des pleurs. Je vois déjà la beauté de mon jardin à la lumière de l’été, et la douce chaleur du foyer lors des paisibles nuits d’hiver. Je finirais sûrement par trouver un ami aimable, et qui m’aimerait, et ensemble nous fonderions un foyer.

 

Alors pourquoi ne suis-je pas déjà partie, qu’est-ce qui peut bien me retenir ? Je ne veux pas le revoir, je le hais déjà, je l’ai toujours haï. Alors quoi ? Aurais-je peur de l’inconnu, ou ais-je peur de ce que je sais m’attendre au dehors ? De liberté je n’aurais que les chaînes du servage, pour bon mari et ami, je n’aurais qu’un paysan stupide et ivrogne qui jouerait avec moi comme avec un oiseau pris au piège, et de charmant village je n’habiterais que dans une ferme fétide, un cloaque sans nom où je finirais ma vie, seule et malheureuse, si je n’ai pas été égorgée par une bande de pillards auparavant. Je sais ce qui me retient en fait. Ce n’est pas tant de savoir que l’extérieur m’est hostile, mais de savoir que derrière ce rideau, le monde l’est moins qu’à l’extérieur. Où que j’aille, je ne trouverais que misère et horreur. Dans mon cœur, j’ai déjà choisi de prendre le moindre maux, et c’est pourquoi j’attends, désespérée, devant un vilain bout de toile pour que ces gens décident enfin ce qu’ils veulent faire de leur encombrant bagage. Peut-être sont-ils même en train de regretter de m’avoir faite sortir…

 

Impossible d’aller plus loin, revoilà mon mystérieux cavalier. Son visage, à la lueur des torches, me semble familier. Pourtant aucun nom ne me revient à l’esprit, comme s’il n’en avait jamais eu pour moi. Qu’importe ! Son regard me montre bien qu’il ressent tout le dégoût que j’éprouve pour lui et ses semblables, qui s’imaginent pouvoir jouer impunément avec ma vie et celles de tant d’autres. De sa mélodieuse voix, il me demande de passer à mon tour le rideau, et à l’instant où je m’exécute, je voix dans ses yeux et sur son visage un petit sourire amical. Contre mon gré, mais est-ce vraiment contre mon gré, je lui en donne un autre, plus timide, pour toute réponse. Par quel magie, je ne saurais le dire, je me sens incapable de lui en vouloir pour les fautes de ses paires.

 

Toutes ces pensées doivent néanmoins être remises à plus tard, car mon épreuve se dessine à mes yeux. Je suis à présent dans une petite pièce ronde, meublée en tout et pour tout d’une table rudimentaire et de deux chaises qui ne le sont pas moins, éclairées faiblement par deux torches et la lumière de la nuit qui filtre au travers d’un petit soupirail au plafond. L’image de ma cellule des premiers jours me revient à l’esprit, tant cette pièce m’y fait penser, mais l’image s’arrête là. Assis sur l’une des chaises, enveloppé dans une grande cape aussi noir qu’usée, presque immobile dans la pénombre, le visage faiblement tourné vers moi, le regard dirigé vers le sol, se tient Aerion. Telle est ma stupeur que je ne peux retenir un léger sursaut d’étonnement, que je réprime vite. Du grand elfe en armure damasquinée ne reste qu’un mendiant en haillon, de la joie passée qui animait ce visage sûr de lui ne reste qu’une mélancolie et une tristesse sans borne qui ne cherchent même plus à être cachées, et des rides de doutes et d’incertitudes. Seuls les yeux merveilleux et envoûtants, emplis de cette gentillesse et cette douceur de mes souvenirs laissent encore à penser qu’il fut un jour ce qui relève, à l’image du pauvre hère sous mes yeux, du mythe ou de la légende.

 

Il n’y a, pourtant, pas à hésiter. C’est bien lui, dans l’allure, dans le regard, au mouvement des lèvres et à la stature. Je reste sans bouger, debout devant l’entrée, attendant un signe ou geste de sa part. Je ne sais comment le défier, alors je le laisse entamer la dure bataille qui s’annonce, bataille que je compte bien gagner.

 

Retrouvailles :

 

- N’aies pas peur, petite, tu n’as que des amis ici.

Ses lèvres ont à peine remués, les mots, durs et froids, ont pourtant résonnés dans la pièce comme une rivière de larmes et d’amitié. Je ne comprends pas le sens de sa phrase, ou ne veux pas le comprendre, et le laisse continuer.

 

- Peut-être te rappelles-tu cette phrase, la toute première que je t’ai dite, alors que tu n’étais qu’une enfant, il y a de cela si longtemps… Non, je vois dans tes yeux que tu ne te rappelles pas.

 

Il fait une longue pause. Je ne parle toujours pas, mais je sens la tension qui monte entre nous. Je ne sais pas ce qu’il attend de moi, mais une chose est sûre, je la lui ferais payer très cher.

 

- Tu t’étais enfuie de chez toi, et t’étais réfugiée dans le convoi… Une caisse d’armes si mes souvenirs sont bons. Tu étais très effrayée, et il m’a fallu bien des efforts pour que tu te montres enfin.

 

Le voilà qui sourit à présent…

 

- Je me souviens aussi de la joie que tu avais éprouvée lorsque je t’avais offerte Daki et comme vous aviez gambadées dans les plaines pendant des heures. Sais-tu que durant tout ce temps je vous observais ?

 

Je n’en peux plus, impossible de tenir, il faut que je parle, qu’il cesse :

- Voilà de beaux souvenirs, mais vous en oubliez d’autres tout aussi merveilleux ! Vous souvenez-vous, elfe, d’un oncle belliqueux et agressif, d’une elfe sadique et perverse, vous souvenez-vous peut-être d’une petite fille terrorisée lorsque des inconnus sont entrés dans sa chambre pour tuer son ami et tout dévaster ? Vous souvenez-vous peut-être d’un cheval joyeux et sans grief que l’on a égorgé, découpé et mangé sans autre forme de procès, et dont les restes ont pourris longtemps au fond d’une fosse ? Vous ne pouvez vous souvenir, vous n’étiez pas là… Mais j’ai d’autres souvenirs émouvants pour vous : je peux vous parler d’une fillette abandonnée dans la fosse au lion par une froide nuit par un être en qui elle avait confiance ! Je peux vous parler d’un vieillard cruel, de jeunes gens attentionnés à vous voir souffrir à leur place. Je peux vous parler longtemps, si vous le désirez, de la merveilleuse vie passée enfermée avec des fauves qu’il a fallu dompter par des moyens que l’âme elle-même refuse. Je peux vous parler de meurtre, de meurtre ! Je peux vous parler de mensonge, de félonie, je peux vous mentionner plus de vingt noms de personnes mortes sans avoir pu seulement se défendre, par la faute d’une gamine qui n’avait trouvé que ce moyen pour ne pas succomber elle-même. Je peux vous parler de la violence d’un humain qui a voulu s’emparer du corps de cette fillette, qui n’aurait pas hésiter à la maltraiter autant que faire ce peut s’il n’en avait été empêché par la force. Voilà ce dont je me souviens, mais je ne vous apprends rien, ce ne sont pas des souvenirs pour vous, ni pour moi d’ailleurs, non, c’est notre quotidien !

 

Et je m’effondre, en larme, incapable de soutenir mon propre poids. Lorsqu’enfin je relève les yeux, je le vois qui s’est penché vers moi. Il me tend la main, je la repousse et vais me réfugier contre la paroi. Je n’ai pas su tenir, je me suis découverte, je me suis compromise en lui montrant mon cœur, mais il ne m’aura pas, jamais.

 

- Claire… Claire…

 

Je ne lui répond pas.

 

- Claire, je sens que tu as souffert, je le sens et le vois, et si encore j’étais aveugle, je ne suis pas sourd. Je ne savais pas, je n’en ai jamais rien su. J’aurais fait changer les choses si je l’avais pu, mais j’ai moi aussi eu des… des problèmes, même s’ils ne sont peut-être pas comparable à ce que tu as subi.

 

Je ne l’écoute plus, je ne veux plus l’entendre et pourtant je perçois encore le son de sa voix.

 

- Je n’aurais pas dû te parler du passé, ni des quelques moments heureux que l’on a pu connaître. Je vois maintenant que la passé n’a plus sa place chez toi. Deleth n’a rien pu me dire d’autre que le lieu où tu te trouvais et le peu qu’il savait de ce qui s’était passé au palais. J’ai alors compris, mais bien trop tard, que je n’avais pas été le seul à avoir subi la traîtrise de Sereth. Je pensais pourtant, encore, comme Deleth me l’avait assuré, que tu étais entre de bonnes mains, car il connaissait le moine qui s’occupait de l’école où il t’avait cachée. J’ai tout de suite envoyé Elderion pour te faire revenir, mais le temps a passé et aucun de vous deux n’est jamais réapparu, jusqu’à ce jour. Je désespérais, Claire, de jamais te revoir, et je commençais à me demander s’il valait encore de vivre.

 

Surtout, ne pas l’écouter, ne pas l’écouter…

 

- Claire, je ne pouvais rien faire. Je ne me doutais pas que Sereth oserait tenter quoi que ce soit, contre moi ou contre toi. Aurais-je été informé, au moment où Daki et Maki furent tué, de leur sort que je n’eut rien pu faire… Claire, j’étais parti défendre les elfes de Lorien contre la menace des orques, et j’avais pour cela rejoint des humains qui devaient nous aider… Claire, ces traîtres nous sont tombés dessus durant la nuit, ils ont massacré ceux qui ont tenté de résister et laisser fuir les autres. Je fus fait prisonnier et emmené dans les cachots du comte qui s’était dit quelques jours plus tôt mon ami. J’appris de sa bouche que Sereth avait offert une fortune et la promesse d’un riche pillage si lui et ses hommes attaquaient mon campement et me faisaient prisonnier. J’eus beau implorer, lui rappeler les serments d’amitié et le grand besoin dans lequel il plongeait mon peuple, mais il n’en eut cure. J’eus, par la suite, la visite d’une femme qui chercha à m’envoûter. À ce moment-là, il est vrai, j’aurais dû céder à ses avances pour essayer de te rejoindre et empêcher ton trop long exil, mais j’étais ignorant de ta situation, et je renvoyais l’impudente. Sa vengeance fut terrible, et je préfère encore ne pas en parler ici. Claire, il m’a fallu bien de la chance et un concours de circonstance particulièrement chanceux pour que je sorte enfin de ma cellule, encore que ce ne fut que dans un sac, et comme cadavre.

 

 

- J’ai longtemps erré le long des chemins, à la recherche de la forêt. Je fus attaqué plusieurs fois par des pillards, et contraint de me plier à leurs sévices pour pouvoir continuer mon chemin. Mais plus dure encore fut la vision des paysans fuyant sur la route, et dont chacun pouvait raconter la perte d’un proche, d’une femme ou d’un fils, qui avaient tous quitté leur ferme parce que les orques l’avaient brûlée et pillée. Plusieurs fois il me prit l’envie d’en finir, de cesser ma vaine quête et mon odyssée et de laisser mon corps au corbeau, au fond d’un gouffre. Mais ce ne fut pas la pensée de ma chère forêt, ou celle de mon peuple qui me fit continuer. Claire, c’était de toi que je tirais toute ma force, c’était pour te retrouver que je continuais, que j’endurais humiliation et pauvreté.

 

 

- Quand enfin je retrouvais la bordure des bois, je faillis fondre en larme. Tout avait été dévasté, les troncs étaient à terre et les buissons déracinés. Partout se voyait l’empreinte d’un puissant incendie et en de multiples endroits gisaient les corps d’animaux qui n’avaient pas pu fuir les flammes, ou qu’une flèche avait atteint. Les ordures des gobelins jonchaient encore le sol et la terre était souillée de leurs pas. Je me suis mis à courir, sans chercher à savoir où j’allais, comme un fou, aveuglé par la douleur d’une vision si horrible. Plus que jamais je cherchais la mort, lâchement, par désespoir. Elle ne devait jamais me trouver, et je finis par rencontrer un obstacle qui n’était ni un arbre ni une pierre. C’était en vérité Deleth qui avait entendu des rumeurs sur un elfe à la recherche de sa forêt, et qui avait suivi ma trace jusque là. Il m’apprit tout ce qu’il savait : l’insurrection au palais, le règne de terreur de Sereth, le pacte odieux qu’il conclut avec les orques, ainsi que le devenir d’une petite poche de résistants dont il avait pris la tête. Il m’apprit aussi que ceux de l’armée que j’avais emmené avec moi qui n’avaient pas prêté allégeance à Sereth avaient été crucifiés vivant en signe de menace pour quiconque oserait s’opposer à lui.

 

 

- Mais il remarqua vite que ce n’était pas là mon principal sujet d’inquiétude et il me raconta alors ce qu’il t’était arrivé, comment il t’avait fait fuir et où il t’avait emmenée. Je voulus te rejoindre sur l’instant mais il me ramena à la raison en m’assurant que tu ne risquais rien. Il le croyait, je lui pardonne, mais j’aurais dû m’occuper d’abord de toi, je te demande de me pardonner, j’ai failli par deux fois, et je ne vois rien qui puisse m’excuser.

 

Je sens ma main attraper la sienne, mais mon visage reste tourné contre le mur.

 

- J’ai rejoint ceux qui avaient trouvé le courage de se dire ouvertement fidèles à ma cause et qui, malgré le peu d’espoir qu’ils avaient de me revoir un jour en vie, n’avaient pourtant jamais cessé de m’attendre. Lorsque je cherchais les mots pour leur exprimer un tant soit peu mes sentiments, un garde m’arrêta et me dit : « Inutile, seigneur, nous savons ce que vous allez dire, mais au fond, nous avons eu raison de vous attendre, puisque vous voici. ». Et il se mit à rire, et moi aussi ainsi que tout l’assemblée avec nous. Tu conviendra que nous avons avant tout rit de bonheur, mais d’entendre enfin autre chose que les doléances des humains me fit du bien. Je commençais à organiser mon retour, mais c’est là que je demandais à Elderion d’aller te quérir, car je remarquais vite n’avoir plus goût à quoi que ce soit de ces questions de stratégie ou de la manière dont j’allais déposer mon frère. Je peux lire tes pensées, et je t’assure que tu te trompes. Je ne veux pas faire revivre le passé, tu n’es pas pour moi une relique qui me rappelle des moments meilleurs, mais tu es joie, tu es ainsi faite que tout le meilleur de l’humanité t’habite, et ton âme rayonne comme un phare au milieu de la tourmente.

 

Il se tait, je voudrais réfléchir, mais je n’arrive qu’à me remémorer tout ce qu’il vient de me dire, et toute ma force est usée à retenir mes larmes.

 

- Aujourd’hui, nous sommes à nouveau ensemble, mais si je désire pouvoir enfin te parler, apprendre plus à te connaître et vivre à tes côtés, il importe de savoir ce que toi tu désires.

 

Il lâche ma main et se redirige vers la table. Ma main reste levée, comme recherchant dans le vide ainsi créé la chaleur d’une paume amie. Il revient vite et me fait me relever.

 

- Je n’ai malheureusement pas beaucoup de temps à disposition, et ne peux pas te laisser plus de deux heures pour te décider, car après il me faudra retourner en Lorien et mener la révolte pour chasser le despote et venger ceux qui doivent l’être. Ainsi, voici ce pourquoi je t’ai fait venir, un peu contre ton gré à ce qu’il semble. Je te demande aujourd’hui, en cet instant, de venir avec moi, en Lorien, loin des troubles. Je reconstruirai là-bas l’ordre qui fut mis à bas par mon frère, et, avec ou sans tes conseils si tu ne voulais pas m’en donner, j’assurerai la prospérité de mon peuple. Je te ferai bâtir une maison ou un palais, selon ton envie, là où tu le désirera, ou tu pourra venir vivre avec moi si cela peut te convenir, et je m’assurerai qu’enfin tu puisses goûter à la quiétude à laquelle j’entends te donner droit. Tu n’aura aucun compte à me rendre, ni à qui que ce soit. Je comblerai tout tes désirs dans la mesure de mes moyens, et te laisserai libre de venir et partir à ton gré, aussi libre que l’oiseau qui s’en va en automne rejoindre des terres plus hospitalières. Tu peux aussi, si telle est ta volonté, t’en aller maintenant, et recevoir de moi la promesse de ne jamais chercher à te retrouver. Tu recevrais dans ce cas mon ultime présent, le peu d’or que j’ai pu rassembler, et une escorte si tu le désire qui te mènera saine et sauve là où ton bon vouloir aura la fantaisie de te porter, avant de te laisser vivre ta vie. Quel que soit le choix que tu fera, tu pourra toujours revenir sur ta décision quoi qu’il advienne, sans avoir à me donner de raison aucune. Je ne veux pas que tu sois pour moi autre chose qu’une amie, ou même une étrangère du moment que tu peux être heureuse. J’attends ta réponse, aussi douloureuse qu’elle doive être pour moi après tout ce que tu as subi, car, et je le vois à ta conduite, tu me hais, et c’est bien normal après tout ce que mon ignorance, mon imprévoyance et mon manque de pouvoir t’as causé comme tort.

 

 

Je relève les yeux, il est là, droit devant moi, les visage toujours empli de cette tristesse et cette mélancolie qui m’avaient frappé à mon entrée dans la pièce. Il tient dans sa main une petite bourse de cuir bien remplie. Je l’observe un instant, sans plus penser aux larmes qui coulent doucement sur mes joues, et je vois à présent les marques de coups qui occupent son visage. Je me rends compte que son bras droit pend le long de son corps, comme inanimé, mais plus encore je suis marquée par la douceur amicale de ses yeux, et le désespoir qui ceint ses lèvres. À nouveau, mes yeux se posent sur la bourse. Un hésitation m’étreinte, je ressens toute la portée de mon geste, je commence à regretter puis je l’attrape, d’un rapide mouvement, comme une voleuse ou une mendiante. Je l’observe encore un peu, et seul la soumission à son sort me répond au travers de son allure. Je termine alors mon geste, et sans plus y faire attention, j’envoie la bourse contre le sol et attrape sa main, puis vais me blottir contre sa poitrine où je reste en profitant à l’infini de la chaleur de mon abri et, sans bouger, je prononce, à vois basse :

« Je reste. »

 

Retour aux sources :

 

Je suis restée, c’est un fait. Tout le long du chemin, de la ville à la forêt, durant les longs kilomètres dans la nuit profonde et silencieuse, je ne l’ai pas quitté, et lui non plus, même pas des yeux.

 

Nous n’avons pourtant prononcés aucune parole, peut-être gênés, peut-être parce que je ne savais pas quoi lui dire, de quoi parler. Peut-être, tout simplement, trouvions-nous plus simple de laisser nos regards et nos gestes parler pour nous. Je ne saurais le dire, mais le trajet me sembla durer une éternité, et j’eus du mal à croire qu’il put se terminer un jour. Fourbue, plus fatiguée par la présence d’Aerion à mes côtés que par les cahots du voyage, je me laissais entraîner dans un bâtiment que le voile sombre dissimulait jusqu’alors à mes yeux, bien peu aidés par une lune quasiment inexistante. Je dû monter de nombreuses marches, suivre de longs couloirs, et plusieurs fois Aerion, se rendant compte de mon mal, fit une halte pour me permettre de continuer.

 

Enfin nous sommes arrivés dans une petite chambre, sobrement mais très joliment décorée, et dont le lit, seule chose dont je me souciais alors, me parut le plus accueillant qui ait jamais existé en ce monde. Ils m’abandonnèrent là, après qu’Aerion m’ait susurré un petit mot au creux de l’oreille que je n’eus pas la force de traduire, puis je me suis laissée emporter dans les bras bienveillants de la belle forêt. À l’extérieur, un orage venait d’éclater, faisant plier les arbres, hurler les montagnes, créant torrents et éclairs dans le ciel. Dedans, tout était calme, doux et profondément silencieux…

 

Au matin, je découvris sur mes genoux un plateau contenant plus de vivres que je n’en avais aperçu durant ces trois dernières années, et de bien meilleur aspect que tout ce dont je pouvais me souvenir. Tandis que je souriais à cette pensée, et me régalait d’avance, mes yeux aperçurent, dans un coin de la pièce, Aerion, assoupi sur un grand fauteuil, engoncé dans sa luisante armure, plus tranquille et serein qu’un moineau sous le soleil d’été. Pour un peu, je me serais attendue à le voir chanter…

 

Mais comme il ne faisait pas le moindre mouvement, je me mis à l’observer, et me rendit compte, à mon grand effarement, qu’il avait énormément changé.

 

Déjà, depuis la veille, il avait quitté ses habits de mendiants, et sur sa tête rayonnait la couronne des rois. Mais si l’éclat de son ornement eut dû m’éblouir, ce fut son visage, ses traits, son allure toute entière qui me semblait différente, non pas par la forme, car je voyais le même nez fin et droit, la même peau belle et lisse, les mêmes cheveux et n’aurait été quelques marques de cicatrices, rien n’aurait montré que le temps avait passé pour lui, mais dans l’impression qu’il me donnait, dans les sentiments qu’il éveillait en moi. Impossibles à définir, mais absolument nouveaux pour moi, je ressentais un mélange étonnant de divers sensations non moins étranges et agréables, et tout en constatant ce phénomène, n’arrivait pas à détacher mon regard du paisible dormeur.

 

Bien du temps dû passer ainsi, car je le regardais encore lorsqu’il ouvrit une paupière, rappelant l’autre à l’ordre la seconde suivante, et, tel un petit chaton, s’étira longuement dans sa longueur avant d’observer les alentours, arrêtant son regard sur moi. C’est à ce moment précis que je me suis rendue compte que je ne l’avais pas quitté des yeux et que nous étions en train de nous observer l’un l’autre sans vraiment nous voir. Il va sans dire que je cessais immédiatement, reportant toute mon attention sur le petit-déjeuner qui m’avait été servis. Il ne dû pas comprendre, et cessa lui aussi, pour s’approcher de moi. Dans mon for intérieur, je le maudissais pour m’avoir ainsi aperçue dans un moment de faiblesse. En vérité, c’était plutôt moi, que j’étais en train de maudire, ou je ne sais qui…

 

Chassant ces pensées, je me préparais instinctivement à répondre à la question d’Aerion, question qui ne tarda pas :

« As-tu bien dormi ? », me demanda-t-il.

« À merveille », lui ais-je répondu

Nous sommes restés un moment à chercher comment continuer, puis, après un temps indéfinissable, Aerion se retourna, s’en alla vers la porte et, se retournant avant de s’en aller, prononça :

« Je reviendrais te voir dans la journée, si possible sans m’endormir cette fois-là. D’ici à ce moment, tu devrais finir ce repas, et peut-être visiter cette forteresse que, malheureusement, tu as déjà eu l’occasion d’apercevoir une fois. J’espère que les circonstances ayant changés, ta vision de cet endroit en fera autant, si une telle chose est possible… »

 

Avant même que je n’aies pu répondre, il se détourna et s’enfuit dans le couloir d’un pas rapide mais léger. Je me remémorais ses derniers mots, et sans même faire attention au sens, fut frappée par le ton un peu agité, comme désordonné, qu’il avait employé. Un moment, je me pris à croire qu’il avait dis cela en pensant à autre chose, et en renonçant à en parler en même temps, puis j’oubliais cette idée pour décider de ce que j’allais faire du temps qui m’était ainsi offert.

 

L’aspect de la nourriture, après tant de temps, n’avait plus grand chose de sa beauté d’antan, et je décidais sagement de la laisser à quelque animaux un peu moins délicat que moi. J’ouvris la fenêtre, et restait un moment en admiration devant les beautés de la forêt pleinement éveillée sous le soleil : Le vert luisant des arbres, encore légèrement mouillés de la pluie de cette nuit, était par instant effacé par le passage d’un écureuil, ou d’un oiseau joyeux qui allait faire ses vocalises sur une branche voisine, ou rencontrer l’âme sœur au détour de quelque feuillage ; le brun brillant des troncs irradiait une sensation de joie intense, d’amusement extrême et toute la gaie folie de la nature se retrouvait dans les divers papillons qui s’ébattaient ardemment, mais gentiment sous ma fenêtre ; plus sublime et reposant que tout le reste était le parfum suave des roses sauvages qui poussaient en masse au pied de la forteresse, donnant à celle-ci l’aspect de quelque fantaisie naturelle qui aurait surgi d’un bourgeon semé par hasard, et qui aurait grandi au fil des siècles pour fournir aux elfes un abri contre la pluie et les ennemis.

 

Cette dernière pensée me tira de ma rêverie. Des ennemis, j’en avais encore, ou tout du moins je ne pouvais être sûr d’avoir des amis, malgré le dévouement constant d’Aerion à mon égard. Je décidais de visiter les lieux et de constater de moi-même la situation pour pouvoir, le moment venu, décider de ma conduite. Je vidais vite le contenu de mon plateau par la fenêtre et refermait celle-ci, faisant revenir en même temps un silence profond, aussi paisible qu’il me paraissait oppressant.

 

Il me fallut encore prendre patience avant d’entreprendre quelque projet que ce soit, car je me rendais alors compte de ma quasi nudité. Encore trop peu éveillée, j’avais omis de m’habiller, et ce fait me terrifia. D’un bond, j’atteignis une armoire et l’ouvrit pour tomber sur un grand nombre de livres et documents divers. Refermant prestement les battants, je me mis en quête d’un autre contenant qui eut pu me fournir de quoi me couvrir, et j’ouvris un coffre et deux commodes avant de trouver une malle où étaient rangées maintes robes et vêtements, ainsi qu’un petits nombres de colliers, anneaux et bracelets elfiques, magnifiquement ciselés.

 

J’ignorais ces derniers et m’enquit d’un habit léger, abandonnant avec un sourire une immense robe de soirée pour un ensemble d’une pièce blanc. Je l’enfilais et désormais rassurée, quittait ma chambre pour rejoindre les couloirs de cette demeure.

 

1ère rencontre :

 

L’un de mes premiers constat fut de remarquer le nombre élevé d’elfes dans les couloirs, tous des guerriers pour la plupart, au vu des arcs, lances et épées qu’ils transportaient, et pas un qui ne détourna un instant les yeux pour m’observer. Ignorant ces regards, je forçait le pas et rejoignit bientôt un petit corridor secondaire et solitaire pour m’y reposer un peu. Je commençais à ressentir un grand isolement et un certain désespoir lorsque la porte en face de moi s’ouvrit rapidement, laissant passer une elfe à l’air préoccupé et diablement agitée. Avant que je n’aie pu esquisser l’ombre d’un mouvement, elle me rentra dedans, et nous chutâmes toutes deux au sol.

 

Se relevant avant moi, elle se mit à se confondre en excuse, en langue elfique, m’empêchant ainsi de tout comprendre, puis s’écria plus doucement :

« Mais vous êtes Claire… »

 

Étonnée qu’elle puisse connaître mon nom, je me préparais à lui répondre, lorsqu’elle s’emballa plus vite que je n’arrivais à comprendre. Je pus tout de même tirer de son flot de parole quelque chose concernant ma robe et tout les dieux qui devaient être pliés de rire, ainsi que plusieurs « ma pauvre » plus éplorés les uns que les autres. Enfin, elle m’entraîna dans la pièce d’où elle ressortait et se mit à me retirer mon vêtement. Comme je protestais, elle se recula un moment, puis remarquant que j’étais sur la défensive, prit le temps de m’expliquer ce qui se passait :

« Je me nomme Ilidren, servante au service de mon seigneur, et très heureuse de vous rencontrer, madame. Je vous prie aussi d’excuser mon emportement d’avant, mais j’oubliais que vous ne parliez pas couramment l’elfique, et que vous n’aviez pas eu le temps d’apprendre à vous vêtir convenablement. Je dois ajouter, par la même occasion, que vous avez omis de refermer votre robe et en vérité, complètement délaissé le tissu comme si vous l’aviez simplement passé autour de votre cou sans plus vous en soucier. .. »

 

Je comprenais soudain l’hilarité contenue des gardes dans le couloir, mais, par orgueil, préférait rester droite et ne pas montrer mon embarras à l’elfe qui se tenait en face de moi. Plus encore parce qu’il me fallait savoir une chose très importante :

« Comment, lui demandais-je, savez-vous tout cela de moi, et avant tout mon nom et mes connaissances en elfique ? »

Amusée par l’air hautain que je voulais me donner, elle me répondit que l’histoire de Claire l’humaine, et elle s’excusa à ces mots, était connue de tout les elfes de la forêt, car peu d’humains rentraient jamais dans la forêt interdite, sauf depuis ces derniers temps, et peu d’entre eux avaient été aussi proches du roi de tout les elfes du royaume de Lorien.

 

Mais comme je me mettais déjà à regretter ma question, elle s’avança et demanda gentiment :

« Puis-je maintenant vous aider un peu à terminer d’installer cette robe sur vos épaules, ou à vous vêtir de tout ce qu’il vous plaira de porter ? Si vous vous baladez ainsi dans les couloirs, vous risquer de bien trop attirer l’attention. »

Elle termina sa phrase par un sourire complice qui acheva de me désarmer, et je l’invitais d’un geste à reprendre son ouvrage. Aussitôt, elle me retira le tissu que j’avais mis, et alla chercher une longue robe jaune qu’elle me fit passer, et dont elle ajusta tout les détails avec une maîtrise qui me laissa sans voix. Le travail achevé, elle se releva et me demanda de venir jusqu’à un miroir pour savoir si la robe me plaisait.

 

Je fus bien étonnée de me voir dans la glace, et en vérité je crus d’abord qu’une autre personne avait prise ma place car l’élégante silhouette aux allures elfiques que j’observais n’avait pas grand chose à voir avec tout ce que mes souvenirs les plus lointains pouvaient me donner. Devant mon trouble, Ilidren me questionna, d’un air de curiosité éveillé :

« Cela ne vous plait pas ? Devons-nous essayer autre chose ? »

Je me tournais vers elle, et ne put prononcer un mot, car telle était ma joie et mon étonnement que j’en restais muette. Elle comprit alors que la vision que j’avais eue de moi était quelque chose qui m’était encore inconnu jusqu’alors, et ne put réprimer un sursaut d’étonnement. Elle se mit en devoir de me faire me mirer dans la glace, et me montra également quelques astuces qu’elle avait employé pour faire tenir les tissus ensembles. Sous ses mains, je me prit presque pour une princesse, l’espace d’une seconde. Mais rapidement, Ilidren poussa une petite moue, et me demanda à nouveau de la suivre. Cette fois-ci, je n’offrit aucune résistance.

 

Elle m’emmena directement au travers de plusieurs escaliers et chemins de sa connaissance jusqu’à une grande salle au centre de laquelle coulait de l’eau. Contre les rebords des murs, dans des sortes de contreforts internes, se découpaient plusieurs bassines et elle me fit entrer dans l’une d’elle, non sans m’avoir à nouveau dévêtue. L’eau arriva rapidement, chaude au départ, presque brûlante, puis tiède. Enfin, elle ajouta quelques liquides étranges dont elle me cacha le nom en riant d’un joli rire de pinson, d’un rire elfique, et se mit à brosser mes cheveux, à les mouiller et à eux aussi les enduire de ces liquides.

 

Si, au départ, j’éprouvais encore quelques réticences, je me laissais bientôt faire par les mains expertes, et tandis qu’elle s’acharnait sur mes cheveux, je la questionnais sur elle, d’abord sur sa personnalité, puis sur quelques questions un peu plus intimes au fur et à mesure que je me nettoyais. Toutefois, après un moment, je demandais :

« Mais, chère Ilidren, dis-moi donc ce que tu fais ici, et quelle est ta tâche. »

Elle rit à nouveau, et me répondit d’un ton naturel :

« Comme je l’ai déjà dit, je suis servante, car il en faut bien, et je m’occupe en ce moment d’Ikha, jusqu’à ce qu’Aerion la juge. »

 

À ce nom, je me levai d’un bond, déversant de l’eau dans toute la pièce, et faisant sursauter ma pauvre amie. Ne sachant plus que faire, et assaillie d’images, de souvenirs horribles, j’allais me réfugier dans un angle de la pièce, complètement recroquevillée, sanglotant presque.

 

C’est ainsi que j’ai appris qu’Ikha était dans la forteresse, que j’appris comment, peu de temps après l’accession au trône de Sereth, ce dernier l’avait voulue pour femme et comment elle avait fui pour se réfugier au sein de la rébellion, remettant son sort entre les mains de Delteh qui, ne sachant que faire, préféra la faire enfermer dans une suite de la forteresse en attendant le retour d’Aerion. Que m’importaient ces détails, car j’allais devoir revoir la perfide, l’affreuse et terrible Ikha, et dans ma tête une seule chose subsistait : Le souvenir de dures souffrances, et d’une promesse faite dans le désespoir, une promesse de grande vengeance qu’il va me falloir maintenant assouvir.

 

Pourtant, malgré moi, quelque chose semble avoir changé, et j’ai peur de ce que je vais découvrir lorsque je la reverrai.

 

Ilidren m’a réconfortée, nous avons terminé le bain, et elle m’a coiffée « convenablement » comme elle l’entend. Je n’y prête que peu attention. Un garde vient d’entrer, et il me demande d’aller retrouver Aerion dans la grande salle.

 

Vengeance :

 

Le son de mes pas résonne tout au long des couloirs, et je sens en lui la détermination qui m’habite. De quoi puis-je bien avoir l’air, quelle expression se peint-elle sur mon visage ? Tout a si peu d’importance, si ce n’est la sourde colère qui bout, déborde et la satisfaction de savoir que justice va être rendue. Le ton, l’expression, la rancœur affichée et le dégoût insurmontable. Tout est déjà prévu, millimétré, il ne me reste qu’à entrer en scène et accomplir le destin. La porte s’ouvre : j’entre.

 

La salle est énorme, tapissée de rouge, de vert, aux parois d’un gris clair et finement décorées. Un grand tapis rouge repose sur le sol, et sur lui une table. À un bout de celle-ci se trouve Aerion, majestueux, le regard sévère, immobile alors que je continue ma marche. Je passe devant Deleth, assis dans un coin, devant un bureau à part, et feins de ne pas le voir. Enfin j’arrive devant l’autre bout de la table, et m’y assois, plus par déception de n’avoir pas aperçu mon ennemie, et pour me donner une contenance, que parce que j’en ressens le besoin. Mon regard se lève et croise celui d’Aerion. Nous nous observons ainsi un moment, et ni lui ni moi n’acceptons de détourner nos yeux de l’autres. Un moment, je ne vois que le reflet des miens, flammes vives, brûlantes d’enfin se voir tenue l’ancienne promesse, puis j’aperçois, comme cachée au plus profond des pupilles, sous un voile de colère contenue, une lueur de pitié, une étincelle de bienveillance qui me décontenance complètement ; je baisse les yeux et il appelle les gardes.

 

À l’instant, dis elfes entrent, l’air grave, entourant une autre elfe que je ne reconnais pas tout de suite, sinon par sa position au centre de ses gardiens. Je devrais pourtant, elle n’a pas changé, toujours telle que dans mes souvenirs, si ce ne sont des joues profondément creusées de sillons profonds, comme érodées par deux puissants fleuves terribles, et des yeux fatigués, cernés de noirs, si visibles dans leur misère qu’ils en cachent tout le reste.

 

Je me ressaisis rapidement, et la vision s’efface. C’est bien Ikha, la fourbe, la vile, la haïssable. Je sens mes poings se serrer, si forts qu’ils m’en font mal, et ma gorge qui se noue. J’ai envie de sauter, bondir sur cette lâche, j’aimerais lui faire payer ses crimes sur le moment, lui déchirer le visage, arracher ces yeux menteurs, et lui couper la langue. Je tremble, et reste assise, tétanisée. Ce n’est pas la fureur que j’ai du mal à contenir, c’est autre chose qui ressurgit en moi, et que j’essaie d’écraser, que je refoule, mais dont je n’arrive à percevoir la nature.

