CHAPITRE 15: L'Ennemi Commun

Sur le chemin de la capitale, le Comte chercha à s’isoler le plus qu’il put. Il laissait son cheval se détacher du groupe pour profiter de cette nature qui resplendissait. Le Comté de Kryce était réputé pour son ensoleillement. Dès que l’on sortait des forêts qui encerclaient Locelane, le paysage changeait. Une végétation à la fois abondante et robuste couvrait partout une terre ingrate. Un relief accidenté affleurait régulièrement sur leur route, vestiges d’un ancien massif calcaire à la roche blanche comme de la craie. Le résultat était parfois saisissant, des pitons rocheux s’était détaché sous l’effet de l’érosion et se dressait seul comme des mats de bateaux fantôme. Partout, même au milieu de champs de cailloux ou à fleur de coteaux, des arbres tortueux avaient pris racine et défiaient la pauvreté de cette terre brûlée. Dans les collines ou le long des cours d’eau, une végétation abondante et fleurie envahissait chaque parcelle de terre et offrait de magnifiques contrastes.

Ce n’était pas forcément ces paysages qu’il connaissait par cœur qui intéressaient le comte, mais plutôt de s’extraire du monde qui l’avait tant sollicité la veille. Il n’avait pas eu une minute à lui. Il aimait ressentir l’ivresse infinie que ses plus belles nuits lui laissaient. C’est ce que l’Empereur lui avait privé en faisant débarquer tout ce monde chez lui.

Or ces instants étaient pour ainsi dire la raison même de sa soif insatiable de femmes. Avec le temps et son imposant tableau de chasse, rare devenait les conquêtes à lui insuffler une griserie si durable. C’était indéniablement le cas aujourd’hui. Il n’y avait aucun véritable sentiment, plutôt un appréciation quasi professionnelle des échanges charnels qui avaient peuplé sa nuit. Il savourait ces moments qui imprimaient dans son corps un souffle de jeunesse et flattaient son ego. Aynariel lui avait apporté tout cela. Pourtant chacun avait gardé ses secrets. Le Comte avait longtemps cherché à vaincre sa stérilité en maudissant ses conquêtes. Puis, il l’avait acceptée comme un juste châtiment à toujours s’être lassé des femmes qu’il avait serrées dans ses bras. Dès lors un voile de mélancolie s’était abattu sur son visage, qui aux dires des femmes, le rendait encore plus séduisant.

L’elfine lui avait donné son corps. Il devinait qu’elle avait eu besoin de lui pour le protéger de son compatriote, ou du moins tel qu’il s’était fait passer. Le fait que Kaerion fut soupçonné de traîtrise avait immédiatement changé l’image qu’il avait de l’elfine. Il savait qu’elle lui cachait beaucoup de choses, sans doute terribles, mais la suspicion sur le mystérieux émissaire l’innocentait en quelque sorte.

De son côté, l’elfin montrait sur son cheval un grand calme. Les seuls signes de nervosité se manifestaient quand il s’impatientait de pouvoir prouver son innocence. Bien qu’il connût parfaitement la langue Eldred, il conservait un léger accent qui aurait pu dissimuler ses émotions. