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Plus de cinq siècles auparavant, un bond technologique effectué par l’humanité dans la conquête de l’espace avait ouvert les portes des galaxies les plus proches. Avec la démocratisation du voyage intergalactique, la population mondiale n’avait alors pas eu le temps d’augmenter assez rapidement pour subvenir aux besoins en emploi dans les systèmes solaires éloignés. Ceci créa un vaste exode de la planète Terre, sur une trentaine d’années, ne laissant derrière qu’un maigre milliard de personnes encore amoureux d’une planète où l’humanité était née, avait grandie et pompé toutes les ressources naturelles avant de l’abandonner sans remord. Il y eu d’ailleurs une longue époque où l’on se demandait si l’homme aurait encore assez de matière première afin de quitter la planète avant que ne se tarisse les dernières réserves, le condamnant à disparaître stupidement.

Quelque peu laissés pour compte dans ce mouvement de masse, les personnes restantes sur Terre avaient décidé de rester à part dans ce qui deviendrait vite la plus grande chasse au trésor dans l’espace, à savoir, la course aux minerais rares bien que tous espéraient en trouver en grande quantité, la recherche de formes de vie nouvelles, la création de vastes complexes hôteliers sur des planètes exotiques sans oublier l’amélioration conséquente de l’arsenal militaire grâce à de fortes avancées technologiques.

Ainsi l’espace était rapidement devenu la terre promise…

 

La navette de transport survolait l’Atlantique à basse altitude vers les côtes européennes. Le Sénateur Neski revoyait une dernière fois les papiers concernant la cérémonie. Dans les épontes à la proue du vaisseau, la grande pièce était éclairée du radieux soleil matinal ; assis à son bureau il tournait le dos à la grande baie vitrée qui embrassait une large vue de l’océan.

Depuis que les colons avaient quitté la Terre pour d’autres mondes, Neski et ses prédécesseurs étaient en charge de l’administration de la planète entière. Celle-ci ayant été entièrement détroussée de toute ressource naturelle, elle n’avait plus aucun intérêt depuis près de 500 ans pour aucune des nations vivantes dans l’espace. A vrai dire elle faisait l’objet d’une protection interplanétaire en faisant une place neutre de la Confédération.

La porte du bureau s’ouvrit sur Eheyna, une secrétaire charmante qui étonnait toujours le Sénateur tant elle resplendissait du haut de ses 127 ans. Neski releva la tête avec son habituel franc sourire.

_ Voici une dépêche importante de la commission d’étude se trouvant au nord de la Russie, fit Eheyna en lui tendant un fax fraîchement imprimé.

_ Un fax ?! Je suis désolé mais je ne suis pas sûr d’avoir le temps de m’occuper de ceci aujourd’hui. Vous savez que beaucoup de choses ont encore besoin d’être réglées avant la cérémonie et…

_ Je crains Arthur que ce ne soit important, lui répondit-elle d’un air grave.

Le Sénateur avait pris l’habitude de passer sur le manque d’étiquette de sa secrétaire et le prenait même avec beaucoup d’humour. Il prit le papier et y jeta un rapide coup d’œil avant que ses yeux ne soient attirés par un détail particulier. Ses sourcils se froncèrent et il s’enfonça dans son fauteuil afin de lire plus en profondeur le court message. Après l’avoir lu une deuxième fois il leva les yeux vers Eheyna qui attendait toujours à côté du bureau, sachant que ce message attendait des directives.

_ Savez vous si ce fax a été envoyé à quelqu’un d’autre ? demanda le Sénateur.

_ Non, je ne pense pas. Avez-vous regardé la date d’envoi du message ?

Il en pris connaissance.

_ Demain ? Ils me l’auraient envoyé demain ?

_ Le chef de la commission tient peut-être à vous faciliter les choses, tout au plus à vous faire part de son propre avis quant au sujet, proposa Eheyna.

Neski fit doucement pivoter son fauteuil pour regarder la mer s’éloigner à présent que la navette survolait les côtes de l’Europe.

_ Convoquez moi l’équipe chargée de l’étude pour lundi matin et les Continentaux pour lundi après-midi.

_ Puis je demander quelle décision vous allez prendre ?

Les précautions prises par Eheyna pour poser une question qu’elle aurait d’habitude demandée directement firent comprendre au Sénateur que ce sujet la préoccupait elle aussi au plus haut point.

_ Pour l’instant, j’espère que vous partagez mon sentiment quant au plus grand secret à conserver sur cette affaire.

La tristesse se lisant dans les yeux de sa secrétaire fut plus qu’éloquente. Elle déglutit puis se reprit rapidement, le côté professionnel reprenant le dessus :

_ Le Président de la Confédération ne va pas tarder à nous rejoindre. Son vaisseau est actuellement en orbite et il se téléportera sous peu sur notre navette. Il serait bon que vous soyez là pour l’accueillir.

Eheyna attendit une ou deux secondes et voyant que le Sénateur n’avait plus rien à lui dire, elle tourna les talons et referma derrière elle la porte de son grand bureau. Neski jeta un dernier coup d’œil au fax. Pourquoi aujourd’hui ? Nous sommes trop proches à présent de notre but. Il plia la feuille en quatre et la mit dans la poche intérieure de sa veste.

 

Sur Terre les gouvernements s’étaient effondrés et la toute nouvelle Confédération Intergalactique –ce nom sonnait si doux aux oreilles des politiques- avait mis en place une commission sénatoriale chargée de diriger l’ensemble de la planète sous la couverture d’un traité de neutralité, plaçant ainsi la Terre Mère aux archives. Des accords territoriaux réduisirent les frontières aux strictes limites des continents tout en garantissant le lot habituel de libertés fondamentales.

Le siècle suivant s’entreprit un grand nettoyage de la planète, la débarrassant de tous les déchets que constituaient centrales nucléaires, déchets radioactifs, décharges en plein air, épaves de pétroliers, installations militaires et industrielles, routes et autoroutes, aéroports et parkings, tours et gratte-ciels … Alors que le vide sidéral gardait sous silence le bruit de grandes batailles aux limites de l’expansion de la Confédération, sur Terre le sénat étudiait les propositions et idées d’aménagement de la planète. Il fut convenu que les villes seraient détruites, rasées et rendues à la nature, ne conservant ça et là que quelques monuments des temps reculés. Ainsi chaque habitant de la planète se vit attribuer des terrains allant d’une dizaine d’hectares à plusieurs centaines pour les régions désertiques. Chacun d’entre eux devait en échange respecter une norme sur la conservation environnementale. A part quelques anciens rois du lobbying réticents qui ne rêvaient que de relancer de grands empires hôteliers, le sénat n’eut pas vraiment de problèmes pour faire appliquer ces directives aux derniers habitants qui n’avaient pas quitté la planète du fait de leur faible pour la Terre mère.

 

Une mélodie sortit de l’interphone avertissant de l’arrivée imminente d’une personne sur le pont de télétransport. Neski sortit prestement de son bureau et gagna l’ascenseur qui le monta vers les ponts supérieurs de la navette de transport.

Les portes s’ouvrirent sur un gigantesque hall couvrant le sommet de la navette. Sur plus d’une centaine de mètres de longueur et une trentaine de largeur, une grande verrière surplombait un salon richement meublé. Les rayons du soleil inondaient la pièce, lui donnant des teintes or et rougeoyantes. Les canapés et bars en bois étaient tous d’un ton rouge foncé et d'un bronze doré reposant donnant au salon une ambiance feutrée et chaleureuse. A cette heure matinale, seule une dizaine de personnes se trouvait ici à travailler ou prendre un café.

Neski pivota sur sa droite et aperçut une demi douzaine de gardes des Secret Service de la Confédération. Ils étaient rassemblés autour d’un cercle dessiné à même le sol de poudre métallique de deux mètres de diamètre délimitant la zone d’arrivée.

La venue du Président avait donné lieu à une restriction d’accès au grand hall pour la matinée à la haute hiérarchie uniquement. Neski regarda l’heure, 9h27. A présent, à peu près tous les grands pontes de l’administration terrienne devaient se trouver sur la navette. Les continentaux, en charge d’un des cinq continents chacun arriveraient d’ici la mi-journée. Il fit rapidement le point sur ce qu’il lui restait à préparer pour la cérémonie du soir.