 

Ils l’ont avancée, et faite assise à  la table, exactement entre moi et Aerion. Celui-ci fait un signe, et les gardes reculent, sans un mot, en un ordre parfait. À ma grande surprise, c’est Deleth qui prend la parole. Il s’est levé durant mon émoi, et énonce à présent la situation :

« Ikha, prêtresse d’Isha, fille d’Imraldis la rousse et d’Athilen le sage, tu es ici parce qu’il t’es reproché un acte très grave, indigne de tout elfe et créature vivante en cette terre. Les faits ont été prouvés, à maintes reprises, et le prix de tes fautes va enfin t’être donné, une fois que celle à qui tu as fais le plus de mal t’aura entendue. Sa décision sera celle du roi des elfes, de la forêt et de la nature. »

 

Leur impassibilité me fait froid dans le dos. Durant un instant, personne ne parle, et un silence oppressant s’abat sur la pièce, bien qu’il semble que je sois la seule à le ressentir. Les visages sont durs et sévères, Ikha se lève et, se tournant vers moi, commence un long monologue, d’une voix triste, les yeux embués de larmes à mesure que les mots sortent de sa bouche :

« Je sais que ce que j’ai fait est mal, et plus encore je sais l’avoir voulu. Je n’ai que peu, voire pas d’excuses à donner, mais vais tout de même, si tu le permets, t’expliquer ce qu’il en est vraiment, pour que tu puisses me juger en plein connaissance de cause. »

Sans même attendre ma réponse, que je ne penses d’ailleurs pas à formuler, elle continue :

« Je connais Aerion depuis maintenant plusieurs siècles, et depuis le premier jour de notre rencontre, je n’ai cessé de l’aimer, autant que l’on peut aimer un autre être vivant, et jamais il ne m’avait accordé l’attention que j’en attendais. Je n’ai pas toujours été méchante, et j’ai su être patiente, et accepter ma condition. Les choses changèrent avec l’arrivée de son frère, Sereth, qui me convainquit d’aller de l’avant, de tenter par tout les moyens de me l’approprier. Je n’aurais jamais dû l’écouter, mais il a su exploiter ma faiblesse, et la peine qui rongeait mon cœur. Profitant d’une trop longue absence d’Aerion, il termina d’ancrer en moi la conviction qu’il voulait me donner, et je décidais de suivre ses conseils. Depuis cet instant, je l’ai suivi, j’ai usé de milles ruses pour me faire remarqué, et Sereth s’assurait de me faire croire à un succès toujours croissant qui n’existait en vérité pas. Aveugle, je continuais mon travail, sans comprendre que j’allais à l’encontre des lois de la nature.

C’est alors que tu es arrivée. Je rentrais au palais lorsqu’il vint pour me présenter à toi. Au détour d’un chemin, je pus parler à Sereth qui m’indiqua immédiatement que tu étais dangereuse, et que si je ne faisais rien, tu allais me ravir mon amour. Je n’ai pas réfléchi, le poison qu’il avait distillé en moi était bien trop puissant, et j’ai juré que jamais tu ne te mettrais en travers de mon chemin, avec les conséquences que tu sais.

Je t’ai menacée, j’ai cherché à te faire tuer, j’ai cherché à te faire haïr par la cours, et lorsqu’Aerion s’en fut allé pour la guerre, Sereth m’assura qu’il était temps de passer à l’action.

 

Nous attendîmes l’instant où tu te retrouverait seule, et nous allâmes piller ta chambre, détruire tout ce qui t’appartenait, et j’avoue ici avoir moi-même tué l’oiseau. Je lui ai ouvert les entrailles avec ma dague, et ai pris tout mon temps pour lui briser le cou. Je regrette ces événements, et tout ce qui suivit, et bien que j’ai été préalablement droguée, je reconnais ici ma totale responsabilité en l’affaire.

Après ce pillage, et dépités de ne t’avoir trouvé, Sereth nous emmena vers les chevaux, pour détruire le dernier cadeau que t’avait fait Aerion. Tu étais là, et, la rage au cœur, je t’attrapais pendant que Sereth allait tuer le cheval. Au moment où je m’apprêtais à t’achever, l’on vint nous prévenir que des gardes arrivaient, et qu’il fallait fuir. Nous nous exécutâmes, sûrs d’avoir remporté la victoire.

Par la suite, Sereth ne me parla plus, et je restais chez moi. L’effet de la drogue dissipé, j’essayais de ne pas repenser au sang qui avait coulé, et encore moins à Aerion qui e voulait pas rentrer. Plusieurs fois j’avais entendu Sereth rire lorsqu’il entendait son nom, et d’un rire qui ne présageait rien de bon.

Je le jure ici, je ne savais rien de ce qu’il tramait, et j’aurais tout mis en œuvre pour l’en empêcher si j’en avais eu vent. Toutefois, il n’en devait rien être, et la nouvelle arriva bientôt de sa défaite. Sereth vint lui-même m’annoncer sa mort, et, indifférent à mes larmes, il m’annonça qu’il allait me prendre pour femme. Je n’eus pas la force de répondre, me laissant aller au sommeil. Je n’avais plus envie de vivre, ni de mourir, mais simplement de ne plus penser, de me laisser aller à la tristesse.

 

La suite ne fut qu’éloge à la gloire du nouveau roi, et l’arrivée des gobelins en fut l’apogée. Bien loin de les combattre, il leur offrit de la nourriture, des armes et des fourrures, puis réussit, par je ne sais quel maléfice, à les retourner contre les humains. Il fit aussi venir des coins reculés de la forêt des créatures monstrueuses dont il se fit une garde rapprochée, et c’est là que je m’aperçus vraiment de la corruption qui l’avait envahi. Lorsque j’essayais de le raisonner, il me répétait qu’il fallait accepter des sacrifices pour le bien du plus grand nombre, mais ses yeux exprimaient trop bien sa folie, et je ne doutais plus alors qu’il ne serait jamais que l’outil de notre destruction.

 

Je me suis donc enfuie, une nuit, sans grandes difficultés car il ne m’avait pas fait gardée. J’ai erré longtemps dans la forêt, sans but, incapable de vraiment savoir comment réparer ou simplement payer mes erreurs. J’avais servi un monstre, je m’étais souillée à son contact, et je ne demandais qu’à la nuit de bien vouloir m’engloutir. Il n’en devait rien être, et mon corps fut ramené ici par une patrouille de la résistance. Enfin, l’on m’enferma avec maints égards dont je me suis sentie bien indigne, en attendant le jour où l’on me jugerait.

 

Ce jour est venu, et il est temps que quelqu’un mette fin à mon tourment. Je t’ai fais énormément de mal, Claire, et rien, pas même l’ensemble de ma vie vouée à te servir, ne saurait jamais réparer de telles horreurs. Je me sais coupable, et accepte d’avance ton jugement, quel qu’il soit. Prend maintenant ta décision. Tu connais mon histoire, tu en as vécu une partie, il est temps pour moi de payer mes crimes, et de voir le bon droit rétabli. »

 

Elle se tait, la tête baissée, les yeux couverts de larmes mais le regard déterminé, non pas résigné mais luisant d’assurance. Je reste un moment immobile, à réfléchir.

 

Pourquoi donc hésites-je ? Dans mon cœur, je la sais condamnée, et mon esprit aussi me crie de la faire tuer. Les voix de Daki et Maki m’hurlent à l’unisson le son de la vengeance, toutes mes pensées ne sont que colères, rage et déséspoir…

 

Alors quelle est cette petite voix timide, ténue et chétive, qui me susurre le contraire ? D’où vient-elle, qui est-elle pour me parler ainsi ? Je la combats farouchement, l’humilie, la maltraite. Toute mon âme est tournée contre l’intruse et la flagelle des pires mots qui soient. « Infâme, chienne, traîtresse ». Un moment, je risque de tomber de ma chaise, puis je me ressaisis. Le vide s’est fait dans mon esprit, la tempête s’est calmée. Je regarde tour à tour Aerion, puis Deleth, et enfin Ikha et les gardes. Aucun n’a changé d’expression, figé dans l’attente de ma décision.

 

Sans plus attendre, je me lève, et, me rappelant toute ma colère et les dernières années de ma vie, je déclare, un sourire au coin des lèvres :

« Je te pardonnes. »

Et me rassois aussitôt, abasourdie par mes propres mots. Mon esprit s’effondre, et mon corps avec lui. Pourtant, bien loin d’être déçue de ma faiblesse, une sensation d’euphorie m’envahit, en même temps que l’impression d’avoir ôté un grand poids qui pesait trop lourdement sur moi.

 

Je les regarde à nouveau, mais ils sont maintenant étonnés, tout autant que moi, et je ne peux m’empêcher de sourire plus largement en les voyant ainsi déconcerté. Enfin, je remarque qu’Aerion seul ne semble pas affecté de la même manière. Je vois dans son regard le même soulagement qui m’habite, et je comprends soudain avoir fait exactement ce qu’il attendait de moi.

 

Ikha s’avance enfin, et, s’agenouillant devant moi, elle me dit :

« Ta clémence me fait encore plus ressentir la honte qui est la mienne, mais je l’accepte avec enthousiasme, et désormais tu pourra me considérer comme, sinon une amie, au moins la plus fidèle de tes servantes. Je te dois dès ce jour deux vies : la tienne, que je t’ai volée, et la mienne, que tu viens de me donner. Les deux t’appartiennent. »

 

Et ce disant, elle sourit, et souriant, elle me paraît plus gentille que jamais. Ce n’est plus l’Ikha que j’ai connue, celle qui me menaçait ou s’amusait de mon infortune, mais c’est une elfe sympathique, amusante, pétillante et joyeuse qui se tient devant moi. Au fond de ses pupilles bleues comme l’azur, je ne vois qu’un ciel pur, dégagé de tout soucis, et de toute forme de corruption.

 

Alors les derniers doutes me quittent, et enfin je sais avoir, bien contre mon gré, avoir fait la meilleure chose à faire.

 

Rencontre :

 

Lorsque je suis sortie de la grande salle, je n’ai pu m’empêcher de contempler le ciel qui se présentait à moi au travers des grandes fenêtres. Il était bleu et pur, et d’un tel calme que j’en suis venue à me demander si tout ce que j’avais vécu avait vraiment pu exister ailleurs que dans ma tête. Le chant des oiseaux, les verts feuillages, les floraisons multicolores, tout aspirait à la paix et j’y succombait avec plaisir.

 

La semaine qui suivit fut ainsi marquée du sceau de l’insouciance, et je passais mon temps à contempler la nature dans toute sa beauté. Étrangement, dans quelque direction que j’aille en sortant de ma chambre, c’était toujours au même endroit que je me retrouvais dans la journée, endroit que je ne quittais plus alors, endroit que j’avais bien connu jadis pour y avoir tant attendu celui qui ne devait pas venir…

 

Au départ, je me contentais de m’appuyer contre la balustrade, et d’observer les ébats des papillons, et les allées et venues des soldats dans leurs beaux atours. Puis, le temps passant, je me suis mise à remarquer la présence d’un elfe à mes côté, que j’avais jusque là ignoré, plongée que j’étais dans mes méditations.

 

Son visage était jeune, beau et marqué par la gentillesse et la douceur. Debout et droit devant le paysage, il semblait en émerveillement à la vision de tout ce qui se présentait à lui, mais je sentais à chaque fois son regard se tourner vers moi et m’observer longuement, avec attention.

 

Un jour, n’y tenant plus, je lui ai demandé qui il était, et ce qu’il faisait ici. Avec calme, il s’est tourné vers moi, les yeux pétillants et amusés, puis il a répondu :

« Je ne suis qu’un simple garde du palais, un elfe parmi d’autres… Mais il  n’y a pas si longtemps, je venais ici de temps en temps, pour observer le chemin et attendre. J’y tenais compagnie à une jeune fille qui, depuis, m’a oublié… »

 

L’on dirait de moi que je suis bête, ou aveugle, et pourtant avant qu’il ne parle je ne l’avais pas reconnu. Peut-être l’avais-je vraiment oublié, ou simplement l’avais-je relégué aux vieux souvenirs, ceux des rêves auxquels l’on ne croit plus…

 

Un moment, j’ai pensé en rester là, et me replonger dans ma méditation, mais toutes mes pensées étaient tournées vers lui, vers cet elfe, et je savais ne plus pouvoir trouver le calme avant de lui avoir plus parlé. Alors, tranquillement, je lui ai demandé de me parler de lui, de ce qu’il faisait, de ce qu’il était, et tout aussi tranquillement il s’est mis à répondre, sans mettre aucun frein à sa franchise, allant parfois dans des détails qui me déconcertaient, avec une confiance déconcertante à tel point que j’en vint à lui demander pourquoi il acceptait de tant se dévoiler. À cela il répondit :

« Je n’aime pas particulièrement me confier, mais il existe en ce monde des êtres nobles de cœur et d’âme, qu’aucune corruption n’a jamais touché. Je ressens en toi l’un de ces êtres, et je ne crois avoir quoi que ce soit à craindre à te confier mes secrets, puisque tu ne me veux pas de mal. »

 

Je suis restée bouche-bée, sans comprendre, ou sans vraiment chercher à comprendre. Plusieurs années en enfer ne m’avaient que trop appris que se confier est le pire des péchés, et celui qui conduit le plus directement à la honte et à la déchéance, et je me retrouvais soudain devant un être qui ne connaissait aucune limite, qui décidait de tout me dire sous un prétexte aux allures bien futiles. J’ai rougi, et l’ai laissé continué.

 

En plusieurs heures, j’avais entendu toute sa vie, celle d’un être simple, aux pensées simple et aux envies simples. Il m’avait avoué détester la guerre et avoir participé à de nombreuses campagnes, abhorrer les hommes, et les avoir protégé parfois… Il m’avait aussi confié n’avoir jamais eu confiance qu’en deux êtres durant sa vie, le premier étant Aerion, à qui il aurait donné sa vie sans hésiter. Lorsque je lui demandais qui était la seconde, il me répondit :

« C’est toi. »

Étonnée, et, je ne peux que l’avouer, très flattée, je le priait de m’avouer qu’il y en avait eu d’autres. Il secoura lentement la tête, et m’assura que non. Plus encore, il ajouta que la différence qui séparait la confiance qu’il me vouait à celle qu’il donnait à Aerion était que cette dernière ressemblait d’avantage à celle que l’on donne à celui qui nous guide, car l’on aime se laisser guider, plus qu’à une véritable confiance instinctive, comme celle qu’il me donnait.

 

« Mais, et vos amies, et votre compagne ? Vous ne lui faites pas confiance ? » lui demandais-je alors.

« Je n’ai pas particulièrement d’amies, ni de compagne. » fut sa seule réponse.

Son regard se posa alors sur moi, et je le sentis m’envelopper, m’étreindre et m’embrasser avec chaleur et dévotion. J’en fut toute retournée, puis, doucement, je m’y laissais succomber.

 

Depuis un moment, durant la conversation, je m’étais remémorée les histoires que j’avais entendues auparavant, sur l’amour qui unis deux jeunes êtres et les lie pour l’éternité, et toutes les formes sous lesquelles il nous apparaît. Depuis un moment déjà, je commençais à croire qu’il cherchait à me dire quelque chose, et depuis un moment déjà je voulais lui poser la question qui m’occupait l’esprit, la seule que tout mon corps cherchait à me faire poser, et à laquelle je lui demandais de répondre alors :

« J’aimerais savoir une chose… Vous… Enfin… Essaieriez-vous de me dire que vous m’aimez ? »

 

J’eus soudain l’impression de sentir la terre trembler, et le sol s’effondrer autour de moi. Je me sentais ridicule, et je m’attendais à le voir éclater de rire à tout instant… Se serait-il transformé en monstre sur l’instant que je n’en eus pas été étonnée. Pourtant, il est resté très calme, avec un air toutefois plus rêveur, et m’a répondu comme à demi éveillé :

« T’aimer ? Je ne sais pas… Je ne crois pas t’aimer, je ne crois même pas que l’on puisse vraiment aimer. Je t’apprécie, et j’apprécie ta compagnie, et ce n’est qu’à tes côtés que je trouve enfin la paix et la force d’endurer la vie, mais aimer… »

 

Il s’arrêta là, et mes pensées aussi. Quelle était donc cette demi réponse sans sens ? Que cherchait-il à dire, voulait-il seulement dire quelque chose ? S’il m’appréciait et appréciait ma compagnie, c’était qu’il m’aimait, alors pourquoi se contredire ainsi ? À moins, évidemment, qu’il n’aie juste chercher à éluder la question pour ne pas avoir à m’avouer que non, il ne m’aimait vraiment pas.

 

Sans plus aller loin dans mes pensées, je l’abandonnais là, non sans lui avoir décroché un regard aiguisé par ce dédain cruel que l’on a pour ce que l’on ne comprend pas, regard qu’il ressentit avec toute l’intensité dont il était capable. Par la suite, dans mon lit, j’essayais d’y réfléchir à nouveau, mais le sens de ses mots m’échappait, et m’échappe encore. J’ai fini par admettre, en désespoir de cause, que c’était là une pensée d’elfe, une de leurs bizarrerie inexplicable, et qu’elle ne devait pas vraiment avoir de sens.

 

Je devais le revoir par la suite, il continua à venir vers la balustrade, mais il ne fit plus que passer, sans s’arrêter, la tête basse, l’air triste et désappointé. Émue, je l’invitais, un jour, à venir s’asseoir près de moi, pour me parler du soleil et d’Isha, la déesse de la nature, et il accepta avec assez de joie.

 

Depuis, nous sommes devenus bons amis, mais une sorte de gouffre nous sépare, un gouffre de culture, des manières de penser différentes qui semblent insurmontables. Cela ne m’ennuie pas vraiment. Il est redevenu joyeux, et puis, j’ai bien d’autres choses à penser à côté.

 

En effet, pendant que je parlais et pensait à cet elfe, Aerion et Deleth, eux, avaient organisé la contre-attaque et préparé une armée pour venir à bout de Sereth et de ses sbires.

 

C’est ainsi que, un soir, Aerion vint me voir.

 

Escapade :

 

J’étais endormie, rêvant de je ne sais quel folie, ou simplement d’un grand voile noir, lorsqu’un léger bruit me ramena à la réalité. Au départ, je ne su en comprendre l’origine, me contentant, sans ouvrir les yeux, d’écouter encore et encore ce son inopportun, jusqu’à ce que, n’y tenant plus, je soulève mes paupières et me sorte de mon lit.

