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Le fond plat du pneumatique cogne une nouvelle fois sur une vague, éclaboussant les occupants de la première embarcation de gouttelettes d'eau tiède. Cela fait une heure qu'ils sont à ce régime, côte à côte. Tous sont trempés, et malgré la température de l’air, tous ont froid.


A bord des deux bateaux, personne ne parle. Il faudrait pour cela couvrir le rugissement du puissant moteur, et les bruits des chocs sur les vagues. Personne ne se regarde, il n'y a pas de lumière. Certains ont les yeux fermés, d'autres regardent l'horizon l'air vide. La peau noire comme la nuit, les yeux des pirates et le métal de leur kalachnikov sont les seules choses à refléter la lumière. Makir tremble et tente de cacher sa peur en écrasant de ses mains le bois de la crosse de son fusil. La peur, au moins, masque la faim.


Les embarcations légères filent à travers la nuit silencieuse du Golf d'Aden en direction d'une cible potentielle, un tanker repéré depuis plusieurs jours par un village plus haut sur la côte somalienne. Debout, accroché à la barre, leur chef pointe un doigt vers l'horizon. Dans le ciel bleu sombre où le jour commence à poindre, la silhouette du pétrolier apparaît petit à petit, son immense coque à fleur d’eau, ses grues et surtout la masse du château arrière. Ses feux de navigation sont les étoiles colorées de cette fin de nuit triste.

Sur les deux canots, les hommes relèvent la tête. Nous sommes tous pareils, pense Makir. Certains semblent trouver du courage dans l'attente du combat, d'autres le cherchent encore alors que le moment approche. Lui est terrifié. Terrifié par ce qu'il fait, par ce qu'il va faire, et par ce qu'il arrivera s'il ne le fait pas. Il pense à sa famille, à son village qui attend cet argent pour vivre un mois de plus, au chef de guerre qui prendra les trois-quarts de la rançon pour son armée de la libération. Il pense à ces hommes sur le pétrolier qu'il va menacer. Seulement menacer, espère-t-il. Que pourraient-ils faire de toute façon. Ils ne sont pas armés. Ce sont des marins indiens, grecs, philippins, avec un capitaine européen si les pirates ont de la chance. Ils ne sont pas là pour se battre. Eux aussi, ils nourrissent leur famille, pense-t-il.


Les deux pneumatiques se rapprochent et attachent entre eux un câble d’une cinquantaine de mètres. Le piège est prêt. Les moteurs hurlent. Sur les bateaux chacun vérifie son arme et retire le cran de sûreté avant de s'aplatir contre le fond. Les navires légers sont secoués de plus belle, il ne faut pas laisser à l'équipage du tanker le temps de réagir. Les embarcations n'apparaissent pas au radar mais le bruit pourrait les alerter, chaque seconde compte.


Ils viennent se placer de part et d'autre sur l'avant du pétrolier qui poursuit sa course, incapable de ralentir, tendant devant lui le filin d'acier. L'immense navire les surplombe de son étrave et ne pourra pas s'échapper. Ça doit être la panique à bord pense Makir. Déjà le filin s'agrippe à l'étrave et, entraînés par leur prise, les deux canots sont plaqués de chaque coté de l’énorme coque qui n'a pas pu les éviter. Les pirates se redressent, des grappins volent et déjà l'ascension commence. Tout va très vite.


Makir repère un des marins qui dirige une lance à incendie vers les grimpeurs pour les décrocher. Il pointe son arme sans viser et tire. Pourvu que je ne le touche pas, pense-t-il. La lance à incendie continue de cracher, pointée vers la mer, mais ne se déplace plus. Je l'ai tué ? Il s'est enfui ? Il n'en sait rien et ne peut s'en occuper, il doit grimper à bord, prendre pied sur le bâtiment et être très prudent. Après quatre mètres de corde à nœud, il est sur le pont. Ça sent l'essence, l'huile et le sel, la poudre et la peur aussi. Un enchevêtrement complexe de tuyaux et de vannes couvre les trois cent mètres de pont. Sur le château arrière peint en blanc s'étalent sur toute la largeur comme un défi en lettres de sang les mots "No Smoking".

Levant les yeux, Makir voit par les vitres inclinées de la passerelle les marins qui se regroupent et s'alignent d’eux-mêmes, mains sur la tête. Se sachant perdus, ils sont déjà en train de se rendre. Il remercie silencieusement les dieux de sa tribu d'avoir à faire à des hommes intelligents.