Un son rappelant celui d’une légère brise l’interrompit dans ses réflexions et le Président de la Confédération se matérialisa au centre de ses gardes du corps.

L’homme d’une centaine d’années se tenait bien droit, les cheveux plaqués en arrière dégageant son large front tombant sur de petits yeux. Neski s’avança et lui serra chaleureusement la main alors que les invités du Hall tournaient la tête pour assister à la rencontre. Ils savaient qu’ils n’avaient pas de raison de s’approcher sans que les gardes du corps ne les gardent à une bonne distance réglementaire, ils auraient d’ailleurs l’occasion de le voir plus tard lors de la cérémonie et de plus près.

_ Monsieur le Président, votre arrivée ne fait que donner plus de réalisme à ce que nous allons achever aujourd’hui.

_ Je vous remercie Neski. D’autre part je suis désolé de ne pas avoir eu le temps de faire le tour de la planète avec vous cette semaine. Il y a des moments où je démissionnerais bien volontiers.

Neski appréciait le Président pour son caractère pince sans rire. D’un signe de main en arrière il appela un groom habillé à l’ancienne, dans le plus pur respect du ton de couleur du Hall.

_ Teabis vous accompagnera jusqu’à vos appartements. Comme vous le savez sûrement je n’ai pas prévu de rencontre particulière afin de vous laisser du temps pour vos affaires. Je comprends tout à fait qu’en cette période de crise aux limites de la galaxie Eleceus, vous ne voyiez cette cérémonie que comme une formalité embarrassante et…

_ Allons, allons Neski, fit le Président en lui passant le bras sur l’épaule. Vous savez aussi bien que moi que nous allons achever aujourd’hui un rêve qui a pris forme il y a maintenant plus de cinq cents ans. Je suis ennuyé que des problèmes extérieurs entachent de telles réjouissances, sincèrement. Vous n’êtes pas sans savoir que mon père, votre prédécesseur, avait voué sa vie à cette cause et même si c’était plus une lourde charge pour faire décoller ma carrière, je dois dire que je regrette qu’il ne soit pas là pour profiter de cet évènement. Cette cérémonie est aussi le premier pas vers un futur meilleur.

Le Président étreignit Neski, le sourire aux lèvres avant de le saluer et de le quitter pour suivre le groom.

Le Sénateur regarda le Président s’éloigner puis se détourna vers la cloison boisée à la base de la verrière. Debout face au mur, il aurait semblé étrange à quiconque ne le connaissant pas de le voir ainsi s’intéresser aux cloisons d’aussi près, là où aucun canapé ou bar ne se trouvait. Sa main rencontra un objet dans sa poche. Il actionna un bouton à la base de celui-ci et ne bougea plus. Pendant quelques instants rien ne se passa puis les boiseries coulissèrent doucement, se rétractant dans le sol. La verrière entière suivit le mouvement, le gigantesque dôme au dessus des têtes des quelques personnes rassemblées se rapprocha du sol. Le grand patchwork de vitres colorées descendit ainsi de plus de deux mètres, laissant tout de même six mètres de hauteur sous plafond.

Le Sénateur se délectait de ce moment à chaque fois qu’il accueillait une personnalité importante, devant lever les murs de bois pour les protéger de toute inquisition extérieure et les baisser par la suite pour le plus grand bonheur des adeptes de ce vaste hall.

Il se souvint avoir proposé les plans à l’armateur pour sa navette, souhaitant que ce gadget émerveille tout invité. Non pas que ce dôme de plusieurs centaines de mètres carrés s’abaissant soit une merveille technologique, il était tout de même impressionnant au vu de ce qu’il dévoilait aux yeux des invités une fois les boiseries entièrement rentrées, laissant place à des murs de verre.