 

Il faisait nuit et une grande ombre s’était abattue entre les murs de ma chambre, cachant tout à mon regard, sauf la fenêtre qui paraissait, au milieu des ténèbres, comme une porte vers le salut, une ouverture vers un autre monde. Le son se répéta et je m’approchais de la vitre d’où le tintement semblait provenir.

 

J’ouvris les battants sans aucune difficulté, et la nuit s’offrit à moi dans toute sa splendeur et son calme puissant. Un large croissant de lune illuminait le ciel, et les cimes des arbres semblaient chercher vainement à le détrôner, sombres et inquiétantes silhouettes liées à l’horizon, formant l’horizon. Alors que je contemplais ce spectacle, toujours un peu endormie, ne croyant pas encore m’être réveillée, une main surgit de l’ombre pour me saisir le bras, et je réprimais un cri en entendant la voix d’Aerion.

 

Il apparut alors. Sa tenue était très simple, réduite à une tunique tout au plus, et son visage était plus magnifique que jamais entouré ainsi par la nuit omniprésente. De tout son être se dégageait une forte sensation de gravité, comme si quelque chose de terrible était en train de se produire. Avant que je ne puisse poser la moindre question, il me demanda :

« Claire, j’aimerais te montrer quelque chose, si tu le veux bien, et te poser une question très importante. »

 

Je faillis éclater de rire à l’idée de ce rêve absurde, et je m’imaginais déjà au lendemain, racontant à Aerion comment je l’avais imaginé grimpant jusqu’à ma fenêtre pour simplement me montrer quelque chose… Un moment, je me mis à imaginer ce que pouvait être ce quelque chose, mais je n’eus pas le temps d’explorer énormément de possibilités, car mon grimpeur, impatient sans doute, avait sifflé, et un autre son y répondit, celui de branchage qui remuent. Rapidement, une branche plus large que mon bras vint se présenter sous la fenêtre, et Aerion y grimpa avant de me tendre la main :

« Allons, viens avec moi. »

 

Je ne cherchais plus à comprendre, et sautais à mon tour sur le large branchage. Au fond, je voulais absolument connaître le fin mot de l’histoire.

 

Je nous sentis descendre, et très vite nous fûmes engloutis par la nuit, puis touchâmes le sol. Là, Aerion me fit mettre pied à terre, et me conduisit par la main jusqu’à un petit espace que la lune, perçant au travers des arbres, éclairait, et où un magnifique destrier, non harnaché, nous attendait.

 

Nous le montâmes, et nous mîmes en route pour une destination qui m’était encore inconnue. Je voulus questionner mon compagnon là-dessus, mais il me fit un signe et en resta là. Je me contentais alors de voir défiler les troncs, du moins ceux que la lune réussissait à me montrer, et je pris un grand plaisir à sentir la brise légère et froide me caresser le visage.

 

Le chemin se mit à monter, et finalement nous arrivâmes au sommet d’une petite colline. La monture s’arrêta et Aerion me fit descendre. Nous marchâmes un moment jusqu’à arriver tout proche d’une falaise, et nous nous assîmes au pied d’un vieil arbre, ou tout du moins qui semblait vieux dans les ténèbres.

 

Il commença alors à parler :

« Claire… J’ai tant à dire, et je ne sais par où commencer. Peut-être ne devrais-je pas te le confier, peut-être aurais-je dû te laisser dans l’ignorance, loin de mes soucis, loin de mes peurs… Mais c’est justement parce que j’ai peur que je tiens à te parler.

Oui, j’ai peur, plus peur qu’on ne pourrait l’imaginer ! J’ai vécu plus d’années que tu ne pourrais simplement l’envisager. J’étais là bien avant la déchirure, et l’avènement des hommes, certains diraient que j’étais là dès l’avènement des premières plantes. Qu’importe. Demain, dès le levé du soleil, il va me falloir aller reconquérir un trône, mais plus encore je vais devoir affronter mon propre frère, et peut-être devrais-je le tuer…

Et puis… J’ai un peu honte de l’avouer, mais ce n’est pas tant sa mort probable que la mienne qui m’inquiète. Oui, moi, un elfe, le roi des elfes de Loren, l’immortel aux innombrables années, j’ai pour la première fois une peur panique de mourir, de perdre dans le grand voyage la seule chose qui me maintient en vie. »

 

Il s’arrêta un moment, pour me regarder longuement, jugeant le pour et le contre, puis reprit plus lentement :

« J’ai pensé à fuir, oui, à fuir… J’ai voulu partir très loin, sans me retourner, en oubliant toutes mes promesses, mes serments et mon devoir. Aujourd’hui j’ai compris ce qui poussait les hommes à la lâcheté et à la faiblesse, et je partage avec eux le poids immonde de la trahison, sinon de fait, du moins d’esprit.

Tu ne comprendra peut-être pas, mais c’est de toi que j’ai besoin pour rester, pour affronter la réalité et mener à bien la mission qui m’est confiée. Je n’ai pas le droit de fuir, je ne peux pas ! Si je partais, je condamnerais en même temps ma forêt bien-aimée et tout ceux qui la protègent, et qui ont cru et croient encore en moi. Je ne peux pas avoir peur, non pour moi, mais pour eux, parce que j’ai promis de les diriger, de les mener dans les ténèbres jusqu’à la lumière, que je craigne ou pas ces ténèbres.

Alors je ne sais pas trop comment, mais j’ai besoin de toi pour me retenir, j’ai besoin de ton regard pour puiser le courage qui me fait défaut, j’ai besoin de ta silhouette pour me rappeler le but de mon combat, j’ai besoin de ta voix pour évacuer de mon corps toute la faiblesse qui l’a envahit. J’ai besoin de tout ce que tu possèdes, et ne peux ni ne veux le prendre de force. Je ne veux qu’une seule chose… »

Il approcha son visage du mien, et je restais immobile, tout de même secouée de légers spasmes, sentant mon cœur qui battait si fort qu’il semblait vouloir transpercer ma poitrine, et la chaleur d’Aerion à mes côté, si proche, vraiment si proche…

« Oui, une seule, une seule petite unique chose, et pourtant plus que ne pourraient me donner les dieux eux-mêmes… »

 

Nos lèvres se touchèrent, je ne respirais plus, lui non plus, et nous restâmes un moment indécis, jusqu’à ce que, poussés par l’envie, il pénétra ma gorge et moi la sienne, et nous nous unissions dans une symbiose parfaite, dans la plus grande gloire du soleil naissant.

 

Le rêve, toutefois, ne dura guère plus de quelques secondes, que j’eus voulu compter par milliers, et il s’écarta de moi, l’air un peu penaud, bien qu’intérieurement réconforté, puis il déclara :

« Merci, mille fois merci Claire. La nuit m’a fuit, et sous le soleil je me sens revivre ! Non, je ne fuirais plus, et mènerais à bien ma mission, et c’est grâce à toi Claire. Je t’en suis reconnaissant, plus que tu ne peux seulement l’imaginer. Désormais, ni mon frère, ni tout les démons du chaos corrompus ne sauront freiner ma course, et j’irais au cœur du sanctuaire sacré faire reconnaître mon droit ! Que sonnent haut et fort les clairons et les trompettes, que partout dans la forêt l’on apprenne que le roi est de retour, et qu’il réclame justice, et vient l’accomplir ! »

Et sur ces mots, il s’en fut, non sans s’accroupir avant devant moi, pour déposer sur mon front un baiser plus doux que la brise d’été et les rires enchanteurs du printemps.

 

J’observais un moment la forêt à mes pieds, rêveuse, puis je m’en allais aussi, étrangement heureuse, assister au triomphe de mon ami…

 

La revanche

 

Je revins juste à temps pour voir les troupes rassemblées se mettre en route pour l’ultime combat. Jamais encore je n’avais vu autant d’elfes, de soldats et de créatures rassemblées en un seul point, jamais je n’aurais imaginé que la Loren pouvait contenir de telles forces. Les arbres eux-mêmes s’étaient mis en route, côtoyant les loups, les ours et les puissants guerriers sur leurs fiers destriers. Ce n’était pas une armée, mais la forêt elle-même qui partait à l’assaut, et je me mis à la suivre tant bien que mal, jusqu’à ce qu’un cavalier se détache de la longue colonne pour me tendre la main. Je levais des yeux reconnaissant lorsque je le reconnus, mon ami du balcon, le seul qui aie prêté attention à moi au milieu de cette tempête de cris et d’armes. Il me fit monter devant lui et rapidement nous nous retrouvâmes à l’avant des troupes, où nous restâmes toute la journée jusqu’à présent.

 

Car la route fut longue, et malgré notre entrain toujours croissant, le soleil avait eu le temps de monter et redescendre avant que nous ne puissions apercevoir le palais. Mais il est là désormais, et avec lui sont apparu toutes les légions de Sereth. Je m’étais attendue à les voir innombrables, mais ils ne sont que quelques régiments à nous barrer la route, frêle rempart entre nous et la forteresse. Mais déjà le piège se referme, et de tout côté je vois nos troupes les encercler et les charger. Alors, à ma grande surprise, les bataillons de Sereth lâchent lances et arcs, et s’agenouillent.

« Se pourrait-il donc qu’il n’y aie pas de bataille ? » me demandes-je… Les quelques troupes que notre adversaire a réussi à rassembler se sont retournées contre lui, et seul un drapeau plus noir que la nuit défie encore la puissante armée montée contre lui. Mais l’air est trop lourd, les visages trop tendus sous leurs masques de haine pour qu’il n’existe pas un obstacle.

 

Je le vois enfin, et sa vision m’horrifie. De toutes les portes et fenêtres du palais sortent d’épais ruisseaux noirs, d’où s’échappent parfois des tentacules, des visages déformés et divers infâmies dont l’origine ne fait aucun doute : le chaos. Avant que je n’aies eu le temps d’esquisser le moindre geste, mon ami me soulève et délicatement me fait mettre pied à terre avant de lancer sa monture au triple galop rejoindre sa formation. Je vois les nuées se rapprocher, et commence à distinguer les silhouettes hideuses des monstres qui les constituent. Je voudrais fuir, mais mes jambes se refusent à tout, avancer comme reculer : je suis pétrifiée par l’horreur.

 

Le secours me vient de Deleth qui, m’ayant certainement aperçue, s’est approché de moi et me tire par la main pour m’entraîner à sa suite. Je n’oppose aucune résistance et nous nous enfonçons sous les frondaisons épaisses. Je me déplace comme dans un rêve, et contemple avec étonnement les divers groupes que nous croisons, les visages résolus et les charges diverses. Je ne fais plus attention à rien, ni aux bruits, ni aux êtres de la forêt, ni aux racines et branchages contre lesquels je trébuche et me heurte sans que cela ne freine durablement notre course, à Deleth et à moi.

 

Enfin, nous arrivons à notre probable destination, une petite hauteur, non loin des premiers murs du palais. Là nous attendent Aerion et quelques gardes en armures dorées. Je détourne un moment le regard, et observe la vaste clairière derrière moi. À perte de vue il n’y a plus qu’une immense vague noire à peine contenue par un frêle mure de verdure et d’éclats d’argent. Je perçois les cris des mourants, et les hurlements des abominations tranchant dans la chaire avec volupté. Un instant, je crois voir le mur s’effondrer, et la vague submerger les elfes, mais un magnifique serpent argenté s’élance, toute une cavalerie qui s’enfonce avec puissance au milieu de la vermine, faisant renaître l’espoir et donnant un second souffle à l’armée. De où je suis, j’aperçois aussi les quelques petits groupuscules imprudents qui, ne s’étant pas repliés à temps, sont encerclés par l’ennemi et, incapable de se défendre, fondent rapidement, absorbés par la masse. Une main, soudain, se pose sur mon épaule.

 

C’est Aerion, il me fait signe de le suivre. Je veux le questionner, l’interroger sur la bataille, savoir s’il pense pouvoir gagner, mais sa seule réponse est :

- Le véritable combat ne se passera pas sur l’herbe, mais à l’intérieur même du palais, et j’aurais certainement besoin de toi pour le gagner.

 

Et sans en dire davantage il se met en route, suivi des gardes, de deleth et de moi-même. Notre petit groupe se met alors à courir vers un rocher et, à ma grande surprise, tous, les gardes y compris, disparaissent à sa surface, comme aspirés à l’intérieur. Abasourdie, j’hésite un instant, puis, sans plus réfléchir, je m’élance à mon tour et au moment d’entrer au contact, j’abaisse mes bras en prévision du choc futur, me maudissant pour cette très mauvaise idée.

 

Pourtant, je traverses moi aussi sans encombre, et alors que je me relève, une main vient m’aider, celle d’Aerion. Son visage éclairé par une torche huileuse me sourit, et un moment je crois qu’il se moque de moi, mais je n’ai pas plus le temps d’y songer, car nous nous remettons en route. Nous descendons d’abord un long escaliers au milieu d’un petit couloir, puis débouchons dans une grande salle superbement décorée. Rapidement je me mets à me remémorer les lieux, tout ceux que j’avais visité à l’époque de mon séjour ici, car nous sommes maintenant dans le palais.

 

Soudain, de longs hurlements déchirent le silence, et nous nous mettons à courir. Un tournant à gauche, puis à droite, et encore à droite… Je commences à m’épuiser, et alors que je commences à envisager de m’effondrer, nous débouchons dans une large rotonde très lumineuse et qui m’est très familière, mais dont je n’arrive décidément pas à me rappeler l’utilité. En face de nous apparaissent des gardes elfiques, portant le signe de Sereth, et à leur tête Sereth lui-même. Je m’attends à les voir nous charger, et un féroce combat s’engager, mais nous restons où nous sommes, et eux aussi. Seul Aerion s’avance, et, alors même qu’il s’arrête, Sereth commence à lui parler :

-          Alors comme cela, tu as réussi à survivre aux humains…

-          Oui mon frère, et il est temps pour moi de revendiquer ce qui m’appartient.

Étrangement, Sereth n’est plus comme dans mon souvenir, pas que son corps n’aie changé, mais son regard et sa voix sont plus doux, plus profonds, presque emplis de sagesse. Si je devais lui donner un seul qualificatif, je choisirais « épuisé ». Mais le voilà qui reprend :

-          La couronne de Loren ne t’appartient pas, tu ne la mérite pas !

-          Ce n’est pas à toi d’en décider, mon frère.

-          J’agis pour le bien de notre peuple, des elfes et de la forêt, je veux la protéger de l’extérieur, à n’importe quel prix, et avant tout je veux la protéger de toi !

-          De moi ?

Nous nous sommes rapprochés, et, bien que je ne comprenne pas exactement ce qui se passe, j’ai le vague sentiment que quelque chose d’important se déroule…

-          Oui, de toi. Toi, Aerion, le « roi ». Tu n’as jamais apporté que le malheur avec toi, tu as détruit l’âme de la forêt, tu as fait partir Erdraug l’esprit de la forêt, et si je n’avais rien fait les humains eux-mêmes seraient venu souiller notre territoire.

-          Tu délires, mon frère.

-          Oserais-tu nier que le grand dragon d’or soit parti, oserais-tu nier que les humains ont mis le pied chez nous, et que depuis notre peuple est corrompu ? Regarde autour de toi, la Loren croit en toi, tu as pu assembler toute une armée, mais l’âme de notre peuple se meurt. Tout est la faute des humains !

-          Les humains n’y sont pour rien.

-          Si, ils y sont pour quelque chose, et tu le sais, tu le sais pertinemment mais tu refuses de l’admettre. Les humains sont faibles, mortels et corruptibles, les humains ont imaginé le chaos, les humains ne sont qu’un amalgame en la lâcheté et l’égoïsme…

-          Au fond d’eux, ils sont bons !

-          Bons, Aerion mon frère ? Tu n’es pas aussi naïf que tu voudrais me le faire croire. Même toi tu sais que leur fameux bon fond n’existe que pour mieux assurer leur sécurité. Ils ne connaissent que les lois qui les arrangent, ils nous détestent et pourtant nous embrassent comme des amis. Et depuis qu’ils sont là, nous aussi nous sommes mis à ne penser plus qu’à nous, et à ignorer la nature. Ce palais même en est la preuve la plus sûre. Oserais-tu nier, mon frère, qu’avant que les humains n’arrivent ce palais n’existait pas, oserais-tu nier que tu l’as fait construire en copiant les humains ? La nature a été négligée, nos anciens sanctuaires souillés ou abandonnés… Nous nous sommes mis à nous soucier plus de la beauté et la magnificence de nos demeures que de la santé de la forêt.

-          Est-ce ainsi que tu parles, toi qui as amené ici le chaos et tout les malheurs de ce monde ? Toi qui as assassiné sans hésiter bêtes et elfes, qui n’a pas hésité à me livrer aux humains et à livrer la Loren aux pillards gobelins ? Est-ce ainsi que tu comptais résoudre la situation ?

-          Il me fallait agir, j’ai fait ce qu’il fallait, usé des moyens que je possédais. Tout ce qui a été brûlé repoussera, c’est la loi de la forêt. Plutôt que de le voir sombrer lentement dans la mort et la désolation, j’ai agi.

-          Qu’importe, il est temps maintenant, la couronne m’appartient, c’est mon fardeau, et tu vas me la donner.

-          Jamais…

-         

Un lourd silence s’ensuit de ces dernières paroles…Je m’attends à les voir se sauter dessus, mais Sereth ne bouge pas, visiblement en colère, et, étrangement, c’est Aerion qui, souriant malicieusement, reprend :

-          Je sais pourquoi tu m’as laissé venir jusqu’ici, et je sais pourquoi tu n’oses pas me tuer…

-          Alors donnes-moi ce qu’il me manque !

-          Tu te trompes, ce n’est pas moi qui l’ai, mais toi qui dois aller le chercher, et c’est pour t’en montrer le chemin que je suis venu.

 

Il s’arrête et, se retournant, se dirige vers une portion du mur et s’arrête devant un modeste morceau de pierre, qui ressemble à une fontaine grossièrement façonnée par l’eau…

-          La fontaine !

 

Sereth m’a précédée. La fontaine, bien sûr… Le souvenir de cette journée avec Kal me reviens alors dans son ensemble. Toutefois, je n’arrive toujours pas à voir où ils veulent en venir.

-          Oui, Sereth, la fontaine. Aurais-tu été trop aveugle pour la voir, ou en aurais-tu eu tout simplement peur ?