Dix minutes plus tard, les pirates sont maîtres du bâtiment et de ses 200 000 tonnes de pétrole. La cargaison vaut à elle seule 150 millions de dollars, sans compter le bateau et les hommes. Une belle prise, pour une belle rançon. Les marins sont conduits et enfermés dans le carré et on laisse un garde devant la porte. Les deux embarcations d'approche repartent vers la côte dans un hurlement de moteurs, pour préparer l'arrivée du pétrolier. A la passerelle, les pirates ne perdent pas de temps. Le pétrolier vire lentement, et quitte sa route pour se diriger vers la terre. Encore le silence, le plus compliqué est fait, et il n'y a pas eu de blessé.


Makir a posé son arme aux pieds des instruments de navigation. Il connaît bien le rivage et ses écueils. Les yeux sur le radar, il cherche à se repérer sur les côtes accidentées qui bordent le golf. Il faut ramener le pétrolier dans un endroit défendable le temps de négocier avec l'armateur. Il trace avec son doigt la ligne verte du radar, la comparant avec sa mémoire. Sa main s'arrête sur une courbe dessinée à chaque balayage. Son village est là, il sourit, mais cesse immédiatement lorsqu’il repère trois signaux en approche rapide vers eux.


Trop petits pour être d'autres navires marchands, trop rapides pour être sur l'eau. Avions ou hélicoptères, ces trois engins fondent sur eux, et seront là dans 15 minutes. Makir hurle à son chef de venir, le chef hurle à son tour. C'est la panique. Il faut fuir, combattre, se cacher, résister, mourir, se rendre. Dans un recoin de calme de son esprit, que n'offrent que les situations de stress, Makir prie les dieux, tous, pour qu'ils s'en sortent. Autour, le monde s'agite et s'effondre. On ne lutte plus pour une rançon, on lutte pour sa vie. Ce sont les militaires internationaux qui arrivent. Ils pourraient se rendre, bien sûr, accepter d'être pris. Tout ça pour être remis aux autorités somaliennes, et exécutés discrètement. Non ! Fuir ou mourir, il ne reste que ça.


Makir ne se souvient plus de son nom, mais l’un des pirates lui hurle de le suivre. Il court derrière lui dans les coursives, passe une porte, une autre, s'étale de tout son long et repart sans ralentir, descend quatre à quatre une échelle et ouvre une porte qui donne sur l'arrière du château. Montée sur un rail fortement incliné, orange et massive, une embarcation de sauvetage hermétique éjectable est là, porte ouverte, elle les attend. Sans réfléchir, il saute à bord. Celui qui le précédait y est déjà, en train de se sangler sur le fauteuil du barreur, le seul qui est placé face vers l’avant. Makir ne s'en était pas rendu compte, mais cinq autres pirates les ont suivis. Tous entrent dans la chaloupe, le dernier tire la porte étanche. Dans un claquement métallique sec, celle-ci se verrouille, les isolant dans l’espace confiné conçu pour résister aux plus violents incendies pétroliers. Ils s'installent sur les sièges, luttent avec les harnais, s'accrochent comme ils peuvent. Déjà l'un d'eux a appuyé sur le bouton d'éjection et le bateau prend de la vitesse le long des quelques mètres de rail avant de tomber en chute libre en direction de l'eau. Par les minuscules hublots, Makir voit la coque du pétrolier défiler. La sensation d'apesanteur les prend par surprise, et leurs hurlements de terreur emplissent l'étroite cabine. Le choc est rude lorsqu’ils percutent la mer dans un bruit sourd et ne s’y enfoncent que très peu. A la gauche de Makir, son compagnon s’est assommé. Sa tête roule sur ses épaules alors que la chaloupe émerge de l’eau et que les moteurs démarrent pour la propulser loin du pétrolier.

Makir voit sur la paroi devant lui s'activer la balise de détresse permettant de retrouver l'embarcation. Ses compagnons d'infortune se lèvent déjà, ouvrent les portes, faisant à nouveau entrer l’air extérieur, et manœuvrent pour s'éloigner du pétrolier tout en allant vers la côte.


Ce bateau de sauvetage, conçu pour protéger des vies et faire en sorte qu'on les retrouve est lent, très lent, trop lent. Makir regarde le rivage que le jour naissant commence à éclairer, et doute de le revoir un jour. Derrière lui, au loin, le bruit des pales d'hélicoptères commence à se faire entendre.

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