La lumière s’accrut doucement dans le hall à mesure que les boiseries se rétractant dévoilaient un ciel parsemé de nuages, descendant sur la ligne d’horizon. Le Sénateur admirait les côtes de Francespagne à mesure que la navette cheminait vers l’ancienne Italie, survolant les eaux bleues de la Méditerranée. Malgré la faible hauteur il ne pouvait distinguer tout ce qu’il aurait voulu, tout ce travail accompli depuis des centaines d’années…

 

Alors avaient été lancés des travaux de constructions d’usines productrices d’électricité à partir d’énergies renouvelables. Ainsi les mers nordiques étaient parsemées de champs éoliens offshore, le Sahara dans sa partie la plus rocailleuse renfermait, après cinquante ans de travaux, un immense complexe relié aux millions de plaques photoélectriques installées en surface ; sur la côte asiatique fut disséminée une centaine d’usines marémotrices et dans les régions reculées avaient été installées des centrales de fusion à froid. A travers le monde ces installations étaient construites en respectant l’environnement, la plupart du temps en sous sol et alimentaient par relais satellite toutes maisons même dans les contrées les plus isolées de la planète.

Suite à ces dépenses, quoique insignifiantes dans le grand capharnaüm spatial, la Confédération eut vent de ces travaux peu communs non sans un grincement de dents. Après une vingtaine d’années de discussions échauffées la Terre fut placée sous un moratoire empêchant quiconque de s’y rendre sans autorisation sénatoriale. Ce même Sénat acquit à cet effet une flotte de vaisseaux militaires pour défendre le berceau de l’humanité. Une sélection draconienne fut mise en place et les conditions d’exil vers la Terre devinrent pratiquement impossibles à remplir donnant à ce moratoire une valeur plus que morale.

 

Le Sénateur admirait la vue s’offrant à lui avec un pincement au cœur. L’approche de la cérémonie lui donnait un sentiment grandissant d’amour pour cette planète mêlé de fierté, non pas celle flattant son égo, plutôt la fierté humaine, un sentiment qui n’étant pas partagé par l’humanité, se trouvait d’autant plus grand dans les cœurs des habitants de la planète mère.

Il repensa au fax et aux obligations qui en découlaient. Il aurait tant aimé rejoindre sa famille installée en Patagonie, dans les grandes plaines balayées par des vents qui amenaient dans sa maison les senteurs d’une nature resplendissante. Ses enfants adoraient courir sur de grandes distances dans les plaines à côté des chevaux sauvages, riant aux éclats comme détenteurs du secret du bonheur. L’Amérique du Nord était aussi devenu un endroit où il faisait bon vivre, bien que le climat y soit plus frais, où l’on apercevait aisément les caribous et autres loups des neiges. Les lacs avaient une place chère dans le cœur des héritiers de ces régions, où chacun avait la tâche d’en entretenir un ou deux parfois.

Malgré tout, le sénateur avait un penchant pour l’Eurasie et ses vastes étendues de plaines vertes, parsemées de forêts et de fleuves. Les maisons étaient toutes reliées les unes aux autres par des chemins de pierre que les paysagistes avaient copié sur les romains. Au-delà des montagnes, Alpes et Carpates, venait l’Asie et ses terres plus humides, baignées en été d’un radieux soleil se reflétant sur mille rizières et marais verts dans sa région méridionale. Au Nord la Russie avait opté pour une vaste toundra qui préservait alors nombre d’espèces animales auparavant en voie d’extinction. L’ours blanc y avait été réintroduit avec succès, à défaut du pôle nord qui avait depuis longtemps fondu, et les habitants savaient vivre avec ce voisin parfois inhospitalier.

Autour de l’océan Indien, les populations étaient revenues aux maisons faites de bois, souvent de bambou ou de terre séchée. Les animaux sauvages, dont les fauves vivaient dans les parties plus reculées du continent africain, jouxtant la grande forêt équatoriale qui reprenait siècle après siècle sa position dans ces contrées autrefois désertiques. Neski se rappelait avoir survolé le continent, retenant ses larmes d’émerveillement devant ce patchwork de couleurs jaunes, vertes et bleutées.

L’Océanie aussi avait été secourue. Bien sûr il avait fallu beaucoup plus de temps à ses habitants pour lui rendre sa jeunesse resplendissante. Un très grand travail avait été fait pour faire à nouveau cohabiter l’homme et les dingos, chiens du déserts, kangourous et koalas pour les forêts de cette grande île. Beaucoup des personnes vivant en Australie et en Nouvelle Zélande regrettaient de ne pouvoir rendre les lieux aux aborigènes dont la culture s’était éteinte pendant l’ère moderne. Les terriens s’occupant essentiellement des terres, la barrière de corail avait alors pris le temps de reprendre ses formes, abritant des millions d’occupants aux couleurs plus belles les unes que les autres, dernier rempart avant l’océan et ses profondeurs foisonnantes de baleines, dauphins, tortues et requins.