À ces mots, Sereth semble se recroqueviller, malgré de petites tentatives pour rester fièrement debout.

-          Oui, tu en as peur, et c’est bien normal, car tu sais comme moi ce qu’il en est. Pourtant, c’est le seul moyen qu’il existe pour recevoir ce qui te manque, la bénédiction d’isha, l’aval de la nature. Oui, je l’ai compris dès le départ, lorsque je me suis aperçu que tu avais eu recours à quelque maléfices pour te maintenir au pouvoir. La nature te fuis, Sereth, car Isha ne t’as pas reconnu. Viens, et fais-toi reconnaître à présent.

 

Tout en prononçant ces mots, il tend la main en direction du bassin, mais Sereth ne semble toujours pas se décider.

-          Allons, mon frère, du courage. Tu dis n’avoir rien à te reprocher, tu ne risques donc rien, la fontaine n’a jamais frappé que les vils et les êtres mauvais…

-          Cesses ce jeu cruel, Aerion, où je te fais vraiment exécuter ! Je ne regarderais pas dans cette fontaine, elle n’apporte que la mort. Je régnerais autrement, je trouverais un moyen…

-          Ce moyen n’existe pas, Sereth.

Le ton d’Aerion est devenu dur, autoritaire. Durant un instant, j’ai l’impression de le voir en une sorte de dieu réincarné, soumettant son sujet infidèle…

-          Si tu veux diriger la Loren, tu dois observer ton reflet. Avance et accompli ta destinée. Je ne suis pas venu me battre, mais tu ne m’en as pas laissé le choix. Saches juste que si tu es reconnu par Isha, alors, et seulement alors, je m’inclinerais.

 

Enfin, lentement toutefois, Sereth s’avance. Ses yeux sont fuyant, la peur transpire de tout son être, puis il se ressaisit. Arrivé au bord de la bassine, il se retourne un instant vers Aerion et lui dit :

-          Tu sais, mon frère, je ne sais pas ce qu’il va arriver à présent. Sache tout du moins que malgré tout ce que j’ai pu dire ou faire, je n’ai jamais eu d’autre préoccupation que le bien de la Loren. Si je venais à périr à présent, souviens-toi de ce que j’ai dit : « tout le mal que nous possédons dans la forêt, qui nous ronge et nous tue comme la maladie tue le malade, tout ce mal vient des humains »… Aerion, tu sais… Quoi qu’il arrive désormais, je voudrais que tu saches qu’au milieu de tout tes défauts, et malgré le fait que j’aies dû te combattre, je n’ai jamais cessé de t’admirer, et même si tu as fait des erreurs, je te réserves une place d’honneur dans le royaume de la Loren.

 

La main du roi de Loren se pose sur son épaule, deux petits mais sincères sourires sont échangés, puis, prenant sa respiration à fond, il se penche au-dessus du bassin et ouvre grands les yeux qu’il n’avait pu s’empêcher de fermer. Une puissante lumière envahit la pièce, et je vois distinctement le corps de Sereth trembler, un peu d’abord puis violemment. Il veut crier, détacher son regard de la surface de l’eau, mais il reste bloqué, et sa peau commence à s’écailler. De ses orbites semblent sortirent de petites flammes, et une seconde plus tard, il implose, propulsant un flot de fine poussière dans un dernier cri.

 

Dehors, un petit chant d’oiseau retentit, et le bruit sourd de la bataille qui avait accompagné jusque là la scène vient de cesser. Une douce odeur de printemps vient d’envahir l’air, et même les murs respirent le bonheur et la joie, libéré de l’emprise maléfique qui y régnait. À l’endroit même où, auparavant, se tenait Sereth, pousse maintenant et à une vitesse hallucinante, un petit lierre au vert pétillant. Aerion, un instant, le saisit, et, avec douceur, lui murmure :

« Dors mon frère, puisses-tu trouver la paix au royaume d’Isha ».

 

Il se retourne, et, un peu désorienté, son regard vient rencontrer le mien. Ne sachant que faire, je prononce soudain :

-          Alors, c’est fini ?

-          Non, Claire, il reste une dernière épreuve à passer…

Et à son tour il se penche au-dessus du bassin, et ouvre grands ses yeux pour observer dans l’eau sacrée, son reflet…

 

Renouveau

 

Tant de choses se sont déroulées depuis le retour d’Aerion sur le trône… Je me souviens parfaitement du moment où, courbé au-dessus de l’eau, la lumière s’était déclenchée, et nous avions tous cru qu’il finirait comme son frère. Mais lorsque nous pûmes voir à nouveau, il était toujours là, inflexible, mais le visage plus grave et anxieux que jamais. Je voulus le questionner mais il ne me regarda même pas au moment de quitter la pièce, et je ne devais plus le revoir durant des jours entiers.

 

Durant ce temps, je pus recouvrer un semblant de tranquillité, ma principale activité étant la lecture. Je lus des ouvrages sur les anciennes coutumes elfiques, et je lus bien des histoires de combat, de terres que je ne verrai jamais, et de personnages que je ne rencontrerai jamais. Je devais même trouver, au milieu de tout les rouleaux de la bibliothèque, un écrit sur un certain Tyrion, descendant du grand Aenarion. Toutefois, au milieu de cette paix, je ne cessais de penser à Aerion, et errais souvent dans les couloirs en espérant le croiser.

 

Ce ne fut pas avant une semaine que, soudain, au détour d’un couloir, je l’aperçus, regardant le paysage au travers d’une vaste fenêtre ouverte, le regard fixe et les sourcils légèrement froncés par la nervosité. Je m’approchais de lui, et il me laissa faire sans réagir. Enfin, n’y tenant plus, je lui demandais de m’expliquer ce qui se passait. Sa tête se tourna lentement vers moi et, avec une tristesse presque insoutenable il me répondit :

« Sereth avait raison… »

Je fus d’abord surprise et, poussée par je ne sais quelle force, je l’obligeais à me fournir de plus amples informations, ce qu’il fit aussitôt :

« J’ai vu, me dit-il, j’ai vu Claire, dans l’eau du bassin sacré d’Isha… J’ai vu tout le mal que j’ai fait à la forêt, j’ai vu la corruption des humains, j’ai vu absolument tout ce qui, en ce moment même, ronge le royaume par ma faute… »

Il s’arrêta un instant…

« J’ai été aveugle, et plus encore j’ai été sourd aux appels de mon frère. J’aurais dû l’écouter, j’aurais dû comprendre. Ce n’est pas lui, mais moi qui aurait dû être puni par Isha. Sa cause était juste, et pourtant c’est moi qui reste… »

Je lui pris la main et tenta de le réconforter avec quelques mots doux… Il commença à réussir à réprimer ses sanglots, et je lui demandais de m’expliquer tout depuis le départ, et avant tout quel était le rôle exact de la fontaine, car il m’était encore, à cet instant, inconnu.

« La fontaine, Claire, est l’un des cinq yeux d’Isha, et le seul qui se trouve en la Loren. Il est dit que quiconque ayant une prétention au trône de la forêt doive regarder son reflet dans le miroir du bassin, afin qu’Isha le reconnaisse et lui donne sa force et sa bénédiction. Alors, et seulement alors le roi de Loren peut espérer faire croître la forêt et fructifier arbres et buissons. »

Enfin je commençais à comprendre, mais avant que je n’aies eu le temps de réaliser il continuait déjà :

« Vois-tu, Claire, le miroir a un terrible pouvoir, et celui qui ose y plonger son regard sans avoir un cœur parfaitement pur se voit immédiatement détruit, ou ramené à la nature. C’est pour cela que jamais personne n’y regarde, et pour cela que j’aurais dû disparaître… »

 

« Mais, lui-dis-je alors, ne pouvant me retenir, je me rappelle très bien m’y être regardée dans ma jeunesse, alors que Kal… »

Je m’arrêtais, réalisant ce que ce que je venais de dire impliquait.

« Oui, me répondit-il, tu t’y es regardée et il ne s’est rien passé. Kal me l’a avoué bien après. Comprend bien cela Claire, il ne peut y avoir qu’une seule explication à ce fait, et c’est que ton cœur soit absolument pur aux yeux d’Isha… »

Je restais un moment muette, puis, reportant mes pensées sur un autre sujet, je demandais :

« Et Kal, quand va-t-il revenir, maintenant que la guerre est finie ? »

Il me regarda tristement et, en soupirant, répondit :

« Il ne reviendra jamais plus… J’ai appris de mon tortionnaire qu’il avait tenté de me défendre jusqu’à son dernier souffle lors de ma capture, et qu’il avait été tué sur place par les hommes. J’en eu pour preuve son talisman, celui qu’il portait toujours et dont jamais il ne se serait séparé, même pas pour se sauver la vie. »

 

Je ne sus que répondre. J’aurais voulu le consoler, mais je sentais bien que c’était inutile, et j’aurais voulu pleurer, mais le souvenir de Kal était bien trop flou et malgré moi, sa disparition m’apparut comme presque normale dans ces temps troublés. À cette idée, je finis par tomber en larmes, me maudissant d’être aussi indifférente envers quelqu’un qui m’avait aimée, et plus encore protégée, et qui avait eu le courage de protéger Aerion jusqu’à la fin.

« Allons, Claire, sèches tes larmes. Je t’assure qu’il est à présent là où nous rêverions tous d’être. Il a trouvé la paix, et ne supporterais pas d’apprendre que nous le plaignons alors que lui se porte mieux que nous. »

À ces mots, je vis apparaître, fugace, un petit sourire au coin de ses lèvres.

 

« Je n’ai que trop pleuré moi-même, continua-t-il, et le sang de la Loren a coulé en vain ces derniers temps. Tout ces morts doivent être honorés, et de leur sacrifice doit renaître la Loren, grande et resplendissante comme aux temps anciens ! »

il me regarda rapidement et, pris dans son élan, s’écria :

« Je vais faire raser ce palais, jusqu’à la dernière pierre, ainsi que toutes les forteresses du royaume. Nous allons rétablir l’ancien code, et retaurer notre demeure du Niefhiel. Nous allons replanter les arbres, et au printemps nous pourrons chanter la gloire des coquelicots dans toute leur splendeur ! Et surtout, nous allons bannir à jamais les humains de ces terres, non pas les mépriser, mais nous en défier. »

J’eus la gorge serrée et, l’interrompant, je lui murmurais :

« Et moi ? »

 

Il s’arrêta et, s’accroupissant, déclara gentiment :

« Isha elle-même ne t’a-t-elle pas reconnue comme pure ? Tu es ici mon invitée, et tu peux rentrer et sortir de la Loren à ton gré, autant de fois et aussi longtemps que tu le voudra bien. Quiconque s’y opposerait devra en répondre devant moi. »

 

Il se releva, et je fis de même. Je l’accompagnais un moment, puis nous nous séparâmes devant une grande porte, non sans qu’il m’aie promis de bien vite me rejoindre.

 

Le lendemain, je quittais le palais à ses côtés, et me retournant une ultime fois, j’aperçus les arbres qui, tranquillement, sûrs de leur puissance, s’acharnaient déjà à abattre le palais, faisant s’écrouler les murs, et recouvraient de leur immense verdure les immenses toits de la grande demeure…

 

La Loren :

 

Le printemps est maintenant bien avancé, et le soleil qui l’avait vu naître n’a pas cessé de rayonner depuis. Il n’y a pas un matin où je ne me sois pas levée sans m’extasier devant la magnifique verdeure de la belle Loren.

 

Nous sommes arrivé ici après un bien long voyage durant lequel j’ai vu évoluer toute la nature autour de nous. Aerion chevauchait devant, et les fleurs éclosaient sur son passage, l’herbe retrouvait des couleurs scintillantes et les arbres semblaient soudain danser une farandole joyeuse le long du sentier. Plus nous avancions, et plus les animaux se mirent à être nombreux. Nous fûmes, en vérité, rapidement escortés par une foule de lapins, lièvres, biches et mésanges, écureuils et moineaux. La nuit, lorsque nous campions, il suffisait de légérement tendre l’oreille pour entendre des rires lointains, ou quelques chant joyeux d’un animal ennivré par le bonheur.

 

Malgré tout, je me rappelle très bien être restée étrangère à tout ce qui se déroulait sous mes yeux, aux rires, aux pleurs de joie, aux chants et même à la florissante nature. J’avais sur le cœur une lourdeur indéfinissable qui ne cessait de le ronger, et qui m’empêchait de ressentir une quelconque excitation dans la déferlante de bonheur. Une lourdeur que je sentais toujours plus lorsque j’apercevais Aerion, et jamais plus que lorsqu’il me regardait.

 

Je devais néanmoins l’oublier un instant, car nous arrivâmes à notre destination, une immense clairère parsemée de nombreux bosquets abandonnés, et que la végétation avait envahi mais dont on apercevait ci et là quelques vestiges d’occupation ultérieure. Il y eut un instant de recueillement, puis chacun partit de son côté, se dispersant pour aller s’occuper qui d’une plante, qui d’un arbe et qui de l’herbe… Je retrouvais bientôt prise dans une gigantesque valse de jardiniers affairé, lente mais belle valse, qui prit de la vitesse à mesure que le soleil montait haut dans le ciel, et qui ne cessa que lorsque le grand astre se mit à redescendre. Je pus alors apercevoir une partie de la beauté du site, et particulièrement un petit arbrisseau qui trônait au centre de tout le reste, plus blanc que la neige, plus frêle et fragile qu’un brun d’herbe.

 

J’étais perdue dans sa contemplation lorsqu’Aerion m’aborda pour me dire :

« La graine d’Yvraine, l’arbre séculaire, l’enfant de la forêt… Il aura besoin de bien des soins pour retrouver sa splendeur d’antan, et de bien plus encore pour la dépasser. »

 

Et ce disant, il me prit la main et me fit signe de l’accompagner. J’obtempérais, et tout en cheminant je remarquais que les elfes s’étaient remis à l’ouvrage, avec plus de calme, plus de soin, et plus de discrétion. Je n’imaginais pas alors que ce travail qui s’accomplissait sous mes yeux durerait jusqu’à aujourd’hui, et ne devrait jamais avoir de fin.

 

Nous sortîmes de la clairière et traversâmes quelques fourrés pour déboucher au pied d’un puissant rocher. Nous contournâmes une de ses saillies et entrâmes à l’intérieur de ce qui allait devenir mon logement. En effet, percevant bien que je ne pouvais vivre au rythme des elfes, Aerion nous avait fait précéder de quelques bâtisseurs qui avaient pris soin d’aménager une demeure à l’intérieur même du rocher. Je ne manquais pas de m’amuser devant le compromis trouvé par Aerion entre son amour pour la nature et le besoin qu’il avait vu de me fournir une demeure plus « humaine ».

 

Elle restait sommes toute simple, avec une grande salle au niveau du sol, et un petit escalier de bois et de lierre qui menait à la chambre au-dessus. Par un miracle du génie elfique, l’ensemble s’avérait aussi bien éclairé qu’en plein jour, et l’on pouvait deviner la position du soleil alors même que l’on se trouvait dans ce que je me suis décidée à nomme le salon. Je ne fus pas non plus peu surprise de découvrir un peu partout des plantes vertes et un nombre considérable de fleurs qui donnaient à cet appartement une touche de gaieté aussi folle et joyeuse que tout ce qui régnait à l’extérieur. Je devais aussi m’apercevoir rapidement qu’un petit sentier dans le roc permettait de relier le « toit » de ma demeure à la grande fenêtre de ma chambre. C’est de là-haut que je devais admirer mon premier coucher de soleil.

 

Le temps passant, je devais m’habituer à notre nouveau train de vie. Ce dernier était d’ailleurs tout à fait merveilleux. L’allégresse des premiers jours ne semblaient ne jamais devoir retomber, et bien au contraire augmentait à mesure que les jours s’écoulaient, et chaque matin la grande clairière, à l’instar du reste de la forêt, se montrait plus belle, plus resplandissante de verdeur et de fraîcheur. S’il devait n’y avoir ne serait-ce qu’un paradis en ce monde, je suis certaine que ce serait celui-là.

 

Ikha est venue habiter avec moi, encore qu’elle ne dorme jamais à l’intérieur, trop heureuse qu’elle est, comme elle me l’a confiée, de pourvoir à nouveau s’éveiller en pleine nature. Elle me convainquit même de l’acompagner une fois lors d’une nuit particulièrement chaude, et au début de laquelle je m’étais plainte de ne pouvoir fermer l’œil, dans une de ses escapades nocturnes, et je devais me réveiller au petit matin au son du piaillement de quelques oisillons particulièrement rébarbatifs à l’idée de manger tout ce qu’Ikha leur proposait, et je restais là toute la journée à la voir user de tout ses moyens pour satisfaire les petites boules rouges et bleues avant le retour de leur mère. En dehors de ces aventures, je passe mon temps à lire dans mon lit, ou à parler avec Ikha. Parfois, nous recevons la visite d’Aerion, et plus rarement celle de Deleth. Le plus souvent, ils viennent ensemble, et quelquefois nous partons nous promener tous ensemble pour découvrir les merveilles de la nature, et la joie omniprésente régnant sur la Loren. Avant chaque ballade, Aerion sort de son long manteau une petite rose, parfois tirant sur le rouge, très souvent allant d’un rose pâle à un blanc immaculé, et il me sourit.

 

Si nous devons nous promener le soir ou la nuit, nous prenons des chevaux, et je ne peux m’empêcher de rire lorsqu’Aerion, cherchant à rappeler Dirathnir, soupire en apercevant une vingtaine d’équidés différents, et qui cherchent à lui lécher la main ou le visage.

 

Mais malgré tout, il est resté parfois des signes, des indices rappelant à tous que le monde est ce qu’il est, et renouvelant en moi la profonde blessure de souvenirs douloureux. Je devais découvrir le plus frappant d’entre eux lors d’une de nos plus longues promenades à cheval.

 

Nous étions partis la veille, et toute la nuit s’était écoulée sans que nous ne nous fûmes arrêtés. Ikha m’avait demandé la permission de rentrer, et Deleth s’était lui aussi excusé, si bien que seul moi et Aerion arrivâmes devant un petit sanctuaire de pierre blanche, recouvert par un puissant lierre. Je me retournais, et, prise que j’étais dans le rêve d’être seule avec Aerion, je lui demandais de m’expliquer ce qu’était cet endroit, et pourquoi un sanctuaire s’y élevait, comme je le faisais depuis des heures. Mais cette fois-ci, j’aperçus sur son visage non pas la marque d’amusement qui y siégait normalement lors de mes abondantes questions, mais un petit mais sensible renfrognement. Il se reprit rapidement et déclara :

« Peut-être n’aurions-nous pas dû revenir ici… Mais si tu y tiens, descends et va observer l’endroit, tu le reconnaîtra très rapidement… »

 

Sans comprendre, je descendis de ma monture et, après un dernier regard vers mon compagnon, je me mis à monter les marches qui menaient au centre du sanctuaire. Je suais à grosse goutte, et ressentais jusqu’au tréfond de mon âme la puissante oppression qu’excerçait l’air en ces lieux. J’en suffoquais tant que par un manque d’attention, je trébuchais, mais réussis tout de même à me raccrocher à un morceau de lierre providenciel. Me relevant, j’aperçus alors la bassine, le miroitement de l’eau, et je détournais déjà les yeux alors que le nom de l’œil d’Isha ne sorte de ma bouche. Je sentis soudain quelque chose qui m’agrippait la main, et rejetais au loin le bout de lierre que j’avais oublié de lâcher. Déboussolée, je chancelais, et vins chuter sur le sol carrelé. Je voulus me relever, mais mes yeux virent alors ce que je pris d’abord pour un petit caillour gris au bord de la bassine. Guidée alors uniquement par une curiosité étrangement éveillée, je m’approchais et découvris alors le corps inanimé d’un petit oiseau au plumage gris et au ventre blanc. Ses pattes étaient recroquevillées, et je m’aperçus que sa tête ne se soutenait plus lorsque je le soulevais. Enfin, comme si un voile se déchirait devant mes yeux, j’aperçus sur son petit ventre blanc un mince filet rouge et noir. Je voulus pleurer, puis, sans trop réfléchir, je me mis à courir vers Aerion, puis à ralentir. Il me vit alors sortir lentement du sanctuaire, la tête courbée au-dessus de mes mains en coupe, m’arrêter devant lui et, en tendant les bras, lui montrer ce que j’avais découvert. J’aurais voulu parler, lui dire ce que je ressentais, mais pas une parole ne s’échappa de ma gorge, trop sèche, et comme nouée par une puissante poigne. Je laissais donc parler mes larmes.

 

Aerion descendit à son tour de sa monture, puis, en s’approchant de moi, me déclara :

« Claire… ne pleure plus, d’accord, il ne faut pas pleurer… N’y penses plus… »

Je le regardais et, avalant ma salive et tout ce qui semblait obstruer ma bouche, je demandais faiblement :

« Il est… »

Il regarda un instant le sol, puis releva les yeux et avant même qu’il n’incline la tête en avant en prononçant le « oui » fatidique, je savais quelle allait être sa réponse.

« Mais il n’a rien fait » m’écriais-je…

Il essaya de me calmer, puis répondit :

« Claire, regarde-moi, s’il te plaît… Non, il n’a rien fait, pas plus que toi, pas plus que moi ni qu’aucune créature vivante. Mais c’est ainsi que sont les choses, rien n’est éternel, absolument rien en ce monde, et il devait mourir… »

Je me retournais, le regard embué, honteuse qu’il me voie ainsi pleurer, et je demandais :

« Que va-t-on faire ? »

« Il vaudrait mieux l’abandonner ici, et laisser la nature suivre son cours, et le destin s’accomplir… »

Je sursautais.

« Pourquoi ne pas l’enterrer ? Pourquoi le laisser à la merci de n’importe quel prédateur ? Comment oses-tu parler ainsi de le laisser se faire dévorer ? »

Et ce disant je tentais de le frapper sur la poitrine sans plus de résultat que de me fatiguer. Il arrêta enfin mes coups, et me murmura :

« Claire, on ne peut changer ce qui est. L’enterrer n’y changerait rien, pas plus que de tenter quoi que ce soit. Il est mort, il nous faut l’accepter. Son rôle désormais est de servir de nourriture à une autre créature, comme nous-même nous nourrissons parfois de la chair d’animaux, ou des fruits des arbres. Si tu l’enterres, ce seront les vers qui viendront le manger, et si tu l’enfermes dans la plus inviolable des tombes, ce sera le temps, et le plus fin des courants d’air qui le réduira doucement en poussière. »

 

Je me blottis alors contre lui, et, en tentant tant bien que mal de faire cesser mes pleurs, déclarais :

« Tout de même, c’est injuste… »

 

Je sentis ses bras m’enserrer, et nous restâmes là un temps indéterminé, à réchauffer nos cœur mutuellement, dans le plus grand silence. Soudain, son étreinte se désserra, et il me murmura :

« Claire, si tu devais faire un vœu, là, en cet instant, quel serait-il ? »

Je m’écartais un peu, sans réussir à comprendre, et il renouvela sa question en me faisant signe de lui faire confiance. Désorientée, je déclarais que si je devais souhaiter quelque chose, ç’aurait été de voir l’oiseau bouger, battre des ailes et s’envoler…

« C’est bien ce que je pensais… Tu sais, Claire, ce n’est pas l’oiseau que tu pleures, mais ce qu’il représente à tes yeux, et… »

Je ne l’écoutais plus, je m’étais assise et boudais. Dans mon cœur, un instant, j’avais cru qu’il y avait un espoir…

 

Dans mon dos, j’entendis Aerion qui s’était mis, après avoir cessé son sermon sans l’avoir fini, à prononcer des mots que je ne reconnus ni en tant qu’elfique, ni dans la langue humaine. C’était des mots à la sonorité parfois dure, parfois douce, souvent suave, triste, colérique et joyeuse tout à la fois. Enfin, il s’arrêta de psalmodier et s’agenouillant à mes côté, me tendis ses mains refermées en boule, et me demanda de recueillir le corps de l’oiseau, et de le serrer aussi fort que possible contre mon cœur, afin que je puisse lui offrir un peu de châleur.

 

Je sentis mes yeux pétiller à nouveau et se réteindre lorsque je reçus l’oiseau et m’aperçut qu’il était toujours inanimé. De chagrin, je le rabattit sur ma poitrine, et le serrais aussi fort qu’il m’était possible, lui souhaitant adieu pour une dernière fois. Enfin, épuisée, je le posais à terre, et sans plus y prêter attention, me relevait pour m’en aller au plus vite de ce lieu maudit, lorsqu’Aerion me rattrapa, et me fit signe de regarder par terre, là où j’avais déposé l’oiseau, tout en me demandant :

« Surtout, quoi qu’il arrive par la suite, ne parle jamais de ceci à quiconque, d’accord, ni à Deleth, ni à Ikha, ni à qui que ce soit, pas même à un animal… »

Je ne l’écoutais plus. Là, par terre, à une si petite distance de moi que je n’aurais eu qu’à étendre le bras pour l’attraper, je voyais le cadavre se relever, la tête se secouer et, soudainement, le bec s’ouvrir et un chant joli et joyeux s’élever. J’avais cru rêver, mais l’oiseau continuait à bouger ; il marcha un peu, puis déploya ses ailes et les secoua un peu. N’y tenant plus, je l’attrapais, et rouvrant légérement la prison de mes doigts, l’observait qui se blottissait contre moi, et dans ma paume je ressentais sa châleur.

 

« Laisse-le s’envoler… »

C’était Aerion.

« Laisse-le s’envoler puisque tel était ton souhait… »

Je voulus lui demander comment un miracle pareil était possible, mais il apposa son doigt sur mes lèvres, et, me souriant avec malice, désserra mon étau et libéra ainsi l’oiseau qui alla rapidement rejoindre les cieux. Je restais là, immobile, cherchant fébrilement et intérieurement quand et comment j’allais me réveiller.

« Viens à présent, plus rien ne nous retiens ici. »

 

J’obéis sans aucune opposition, et avant même que je ne m’en rende compte tant j’étais absorbée par ce qui s’était déroulé sous mes yeux, nous étions revenu devant ma demeure, et Aerion me quittait en em recommandant encore de n’en parler à personne, et ajoutant qu’une surprise m’attendait dans ma chambre.

 

J’y montais sans grande conviction, comme un fantôme, et aperçus alors, sur mon lit, un petit oiseau qui dormait, il était gris, et son ventre était blanc, d’un blanc légérement maculé de sang, et dont la respiration soulevait et reposait régulièrement son petit corps au rythme lancinant des secondes…

 

Le conseil :

 

Les jours, depuis cet événement, se sont déroulés de manière paisible, et c’est peut-être ce qui m’a poussée, lorsque Deleth est venu me rendre visite ce matin, à me plaindre. Voilà longtemps que je souffrais de l’absence chronique d’Aerion, et je pense qu’il m’aurait été difficile de tenir un instant de plus. Ainsi, à peine était-il rentré, que je lui répétait tout un discours mûrement préparé durant la nuit, et qui, toutefois, ne ressemblait à ce dernier en aucun point. J’étais perdue, attristée, et je finis pas me taire en remarquant que mes paroles n’avaient même plus de sens ; je laissais mon silence s’exprimer pour moi. C’est alors qu’il s’est levé et, tout en me souriant malicieusement, m’a dit :

« Si tu veux voir Aerion, allons le rejoindre… »

Et avant que je n’aie vraiment pris le temps de réaliser que nous allions réellement le rejoindre, il m’avait fait entrer dans le bosquet sacré de la forêt.

 

Ce que j’y vois ne sera certainement jamais descriptible à l’aide de mots, et la langue humaine est bien trop pauvre pour jamais en présenter le début de sa splendeur. Le soleil ressemble à un disque d’or que l’on peut percevoir dans sa douceur et sa puissance au travers des branchages au vert scintillant des arbres millénaires… Tout ici respire la vie et la fraîcheur, le chant des oiseaux y est plus enchanteur que partout ailleurs, et les animaux aussi présents que les elfes. Au milieu de ces derniers, plus fantastique, presque divin, que jamais auparavant dans mes souvenirs, se trouve Aerion. Ses vêtements sont simples, de soie blanche, sobres mais qui laissent place à toute sa prestance. Ses cheveux sont d’or, et ses yeux pétillent dans cette lumière sublime, ses yeux miraculeusement bleus, profonds, ces yeux qui viennent de se poser sur moi…

 

Un léger silence s’est fait, et j’en suis gênée, mais Aerion le rompt rapidement et me demande de le rejoindre. J’obtempère et, sans oser regarder autre chose que lui, terrifiée d’être la proie de tant de regards, je lui souris. Il attrape mes mains, et en se penchant vers moi, commence à me parler :

« Claire, je suis si heureux de te voir parmi nous… »

« Tu me manquais. » lui réponds-je timidement, comme pour expliquer une attitude fautive, que je ressens d’ailleurs pleinement, un peu contre mon gré.

 

Il me souris à nouveau et me demande doucement :

« Vas-tu rester ? »

Je ne sais quoi répondre, et ne réponds donc rien. Le silence pourtant léger m’oppresse, et j’ai la terrible impression d’importuner tout le monde…

« Claire… Si moi je te demandais de rester ? »

Je relève la tête et bien que je n’arrive pas à prononcer le moindre son cohérent, mon regard doit, j’en suis sûr, être la marque suffisante de mon approbation. Il se retourne alors doucement, et fais quelques pas vers un petit coffret d’or et d’ivoire posé non loin, l’ouvre et reviens vers moi avec, dans ses mains, un magnifique objet aux reflets argentés, un objet que j’ai déjà aperçu il y a bien longtemps, dans l’ancienne salle du trône, un objet que je reconnais tout de suite : le diadème de la reine… Je reste pétrifiée, incapable de comprendre, incapable ou tout simplement ne voulant pas. Il me le tend en déclarant :

« Claire, s’il te plaît, j’aimerais que, juste aujourd’hui, tu le portes et reste à mes côtés au moins un instant… »

 

Le silence est devenu à mes oreilles un puissant orage de doutes et d’incertitudes… Je vois le diadème, je sais que je n’ai qu’à étendre la main, accepter ce qui m’est offert, mais sa vue implique trop de choses à mon esprit, trop de conséquences… Je ressens au travers de ce diadème plus de tristesse, de grandeur, d’importance que je n’en ai jamais ressenti dans tout autre chose. Je sais que si je le mets, ce ne sera pas qu’un simple jeu, ou un quelconque honneur de passage, mais bien autre chose dont la portée, encore à présent, ne peut que m’échapper. Ma réaction ne peut donc n’être que celle pour laquelle j’opte, et délicatement je tend mes mains et avec celle d’Aerion je guide la couronne jusqu’à ma tête.

 

Lorsque je me retourne, tous, elfes animaux et, mais cela me semble si étrange, plantes confondues, sont à genoux, la tête vers le sol, devant moi et Aerion, seuls encore debout. Je ne sais pas vraiment pourquoi, mais lorsque je retourne mon visage pour chercher l’explication dans le regard d’Aerion, un petit sourire illumine ma face, et je me sens rougir de haut en bas, plus écarlate qu’une baie de la forêt…

 

La première nuit :

 

Le reste de la journée ne fut qu’une suite de joies et de découvertes pour moi. Je ne sais comment je fis pour rester debout du début à la fin, mais je devais aller d’étonnement en étonnement. Nous discutions de tout, depuis la découverte d’un nouveau sanctuaire jusqu’à l’éclosion, dans la journée, d’une fleur plus belle que les autres. Toutefois, les nouvelles de la lisière étaient les plus fréquentes, et j’entendis nombre d’histoire de chevaliers ou paysans arrêté par une flèche alors qu’ils cherchaient à pénétrer dans le royaume de la Loren. Je m’en amusais presque, à l’idée de l’habileté des archers et de la peur que devaient ressentir ces pauvres gens, jusqu’à ce qu’entre dans le bosquet un elfe au regard plus triste que celui des autres. Il fit son salut, puis déclara que la forêt avait été violée par une compagnie d’humain menée par un chevalier qui avait ignoré l’avertissement. Naïvement, je demandais, toujours en souriant, ce qu’il en était sur le moment, et il me répondit qu’il n’y avait rien à craindre, et que tout les humains étaient morts avant d’avoir pu franchir le second cercle de guetteurs. J’aurais voulu en rester là, mais voyant mon ignorance, il crut bon d’ajouter que lui et ses compagnons avaient pris bien soin de pendre les cadavres en signe d’avertissement aux branches des arbres de lisière, et que les chevaux avaient été libérés dans la nature. Je ne pus m’empêcher de le traiter, lui et ses acolytes, de monstre, ajoutant qu’il était inconcevable qu’ils donnent plus de crédit à la vie de chevaux qu’à celles d’humains. Il n’en fut heureusement pas offusqué, et son regard n’en fut juste que plus triste lorsqu’il me répondit que les chevaux, eux, ne pouvaient pas les tuer.

 

L’incident fut clos, et je retrouvais d’ailleurs bien vite ma bonne humeur. Je n’avais que trop connu les hommes pour ne pas me dire que de telles méthodes se justifiaient peut-être… Du reste, je finis par ne plus y penser, absorbée par la contemplation minutieuse que je faisais d’Aerion lorsqu’il ne pouvait, lui, me voir.

 

Enfin, lorsque le soleil décida, le premier, de se retirer, chacun voulut se retirer, mais Aerion se mit à chanter dans une langue étrange, et tous revinrent pour chanter avec lui. La forêt se mit à mugir, et le rythme lancinant devint trépidant, puis retomba joyeusement. Enfin, le sujet de cette soudaine oraison me fut communiqué, à moi comme aux autres, et la grande fête fut annoncée.

 

Un grand ballet se mit alors en route, et avant qu’il ne me fut permis de réagir, nous étions ressorti, par je ne sais quelle magie, du bosquet et nous retrouvions dans la grande clairière où des rangées de tables avaient été montées, et un grand foyer allumé. Divers chants s’élevèrent alors pour ne plus retomber, et de partout surgirent des elfes venus prendre part au festin, et des animaux venus les observer. Les rires commencèrent et, comme les chants, ne devaient plus s’arrêter. Lorsque le repas nous fut amené, à moi et à Aerion, je me rendis compte qu’il était réellement digne d’un festin comme tout ceux jamais fait auparavant, et je vis aussi le vin dans nos coupes. Je me retournais vers Aerion, et le questionnais sur cette étrange résistance de l’ultime coutume humaine en Loren, mais il me répondit en riant que le festin n’était pas d’origine humaine, mais naine, et que ces derniers l’avaient transmis aux elfes. Il me servit une autre coupe, et les questions s’estompèrent d’elles-mêmes.

 

Nous avons beaucoup rit cette nuit, mais je peux avouer que je suis heureuse d’être rentrée, à plus forte raison parce qu’Aerion m’a accompagnée, et que nous sommes seuls lui et moi. Il veut me parler de quelque chose d’important, un voyage qu’il devrait effectuer dès le lendemain, mais je ne pense pas au lendemain, et sans l’écouter je l’amène au pied de l’escalier. Je ne sais pas ce qui se passe, mais je ne veux pas le laisser partir, je voudrais qu’il reste, je le veux à côté de moi, je ne veux plus qu’il me quitte. Ou plutôt si, je sais ce qui se passe…

 

Il y a longtemps que j’ai prise cette décision, et plus longtemps encore que j’en rêve, et ce soir, j’en suis sûre, c’est enfin arrivé. Comment expliquer cette envie avec des mots ? Comment retranscrire ce péché, comment donc l’imaginer même ?J’ai une peur terrible, je la sens qui se propage en moi, insidieuse, puissante, mais nous montons tout de même, Aerion et moi, dans ma chambre.

 

Là, je m’arrête, ne sachant plus que faire, par où commencer… Je ne suis même plus très sûre de mon but. Lui me regarde, n’osant ni avancer, ni reculer, comme pétrifié, véritable statue d’Apollon, si belle statue. Une idée me vient, une idée que j’avais déjà imaginée il y a longtemps, lors d’une nuit, lors d’un rêve délicieux. Instantanément, je décide de la mettre en exécution, et je dis à Aerion :

« S’il te plaît, je vais te demander quelque chose, j’aimerais que tu le fasse… »

et sans attendre sa réponse, je l’entraîne vers le lit et le fais s’allonger sans qu’il n’émette d’opposition, malgré son embarras évident, et j’ajoute :

« Maintenant, ferme les yeux, et promets-moi de ne les rouvrir que lorsque je t’y autoriserai… »

Il me regarde, et je vois une étincelle de peur dans son regard, mais aussitôt il ferme les yeux, se détend en un souffle et me donne sa parole qu’il ne les rouvrira pas. Sa voix est tremblante, la mienne l’est tant que je ne lui répond pas.