Pendant ses multiples voyages, Neski avait entendu beaucoup de personnes aux conversations se faisant écho, parlant d’entendre parfois la planète respirer de fierté alors qu’ils la contemplaient du haut de leur colline, lors d’un bivouac dans le désert ou d’une promenade dans les terres enneigées.

Le Sénateur se détourna du fabuleux panorama et jeta un dernier coup d’œil au cercle de télétransport. La poudre qui en traçait les contours, nécessaire au bon fonctionnement du procédé de voyage instantané, était issue d’un traitement de l’Isium, l’un de ces nouveaux métaux fortement convoités dans l’espace. Il se souvint que l’annonce du moratoire Terrien avait fait l’effet d’un pet dans un trou noir comparé à celui d’une guerre se préparant entre deux systèmes solaires se disputant un champ d’astéroïdes constitués de ce métal parmi tant d’autres. Sur terre, les maisons étaient toutes équipées de domotique donnant un aspect écarté à leur domicile alors que l’intérieur avait été rendu plus confortable grâce aux détecteurs de présences dangereuses –serpents, araignées venimeuses ou mêmes bactéries infectieuses- et autres régulateurs de température, isolation dynamique et réception d’énergie par relais satellite.

Ici les gens respectaient et entretenaient leur planète, la cultivaient ou encore l’auscultaient, observant toute nouveauté dans des endroits reculés où l’on n’avait auparavant pas les fonds nécessaires pour y envoyer des équipes scientifiques. Il sourit en repensant à la joie des sud-américains qui avaient découvert dans la forêt amazonienne un remède contre le rhume. Leur joie aurait fait pensé aux vainqueurs d’une longue bataille ou aux rescapés d’une catastrophe, tellement leur fierté resplendissait d’avoir été capables d’une telle trouvaille. Pourtant, cette maigre avancée et les joies en découlant valaient des milliers de fois plus, aux yeux des derniers terriens, que les avancées technologiques venant de l’espace. Le sénateur ne comprenait toujours pas ce que le reste des humains pouvait trouver d’intéressant à vivre dans l’apocalypse spatiale quand il existait un endroit si accueillant.

 

Sur la place, une gigantesque estrade circulaire faisait face à une foule de plusieurs millions de personnes unies dans le même objectif, dans la même volonté de faire ce pas en avant… Le Président de la Confédération avait déjà commencé son discours et bien qu’il soit court, on pouvait sentir l’attente de la foule, l’attente de voir le Sénateur Neski parler. Son charisme était de notoriété publique mais son amour de la vie encore plus sollicité et vénéré.

_ … mais sans plus attendre je vais laisser le Sénateur prendre la parole, car c’est en partie grâce à lui et à tout ses prédécesseurs que l’on doit d’être ici aujourd’hui. En partie, car avant tout c’est à vous (il laissa ces mots en suspens désignant la foule) que revient tout l’honneur et la gloire de cette cérémonie. Mesdames, Messieurs, le Sénateur Neski !

Une salve d’applaudissements monta de la population massée au pied de la scène où le Président de la Confédération étreignait le Sénateur de la Terre. Ce dernier prit place devant son pupitre tandis que la foule l’ovationnait. Il souriait. Oh ce n’était pas le sourire d’un vainqueur ou d’un homme de pouvoir avide, ni même le sourire d’un homme soucieux d’être reconnu. C’était un sourire de joie pure. Une larme perla à ses yeux. Enfin ! Il y était, le sacrement de sa vie, de la vie d’un peuple qui depuis un demi millénaire s’était engagé dans un projet dont la majorité savait qu’ils n’en verraient pas la fin de leur vivant. Un héritage donné aux générations futures.