 

Le voilà devant moi, étendu, sans plus de barrière, à à peine un mètre et déjà je recule. Des images confuses m’encombrent l’esprit, mais je les chasse d’une main, et, de l’autre, je me défais du haut de mon vêtements, mettant à jour ma poitrine. Le vent vient alors la caresser de son souffle froid, et les images reviennent, plus précises, des images de mains, de bouche, je vois une petite fille apeurée, je me vois, je ne veux plus voir… je m’effondre, pas longtemps.

 

Il est toujours là, étendu sur le lit, immobile à tel point qu’on le croirait mort si son torse ne se soulevait pas à intervalle régulière, puissant, magnifique, irréel et d’un calme qui m’apporte une paix soudaine. Je fais un pas vers lui en défaisant le bas de mon habit, dévoilant ainsi mes jambes, ne me laissant pour seule parure que le diadème de la reine qui ne m’a pas quitté, mais je voile de mes deux mains le centre de tout, j’ai trop peur…Les images reviennent, violentes, agressives, virulentes…

 

Je vois la petite fille courbée en deux, nue comme moi, tentant vainement de se protéger de ses deux mains tandis que les mains sombres la prennent d’assaut, je vois ses yeux qui pleurent, je vois sa peau qui tressaille à chaque contact, froid, glacial, mortel, et je vois sa bouche qui s’ouvre, et j’entends ses cris, ses pleurs, ses supplications et les rires de son tortionnaire.

 

Les images se mettent à tourner dans une ronde infernale, et je manque de m’évanouir lorsque, entre toutes, j’aperçois Aerion qui m’attend, sage, calme. J’aperçois les parois de roche, et la lune au travers des rideaux.

 

Je lève alors ma main droite et l’avance vers Aerion, doucement, aussi lentement que possible, et plus j’avance plus j’éprouve de la difficulté à avancer… Il n’est plus qu’à quelques centimètres maintenant, je peux presque le toucher, mais je sens mon corps se couvrir de meurtrissures, je sens une violence que j’avais enfermé dans mes cauchemars, je sens le contact charnel, je sens la douleur et les larmes qui coulent sur ma joue, je sens ma main emprisonnée, incapable de venir me porter secours, mais qui avance toujours.

 

Tout se confond, réalité, rêve, je ne sais plus où je suis, ce que je fais… J’avance vers Aerion, mais je ne le vois pas, je ne sais plus pourquoi je suis ici, je ne sais plus comment, je ne sais plus quand, mais j’avance, et je pleure… Je veux fuir, partir loin, oublier tout, mais au fond de moi j’entends une voix qui me pousse à continuer, à avancer toujours plus vers ce corps offert à moi dont la poitrine s’élève et retombe comme s’écoule les heures de mon calvaire. Enfin, épuisée, j’abandonne la lutte et ma main rencontre un obstacle réel : le ventre d’Aerion.

 

Alors seulement je m’aperçois qu’il s’agit vraiment de lui, et toute ma lucidité me reviens, entière, intacte, et je lis dans ses yeux fermés un amour sans borne, et je dévore ce corps des yeux sans oser bouger autre chose que mes doigts qui descendent, suivant la chaleur, toujours plus bas sur ce corps, si bas, vers un objectif auquel je n’ose penser, puis je les sens faire demi-tour, et se déposer tranquillement sur sa main, la saisir et la soulever.

 

Il tressaille, je lui fait comprendre qu’il n’a rien à craindre. Je me mets à sourire : il est encore plus terrifié que moi. Sa main décrit une large courbe et, finalement, vient trouver refuge sur ma poitrine. Je me penche, et lui souffle un petit : « ça y est. »

 

Ses yeux s’ouvre, ces yeux si profonds, si calmes, et je m’y plonge et lui susurre : « Je suis prête maintenant… »

Il ne réagit pas tout de suite, puis répond tout doucement : « Je ne crois pas que… »

 

Je ne le laisse pas continuer, et sa seconde main, guidée par la mienne, vient se déposer sur moi, et je commence déjà à le défaire de l’inutile qui le recouvre encore, mais il me repousse, se relève, me laissant sur le lit, accroupie. Je lève les yeux vers lui, et je ne saurais dire si c’est de colère ou de tristesse que je le fusille du regard.

« Je suis désolé, Claire, me dit-il, mais je ne peux pas, pas ce soir, pas maintenant… C’est trop tôt. »

Je veux la retenir, mais une larme sort de mon œil droite et descend le long de ma joue tandis que je reste droite, haletante, tentant vainement de la faire disparaître pour ne pas laisser paraître mon trouble pourtant impossible à ne pas voir… Il se penche sur moi et, de sa main droite, stoppe la larme dans sa chute, et son contact chaud sur ma joue me calme. Je lui prend sa main et me repose dessus,  espérant, je ne sais pourquoi, que je pourrais la garder s’il venait à s’en aller, et je murmure :

« Tu ne m’aimes pas ? »

« Si je t’aime, à la folie… »

J’approche ma bouche de la sienne, et lui, terminant le mouvement, vient m’embrasser comme le vent du printemps vient embrasser les jeunes pousses, avec légèreté, dans un mouvement fait de mille caresses.

 

Je crois un moment qu’il va me donner ce que j’attends, mais il se relève et me déclare qu’il ne peut rester, qu’il va partir et ne sait s’il va revenir, qu’il ne veut pas me laisser ce genre de souvenir de lui, et tout une foule de chose que je n’écoute même plus. Je regarde la lune, y recherchant un peu de réconfort, et goûtant encore sur mes lèvres la douceur de son baiser, et lorsqu’enfin je me retourne, il est déjà parti…

 

L’amour :

 

Le lendemain, je devais m’apercevoir qu’il avait réellement quitté ces lieux paisibles pour quelque aventure… C’est Ikha qui m’apporta la nouvelle. Souriante, elle m’annonça qu’il avait enfin décidé d’aller quérir l’esprit de la forêt, « le grand Erdraug », pour qu’il vienne protéger la Loren et assurer définitivement la paix. La pauvre se rendit bien compte que je n’entendais rien à toutes les histoires de dangers dont elle essayait de m’abreuver, et finit par voir que quelque chose me troublait. Avec la franchise qui l’avait gagnée ces derniers temps, elle me posa la question et je ne sus tenir plus longtemps. En l’espace de quelques secondes, ou quelques minutes je ne sais pas, je lui révélais tout mes doutes, toutes mes angoisses, mes questions et mon désespoir de voir jamais Aerion m’aimer.

 

« Il t’aime, m’assura-t-elle, il t’aime plus que lui-même. » Je ne la croyais pas, pourquoi m’aurait-il refusé s’il n’avait eu ne serait-ce que de la compassion pour moi, ou simplement un relent de pitié pour ma misère ? Je fondis littéralement en larme, et ma haine si douloureusement accumulée durant ces heures interminables se mua soudain en un torrent de tristesse et d’amour qui m’emplit et me libéra de toute noir pensée. En un mot, je l’aimais, et pleurais de ne pas être aimée.

 

Quand enfin je cessais, ayant suffisamment pleuré, ou par honte de me dévoiler ainsi, je remarquais qu’Ikha n’avait pas osé bouger, gênée, et je vit aussi dans ses yeux un combat farouche entre, d’une part, une grande hébétude, et d’autre part une certaine hilarité qui ne pouvait que m’étonner. Sans attendre, je lui demandais ce qu’il pouvait bien y avoir de drôle, et je dus l’obliger à répéter sa réponse tant celle-ci me parut insensée. Elle n’arrivait tout simplement pas à comprendre pourquoi je dramatisais à ce point ce qu’elle nommait une preuve d’amour.

 

Désemparée, je me mis à lui expliquer ce que chacun sait, les relations normales entre un homme et une femme, tout ce que l’on m’avait si douloureusement enseigné lors de mon trop long séjour chez les hommes, et enfin la base même de tout couple. Elle finit par manquer d’éclater de rire, avant de se réprimer et de me répondre aussi tendrement que possible que je me fondais sur un monde, sur des lois et coutumes qui, en la Loren, n’avaient aucun sens.

 

La colère, alors, fit place à l’étonnement, et je lui demandais de m’en dire plus, de m’expliquer, de raconter ce qu’elle savait. Elle s’exécuta de bonne grâce, heureuse de pouvoir m’aider, et j’appris bientôt les fondements des relations elfiques.

 

Ces derniers sont tout simplement aberrants, et je ne manquais pas de le lui faire remarquer, pour son plus grand désespoir et, il faut bien le dire, sa plus grande hilarité.

 

Premièrement, m’assura Ikha, il me fallait comprendre qu’il existe, chez les elfes, comme chez les humains, deux penchants : un penchant animal, de par leur nature et leur lien avec la nature, et un penchant spirituel, de par la formidable capacité de penser qui se trouve n’être pas suffisamment développée chez les animaux. Ainsi, il existerait deux sortes d’amour, celui contrôlé par la part animale, commune à tout les êtres vivants de ce monde, et celui contrôlé par notre autre part, qu’ils nomment « Mir », « le vrai amour ». Je dis «notre part », car Ikha tenta de me faire croire que ces deux parts existeraient chez l’elfe comme chez l’être humain.

 

Ceci dit, elle entra dans les détails : selon elle, l’amour naturel découlant de la nature, il n’y aurait aucune raison de le repousser, et de ne pas le vivre à la manière des animaux. Je me rappelle parfaitement n’avoir pas su retenir une moue de dégoût à ces mots. Les conséquences étaient simples, et bien trop évidentes, et impliquaient que chaque elfe ne devait pas avoir honte de s’unir avec une elfe, comme une elfe ne devait pas avoir honte de s’unir avec un elfe, et ce même s’ils ne se connaissent pas, et, plus aberrant encore, qu’ils s’avéreraient être tout deux unis par le vrai amour à un autre être. Voyant que j’étais épouvantée par ses paroles, elle voulut, vainement, m’assurer que ces rapports n’étaient pas anarchiques, et que pour qu’ils aient lieu les deux être devaient toutefois se trouver beau l’un l’autre, et s’apprécier suffisamment, mais je m’étais déjà retranchée derrière la morale et restait sourde à ses tentatives.

 

Que m’importe… J’avais appris cette manière d’être sous un nom que l’on m’avait déclaré comme haïssable, le libertinage, celui des êtres démoniaques, des gens corrompus, hérétiques, des monstres et démons de la ville. Soudain, je me mis à blêmir : « Et Aerion, m’écriais-je, suit-il aussi ce genre de mœurs barbares ? » J’étais dans tout mes états, mais, heureusement, elle me jura, non sans une note de regret dans la voix que je ne pus m’empêcher de noter, qu’il n’avait plus eu la moindre relation depuis qu’il m’avait recueillie. J’émis l’hypothèse qu’il pouvait se cacher derrière un profond secret, mais à nouveau elle démentit en affirmant qu’aucun elfe ne penserait à cacher ce genre de chose.

 

Soudainement prise d’une intuition, je lui demandais alors si elle, elle qui me parlait, avait eu de ces liaisons d’une nuit. Sur un ton tout naturel, comme elle m’aurait parlé de la pluie ou du beau temps, elle me répondit que oui, qu’elle en avait eu beaucoup depuis les nombreuses années qu’elle avait pu passer sur ce monde, et me confia même que depuis plusieurs mois elle avait pour amant un elfe particulièrement affectueux et dont elle crut bon d’ajouter qu’il ne cessait de parler de moi et qu’il devait sans doute aller dans ses bras pour se consoler de ne pouvoir être dans les miens.

 

Je fus d’abord profondément choquée, et faillit succomber à la colère montante, puis pris subitement le parti de me détacher de tout cela, de rester distante. Au fond, je m’étais rendue compte que je n’avais pas à juger les elfes, ou tout du moins pas à leur faire connaître ce jugement ou essayer de les faire changer, même si je les trouvais dégoûtant…

 

Nous restâmes ainsi pendant un bon moment à parler, Ikha et moi, elle me contant les aventures de ses amis et amies, et des mœurs elfiques, et moi tantôt écoutant ses histoires, et m’attendrissant parfois au récit d’un amour particulièrement touchant, tantôt me révoltant contre telle rencontre sans suite. Finalement, vaincues par la faim tenace, nous avons cessé de parler et nous sommes occupés d’aller nous restaurer. J’avoue avoir, au terme de cette discussion, non pas accepté leur manière de voir, mais tout au moins appris à en respecter une certaine partie. Avant de nous quitter, je lui demandais de m’expliquer pourquoi, si tout marchait aussi bien dans le monde elfique, les humains ne faisaient pas pareil, puisqu’ils étaient, comme elle se plaisait à me le répéter, aussi proche que cela des elfes. Elle me répondit alors que les humains possédaient un esprit semblable en certains points, mais que la vraie différence était dans le fait que, contrairement aux elfes, certains humains étaient vilains, et d’autres beaux, et que c’était là le drame de l’humanité qui les empêchait de s’aimer sans limite, et créait la jalousie qui à son tour engendrait la querelle et la mort. Elle se résuma en cette phrase :

« Nous autres elfes sommes tous désirables, et avons tous droit à l’affection si nous la désirons, tandis que certains hommes doivent aller la chercher de force car leur corps n’est pas adapté… »

 

Enfin, alors qu’elle allait disparaître au-delà de la sortie, elle ajouta :

« Il y a un point que j’ai oublié de mentionner… Toi et Aerion êtes plus humains qu’elfes, et c’est pour cela que vous souffrez, malgré votre grande beauté. »

 

Je passais le reste de la journée à réfléchir, seule, dans ma chambre, en jouant parfois avec mon oiseau, ou le faisant picorer quelques miettes dans ma main. Je ne saurais dire à quoi je pensais, peut-être parce que je ne voulais penser à rien. Je rêvais d’Aerion, sans doute, et aussi d’un baiser qui n’avait pas connu de suite, et qui me brûlait, violemment, comme jamais auparavant…

 

Complications :

 

Durant les jours suivant, trop affligée par la solitude qui m’étreignait, je me mis à sortir de ma demeure et aller à la rencontre des elfes, les observer et parler avec eux. Toutefois, c’est avec Deleth et Ika que je passais le plus clair de mon temps, espérant peut-être, au travers d’eux, retrouver une part de la présence d’Aerion.

 

Nous n’abordions d’ailleurs pas le sujet de son départ, car nous en souffrions tout trois, moi et Ikha en silence, consciente qu’il nous manquait une part de nous-même, et Deleth à grands éclats de voix en pestant contre ce fou qui avait refusé de le laisser l’accompagner. Le pauvre criait à s’en crever les poumons pour ne pas laisser voir le profond désarroi dans lequel il se trouvait.

 

Somme toute, nous tuions le temps ensemble, en attendant le retour d’Aerion. Ainsi, nous marchions beaucoup dans la forêt et observions la nature en éveille et ses plus fascinantes créations, puis nous nous arrêtions au bord d’un ruisseau pour nous y baigner, ou, pour Deleth, rêvasser en y trempant les pieds. Je me rendais compte, à ces occasions, que le jeune Deleth commençait à se muer lentement en quelqu’un de plus vieux, et le signe le plus visible en était une barbe naissante qu’il ne cherchait pas à arrêter. Ce dernier point, heureusement, nous donna la possibilité de créer diverses conversations pour tuer ce temps toujours trop long, et nous cacher derrière un rideau de petits détails insignifiants.

 

Un soir, pareil en apparence à bien d’autres, nous décidâmes de souper ensemble, pour tromper la solitude, et nous accordâmes à Ikha le droit de venir accompagnée. Je ne sais aujourd’hui si j’aurais dû, ou non, accepter cette requête, et peut-être son sourire malicieux eut-il dû m’avertir, mais mon esprit et mon âmes n’était plus dans ce monde, et je ne faisais même pas attention à ce que disaient mes camarades, me contentant souvent de hocher la tête en émettant un petit son dont ils se satisfaisaient très bien. En deux mots, je n’ai jamais vraiment réfléchi à qui pouvait être cette personne qui devait l’accompagner, ni aux conséquences que cela pourrait avoir.

 

C’est ainsi que, deux jours plus tard, nous nous retrouvâmes à la nuit tombée dans une petite clairière faite d’herbe douce et merveilleusement éclairée par une lune plus brillante que jamais. L’air était chaud, le ciel scintillait d’étoiles, et, fait étrange, j’en oubliais presque l’absence de mon amour pour reporter mon attention sur ce lieu fantastique aux allures enivrantes.

 

Deleth était le premier arrivé, et avait déjà allumé un joyeux foyer qui pétillait, joyeux, entouré de rocher luisants. Il avait amené la nourriture et, par égard pour moi, avait préféré préparer l’ensemble avant mon arrivée pour éviter que je ne me révolte à la vue de l’animal que nous devions dévorer. Paradoxalement, la clairière semblait regorger de petits animaux chapardeurs et de divers oiseaux enchanteurs dont le chant faisait comme une mélopée qui calmait l’âme et donnait à ce lieu une autre dimension.

 

C’est donc dans cette atmosphère merveilleuse que nous entrâmes de concert, Ikha et moi, pour prendre part au repas. Nous saluâmes Deleth, puis nous assîmes et, à ce moment précis, une silhouette se découpa dans la nuit et atterrit à notre hauteur, ce qui ne manqua pas de me faire pousser un petit cri qui n’en amusa que plus mes compères. La silhouette, alors, se fit elfe, et Ikha s’empressa d’aller l’enlacer tendrement. Je me rendis soudain compte, enfin, que cet invité était bien réel, et plus encore je le reconnu à l’instant, car il m’était très familier. C’était, à n’en pas douter, l’amant dont Ikha m’avait parlé, mais dans mon souvenir c’était un jeune elfe dont la présence m’avait réconfortée lors d’une longue attente dans ma jeunesse, un elfe qui n’avait cessé de m’accompagner depuis, et qui maintenant se trouvait pour une soirée entière à côté de moi, au bras d’Ikha. Que ce fut de gêne ou de jalousie, je rougis, et pour n’en laisser rien paraître, j’invoquais la chaleur du feu dont je disais qu’elle m’agressait.