_ Avant tout… (la foule se calma) …avant tout je voudrai souligner que nous sommes ici à Rome sur la place du Colisée. Bien sûr, de ce monument n’existe plus depuis des lustres que le pourtour en pierre affleurant autour de cette place. Pendant nos premiers pas sur cette planète, la guerre et le pouvoir nous dirigeaient et cette arène de bataille en symbolisait les traits. L’achèvement de ce projet devait prendre place ici, au sein même des vestiges de nos grandes civilisations.

D’un geste du bras il fit signe aux techniciens de lever le drap couvrant une sculpture de pierre d’une dizaine de mètres de haut autour de laquelle l’estrade avait été construite. La foule applaudit à tout rompre l’œuvre faite de courbes gracieuses où l’on devinait sans peine deux grandes mains donnant le monde à deux petites mains plus basses. Une fois que la foule se fut calmée, Neski reprit, quittant son pupitre et se dirigeant vers la sculpture.

_ Ceci est ni plus ni moins le symbole d’un peuple qui donne le monde à sa descendance. On peut imaginer les recommandations qui accompagneraient ce présent, sur la bonne tenue de ce qu’une part de l’humanité en a faite. J’ai inauguré au long de cette semaine de voyage cinq autres œuvres du même type sur toute la surface du globe dans un soucis d’équité et afin d’encourager à voyager à travers ce monde formidable que nous avons remis en état.

« Autrefois dévastée, cette planète a été remise en état, fortifiée par vos mains expertes. Autrefois souillé et dénué d’intérêt, ce monde a été redessiné et entretenu par vos soins. Autrefois démunie d’avenir, notre Terre est à présent une promesse de vie pour l’humanité. »

« Cette sculpture est le gage d’une nomination de notre planète au titre de réserve naturelle par la Confédération intergalactique, nous donnant par la même occasion les droits de protection du patrimoine universel, une légitimité sans faille pour ce qui est devenu l’héritage de l’humanité, l’accomplissement d’une grande œuvre, le premier pas vers l’apogée de notre civilisation ! »

Il avait crié ces derniers mots, la foule était partie dans un nouveau tonnerre d’applaudissements et de cris. La planète Terre était à présent protégée par les droits constitutionnels universels. Une joie sans faille emplit alors la population… joie qu’ils pourraient partager avec les quelques vingt millions de personnes attendues pour une fête d’une semaine au sein d’une des rares villes encore entretenues sur la planète.

 

La soirée avait déjà bien commencé et le Président de la Confédération avait rejoint Neski sur un balcon surplombant la place de la cérémonie. Un serveur passa leur donnant à chacun une coupe de champagne.

_ L’idée de remettre sur pied la culture et la production de cet alcool est une excellente idée Sénateur, et d’un très grand goût.

_ Je vous remercie, nous avons d’ailleurs commencé un peu partout à remettre en œuvre d’anciennes cultures d’appoint et notamment de produits issus d’un grand savoir faire, étaya le Sénateur Neski.

_ Sachez que dans les médias de la Confédération, les journalistes ont proposé l’idée de rebaptiser cette planète du nom de Jade-Océan, ceci en raison de la couleur nouvelle qu’elle renvoie depuis l’espace.

_ Oui, j’en ai entendu parler. –Il se tourna vers la foule, la ville, le pays- Malheureusement pour les publicitaires et autres rêveurs, je reste persuadé que la Terre doit garder ce nom car il lui a été donné par les premiers hommes qui en ont foulé la surface et ne doit pas perdre sa place de berceau de l’humanité.

_ Très bien, sachez que je partage votre opinion, fit le Président.

Tous deux se tinrent cois quelques secondes, observant la ville en fête autour de la statue. Neski ressentit la réticence du Président à quitter les lieux et repartir à ses occupations dans d’autres galaxies. Il lui facilita alors la démarche de départ, évitant toute justification inutile.

_ Restez-vous pour le feu d’artifice ?

Le Président ne quittait pas des yeux la foule.

_ Sachez que j’aurais vraiment aimé mais que je dois déjà repartir. Comme je regrette de quitter ces lieux. Vous avez fait un très grand travail… quelque chose qu’un symbole de pierre ne peut louer à sa juste valeur.

Il eut un mouvement de désappointement puis se tourna vers Neski :

_ La flotte de vaisseaux que nous vous avions laissé en protection est-elle prête à repartir ?