 

Cet incident passé, nous nous mîmes à manger, genoux à terre, et la tension qui s’était installée en moi retomba. Malgré tout, je me rendis compte que la présence de l’elfe ne m’était pas indifférente, et en dépit de tout mes efforts je réagissais étrangement lorsqu’il m’adressait la parole, ou que nos regards, par inadvertance, se croisaient. J’étais troublée, et pris le parti de passer à l’assaut pour éviter de devoir fuir, ce qui, inévitablement, n’aurait pas manqué d’apporter des soupçons que je préférais éviter.

 

Je me mis donc à interroger l’elfe sur sa relation avec Ikha, espérant l’obliger à se retrancher et prendre ses distances avec moi. Je voulus me faire acide, piquante, je cherchais à le vexer, mais il resta calme, et répondit gentiment à toutes mes questions aussi naturellement qu’auparavant, et finalement j’en vins à lui demander, pour rallier Ikha à mon camp, s'il n’en aimait pas une autre en même temps qu’Ikha, comme tel était son droit selon les mœurs elfiques. « Oui, me répondit-il, je t’aime toi...»

 

Je restais un moment immobile, complètement désarçonnée, incapable d’accuser le coup. Je me sentis demander à ma mémoire de me repasser plusieurs fois sa réponse, puis me mis à en étudier chaque mot comme si le sens pré-acquis de sa phrase n’en avait pas pour moi. Finalement, sans vraiment savoir pourquoi, avec une voix faible, presque inexistante, presque plaintive, suppliante, je demandais :

« Tu m’aimes ? »

Il hocha de la tête, et me répéta tout son amour sans cesser de me fixer, tendrement, au fond des yeux. Son calme me sidéra. Je voulus chercher de l’aide auprès d’Ikha, mais celle-ci, appuyée contre son amant, paraissait aussi heureuse qu’on puisse l’être, et en aucun cas choquée de ce que venait de dire son compagnon. Je tournais mon regard vers Deleth, mais celui-ci mangeait tranquillement, comme si rien de spécial ne se déroulait sur l’instant. Enfin, je regardais l’elfe et celui-ci, imperturbable, me fixa d’autant plus.

 

Heureusement, Deleth vint à mon secours, sans véritablement comprendre qu’il me sauvait d’une situation qui me posait profondément problème, en exprimant le regret de n’avoir toujours pas eu de nouvelles d’Aerion. Le repas reprit ainsi un cours normal, et je réussis tant bien que mal à évite les regards inquisiteurs d’Ikha et de son amant. Nous en vînmes même à rire lorsque Deleth se mit à tenter de nous expliquer le lien subtil qu’il existe entre deux symbiotes et l’échange purement pseudo-anarchique qui en résulte. Lorsque, fatigués, nous décidâmes de mettre fin au repas, et de nous séparer, la lune était encore haute dans le ciel, comme si le jour s’était transformé en nuit, ou, plus probablement, que notre rencontre s’était avérée bien courte.

 

Je pris le parti de rentrer immédiatement chez moi, ce que je fis non sans avoir salué Ikha et Deleth, et sans remarquer l’absence de l’elfe. Le retour, du reste, se fit sans encombre, et j’arrivais épuisée, mais heureuse, au seuil de ma demeure.

 

Seconde nuit :

 

Lorsque j’entrais, je ne pus réprimer un sursaut en m’apercevant que quelqu’un m’attendait, un elfe, l’amant d’Ikha. Il se leva et s’approcha doucement de moi. J’aurais voulu m’enfuir, crier, aller chercher quelqu’un pour me protéger, mais je m’aperçus que je ne ressentais aucune crainte, et plus encore, un certain réconfort de le savoir là. Lorsque je lui demandais ce qu’il faisait chez moi, il me répondit avoir désiré me rencontrer, pouvoir enfin me parler librement, et se libérer, se confier à moi. Je restais un moment interdite, m’attendant à autre chose, une autre chose que je ne sus, sur le moment, définir, puis l’invitais à s’asseoir sur l’un des fauteuils du salon pour y parler plus à l’aise.

 

Tandis qu’il s’exécutais, je m’occupais d’allumer un feu dans l’âtre, et ce faisant je pris conscience que la fatigue avait laissé place à un sentiment d’excitation sans précédent. Mon cœur battait fort, ma tête bourdonnait et je titubais avant de m’écrouler, dans un mouvement que je fis passer pour naturel, sur une chaise. Il était mal à l’aise, je le sentis tout de suite, et comme aucun son ne venait troubler notre entretien, je le priais de bien vouloir commencer, me dire ce pourquoi il voulait s’entretenir avec moi…

 

Ses yeux se firent tristes, accablés et accablant, et il me répondit :

« Voilà des années que ton image me poursuit, que le son de ta voix a caché en mon cœur toute musique, et que tu emplis jusqu’à mes songes, la nuit. Depuis que je t’ai connue, toute petite alors, je n’ai cessé de penser à toi, et cette torture a duré jusqu’à aujourd’hui, et dure encore terriblement… »

Je l’arrêtais, et essayais de lui faire comprendre que je n’y étais pour rien, que je ne pouvais rien y faire, bref, qu’au fond je ne savais pas ce que je devais faire ou dire. Au fond, une seule chose était sûre pour moi, c’est qu’il me paraissait fatigué et profondément triste. Il m’expliqua alors comment il avait tenté, durant des années, de m’aborder, comment il s’était battu pour avoir la chance d’être celui qui allait me sortir de ma prison, comment il était allé jusqu’à intriguer pour pouvoir, enfin, se retrouver ici, face à moi. Il m’avoua même s’être, d’une certaine manière, servi d’Ikha pour m’approcher, avec toutefois le consentement de celle-ci.

« Elle t’apprécie tant, me dit-il, et est souvent triste de te savoir malheureuse. »

Je l’arrêtais dans ses discours, et lui demanda, abruptement, d’une voix étouffée par une bouffée de chaleur, de me dire ce qu’il attendait exactement de moi.

« J’aimerais te serrer dans mes bras, me répond-t-il, j’aimerais pouvoir sentir ton cœur battre contre le mien, et t’offrir tout ce que je possède pour n’avoir seulement qu’un baiser de toi… »

Je fis mine de me lever, et, alors, sans que rien ne le laisse présager, il se jeta à mes pieds, les yeux couverts de larmes, et m’implora de bien vouloir le libérer, et de me libérer à la fois. Il me supplia de faire cesser son calvaire, de l’accepter une fois, une unique, pour qu’enfin se termine le supplice.

 

Je voulus me dégager, mais il se releva, et, tout contre moi, me susurra à l’oreille des mots elfiques, des mots qui racontaient l’histoire d’une âme seule, incapable de trouver la paix par la faute d’une cruelle, d’un elfe voué au tourment pour avoir aimé une humaine, des mots qui contenaient enfin la résignation d’un être, et son désir de ne pas me faire de mal.

 

Il se détourna alors, et s’apprêta à s’enfuir lorsqu’une main l’arrêta dans son geste, ma main. Il se retourna et nous nous retrouvâmes face à face. Il était beau, il était triste… Je scrutais un instant ses yeux, et je n’y vis que le désespoir et l’ombre de longues années de souffrances. Enfin, je m’approchais de lui et, d’un geste, je fis basculer sa tête vers la mienne, et dans un baiser nous nous unîmes.

 

La nuit, alors, se transforma en une longue suite de caresses sucrées, sensuelles, de gentillesses, et de plaisirs infinis et langoureux à la saveur suave et, pour la première fois depuis longtemps, je me sentis enfin réconciliée avec moi-même.

 

Le lendemain matin, je devais découvrir deux choses : la première était un magnifique elfe étendu à mes côtés, blotti affectueusement contre moi, et la seconde était une Ikha rayonnante qui m’apportait un message, et dans ce message l’annonce du retour d’Aerion, et du succès de son aventure.

 

Au delà de la mort :

 

Il revint victorieux, en effet, et on ne pouvait plus mesurer l’allégresse, la joie qui secouait la forêt. Elfes, animaux, plantes et jusqu’aux plus petits rochers chantaient le retour du roi et celui du grand Erdraug, l’esprit gardien. Je restais sourde à tout cela, indifférente, plus encore : terrifiée. Durant toute la première journée je restais cloîtrée chez moi, refusant de voir quiconque, et quiconque, de toute manière, ne daignait pas venir. Je me sentais exclue de ce monde qui se réjouissait à l’extérieur, et ne trouvait la paix qu’au milieu d’un mince filet de larmes.

 

Toutefois, le lendemain, je sortis de ma tanière, de mon refuge. Non pas que mes sentiments aient subitement changés, mais qu’Aerion, inquiet de mon absence, était venu en personne savoir de quoi il retournait. Aurais-je seulement pu lui montrer ma faiblesse, et plus encore refuser la main qu’il me tendait ? J’avoue avoir hésité, mais j’étais bien trop seule pour ne pas accepter de la compagnie.

 

C’est dans ces conditions qu’il me mena, au milieu d’un immense cortège de milliers d’elfes rassemblés pour l’occasion, jusqu’au sommet d’un piton rocheux qui s’élevait discrètement au milieu des fourrés et arbustes, et où semblaient s’être réunis tout les elfes de la Loren. Il y eut alors plus de cris, de chants et de rires que jamais auparavant et, même détachée comme je l’étais alors, je pouvais sentir les vents du bonheur qui enserraient le cœur de chacun des êtres vivants de ce lieux.

 

Mais nous n’eûmes pas le temps de nous en soucier, car à l’annonce de notre arrivée tous, sans exception, se dirigèrent vers de grandes tables nappées de soie blanche et couvertes de milles plats délicieux, et, après une courte prière commune à Isha, se mirent à manger et fêter tandis que je restais assise sagement, immobile, non loin d’Aerion. Le terrain accidenté et quelques manœuvres m’avaient donné le moyen de me nicher dans une anfractuosité où, si je pouvais tout voir, je ne pouvais, moi, être vue.

 

Du moins était-ce ce que je croyais jusqu’à ce qu’Ikha, d’un bond gracieux, se retrouve à mes côtés et, en me tendant un verre, m’incite à lui confier ma peine, ce que je refusais. N’insistant pas, elle se contenta de me tenir compagnie sans plus parler. Enfin, lorsque je n’y tins plus, je lui posais la question qui me brûlait les lèvres, la première d’une trop longue série :

« Il sait ? »

Elle me regarda, puis leva son visage vers le siège d’Aerion, à une vingtaine de mètre, se retourna à nouveau vers moi et me répondit :

« Oui, il sait ».

Je la pressais alors de m’en dire plus, de me raconter ce qu’il en était, de toute m’expliquer et, sans vraiment m’en rendre compte, je la suppliais, l’implorais même de m’aider. Son air d’habitude riant se fit grave et c’est sur un ton visiblement empli de tristesse qu’elle me dit :

« Il l’a appris en entrant dans la Loren, et tout ceux qui y ont assisté m’ont affirmé l’avoir vu vaciller. Depuis, il a retrouvé le sourire, il ne semble même plus y porter la moindre attention, mais moi qui le connaît je peux t’affirmer qu’il souffre jusqu’au plus profond de lui et que ce visage chaleureux que tu peux voir sur sa face n’est qu’une vaste mascarade… »

Puis, avant que je n’aies pu même continuer mon interrogatoire :

« Non, il ne t’en veut pas. T’en voudrait-il, il ne serait pas venu te chercher, il n’aurait pas cherché à se montrer aussi joyeux… Non, je crois tout simplement qu’il s’est forcé à l’accepter, pour des raisons qui lui appartiennent et que je ne connais pas, et qu’il a enfermé tout le mal que ça lui fait. Si l’on ose considérer que tu as fait une faute, comme il semble l’avoir pris, alors cette faute a été pardonnée. »

 

Nous restâmes un instant silencieuses, elle pour méditer, et moi pour réussir à bien comprendre tout ce qu’elle m’avait dit. Je voulus reprendre, mais un elfe arriva à ce moment précis et me demanda de le suivre. J’obtempérais et me retrouvais aux côtés d’Aerion qui, d’ailleurs, s’était levé pour m’accueillir. J’eus beau l’observer longuement et minutieusement, je ne sus trouver en lui la moindre trace ni de jalousie, ni d’une quelconque accusation. Il n’était que lui-même, tel qu’il avait toujours été, bon, doux et profondément gentil. C’est d’ailleurs de sa voix si chaleureuse qu’il me pria de l’accompagner, car, à ce qu’il me disait, il devait me montrer quelque chose qui devait m’étonner au plus au point. Partagée entre la peur et la confiance, je me mis en route et, ensembles, nous nous éloignâmes de l’assemblée par un petit chemin tortueux qui se faufilait entre deux parois de roches dont la hauteur se faisait de plus en plus impressionnante à mesure que nous avancions.

 

Il se retourna soudain ,et je sursautais, prête à crier. Il ne se passa rien et lorsque je rouvris les yeux il me regardait toujours, étonné. Il me demanda si quelque chose n’allait pas et je le rassurais. Alors enfin il se décida à me montrer une faille qui éventrait la roche et s’enfonçait sombrement dans la roche à la manière d’un escalier menant aux profondeurs. Nous devions l’emprunter et l’empruntâmes de suite.

 

Je remarquais immédiatement que la chaleur augmentait rapidement, et si je m’étais étonnée d’avoir de la facilité à apercevoir et le sol et les murs de ce couloir, je m’aperçus rapidement que la raison en était une puissante lueur à son extrémité, ou plutôt à ce que je pensais être son extrémité et qui s’avérait, tournant après tournant, n’être qu’une continuation de notre descente infernale.

 

Malgré tout, elle prit fin, au moment où nous entrâmes dans son antre. Car sans même vraiment comprendre ni les tenants, ni les aboutissants, l’évidence m’avait saisie et j’avais compris qu’il ne pouvait s’agir que de l’antre d’une puissante créature, créature qui ne manqua pas de se dévoiler à notre entrée, gigantesque masse étincelante dans la semi-obscurité.

 

« Claire, je te présente Erdraug, l’esprit de la forêt, grand protecteur de la Loren, le dragon d’or d’Isha. »

Je crois ne pas avoir vraiment entendu ces mots tant était grande ma stupéfaction. J’avais déjà, dans mon enfance, vu le dessin de dragons titanesques, mais jamais je n’aurais pensé me trouver un jour devant l’un d’eux, et certainement pas un aussi imposant que celui-là. Il était démesuré, terrifiant et de ses naseaux sortait une fumée à l’allure non moins inquiétante.

 

Toutefois, les secondes passées, le premier choc se fit moins fort, et, devant l’assurance d’Aerion, je repris légèrement contenance. C’est alors que je le vis vraiment tel qu’il était, magnifique, et le mot est faible. Grand mais svelte, imposant mais gracieux, terrifiant mais d’une beauté enchanteresse, il n’en avait pas moins un œil dans lequel se lisait une âme douce et bonne, un esprit vieux et sage, mais aussi altruiste et d’une vigueur entraînante.

 

« Erdraug est le plus grand des dragons de la Loren, mais plus qu’un dragon c’est surtout l’esprit de la forêt, l’incarnation d’Isha pour défendre tout ce qui vit dans la forêt. Il m’a fallu un long périple pour le retrouver, car il avait fui la forêt lorsque je pactisais avec les humains, et… »

Je ne l’écoutais pas. En fait je ne faisais plus rien, pas même penser. Une seule chose me préoccupait alors : la fascination que j’avais pour ce dragon, une fascination qui, au plus profond de moi, n’avait de cesse de m’inquiéter.

 

Voyant mon désarroi, Aerion me ramena à l’air libre et là me fit m’asseoir pour récupérer. Quand il me jugea capable de supporter une conversation, mon compagnon me demanda ce que j’en pensais, et je lui répondis qu’il était plaisant de savoir que la forêt avait un aussi puissant protecteur. À ces mots, il exulta :

« Puissant ? Mais bien plus encore, il ne craint ni le feu, ni les armes des hommes comme des bêtes. Erdraug est invincible…»

« Invincible ?», demandais-je alors, instinctivement étonnée.

« Non, pas tout à fait, reprit-il sur un ton plus modéré, comme honteux de s’être emporté, pas invincible mais presque. »

 

Il en resta là pendant près d’une minute, puis voyant que je ne semblais pas vouloir lui parler, il continua :

« Erdraug a beau posséder une carapace à toute épreuve, il est lié avec Isha et la forêt, ce qui est son point faible. Si ce lien venait à être brisé, alors Erdraug perdrait tout ce qui fait sa force, et, comme n’importe quelle créature mortelle en ce monde, il pourrait être tué par une lame ou une lance. Vois-tu, la légende veut que ce soit la reine de la Loren qui, devant un grand péril, invoqua Erdraug au nom d’Isha, et cette dernière, pour sceller l’alliance, fit placer le cœur d’Erdraug dans le diadème de la reine, car ainsi son sort serait lié à cette dernière. »

Une fois encore, il s’aperçut que je n’écoutais pas et s’arrêta là, sans plus insister. Enfin, visiblement poussé à ses extrémités, mais toujours aussi gentiment, aussi doucement, il me dit :

« Claire, dit-moi ce qu’il y a, je t’en prie. »

Puis reprit :

« Si c’est pour cette nuit que tu as passée avec cet elfe… »

Il me regarda et vit que soudain toute mon attention lui était accordée…

« Claire, si c’est cela qui t’inquiète, alors sache que tout est oublié. Tu peux passer toutes les nuits que tu voudras avec qui tu voudras, cela m’importe peu. Tout ce que je te demande, c’est de ne pas m’oublier, d’accord ? »

 

Je posais ma tête contre sa poitrine et, en le serrant aussi fort que possible, lui murmurait :

« Il n’y aura pas d’autres nuits sans toi, jamais. »

Alors je sentis mon corps se relâcher, comme soudain libéré de ses entraves, et je m’endormis aussitôt. Dans mon rêve, tout au début, avant que ne commence le fantastique, alors que j’étais encore contre Aerion, bien au chaud en son sein, je vis un messager venu lui annoncer l’arrivée d’un humain au frontière de la Loren, et qui, au nom d’une vieille promesse, demandait à être hébergé en la Loren…

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