_ Oui, tout à fait, à présent notre statut nous permet de nous débrouiller seuls sans soucis.

Eheyna se glissa doucement près des deux hommes attendant de parler avec Neski, la remarquant le Président glissa dernier mot :

_ Très bien, j’espère que vos ornements seront efficaces Sénateur. Je doute de pouvoir revenir ici avant ma retraite ainsi je vous souhaite bon courage et une nouvelle fois félicitation pour votre œuvre.

Les deux hommes se serrèrent la main, un hochement de tête envers Eheyna et le Président prit le chemin du pont de télétransport.

Eheyna tendit un papier à Neski :

_ Sept cent millions d’holospectateurs pour la cérémonie de ce soir, Sénateur, c’est un record d’audimat pour notre planète !

_ Impressionnant… fit le sénateur tranquillement. A présent que la cérémonie bat son plein et ne dépend plus de moi, je me demande ce qu’il nous restera à faire par la suite…

_ Que voulait-il dire en parlant d’ornements ? demanda promptement Eheyna, coupant l’élan de mélomanie de Neski.

_ Maintenant que nous en avons fini ce n’est plus un secret… Chacune des six commémorations inaugurées dans le monde cette semaine surplombent un grand dispositif de défense.

_ En cas de menace extérieure à notre planète ?

_ En effet, l’énergie superflue produite par nos centrales est concentrée sur la stratopause, limite extérieure de la stratosphère et crée un bouclier de protection lors de son activation. Même une flotte entière de vaisseaux ennemis n’en viendrait pas à bout. Il nous fallait cela, même si ce statut de réserve naturelle est un aboutissement, je n’ai jamais cru qu’une loi nous protégerait du reste de l’espace en cas de soulèvement.

_ Pourquoi les autres mondes ne l’ont-ils pas développé alors ? demanda sa secrétaire dubitative.

_ L’énergie renouvelable n’est pas encore leur force Eheyna… nous arrivons enfin à produire assez d’énergie pour vivre en autarcie et nous protéger par la même occasion. Je crois que aujourd’hui, la population de la Terre a effectué un grand bond pour notre civilisation.

_ Mais une avancée que nous gardons pourtant jalousement sous vitrine, faisant une allusion railleuse au bouclier.

_ Vous ne laisseriez pas Athan, votre petit fils piquer dans la réserve de bonbons. Pourtant vous savez qu’il aime ça, qu’il est en âge d’en profiter… mais vous savez aussi qu’il n’est pas en âge d’apprécier ce rationnement à sa juste valeur…

Tous deux restèrent en silence quelques minutes s’émerveillant du feu d’artifice. L’amour de la planète avait grandi et prenait place dans le cœur de chaque terrien.

_ Finalement, cette nouvelle arrive à point, reprit Eheyna… en ce qui concerne le fax de ce matin ?

_ Oh… oui… ce message… fit le Sénateur tentant de se montrer insoucieux de la nouvelle.

Si peu soucieux qu’il avait tout de même conservé le papier sur lui en changeant de vêtements.

_ Même si la décision qui en ressortira ne fait aucun doute, reprit Neski, nous nous devons de la porter à la connaissance des Continentaux et ainsi en déduire une sorte de jurisprudence pour l’avenir. Si je détruis ce message sans en parler, qui me dit que ceux qui me suivront à cette place feront part de la même déontologie ? Non, nous devons tous en parler… et décider de maintenir cette nouvelle sous silence, ensemble.

_ Finalement vous avez trouvé ce qui nous reste à faire à présent, protéger et entretenir notre œuvre, conclut Eheyna.

Le Sénateur n’avait pas besoin de ressortir le message de sa poche intérieure pour se rappeler le contenu. Chaque mot avait été lourdement gravé dans son esprit comme la menace intérieure la plus redoutée à présent, la seule chose qui pouvait retarder son retour chez lui et mettre à sac par la même occasion l’élan émotionnel de la soirée. Il étreignit le papier dans la poche de sa veste, relisant dans sa tête le contenu du message.

 

« Suite à l’éruption volcanique du 27 courant, avisons la découverte d’un gisement important d’Isium 121 en Sibérie Orientale. Attendons instructions. »

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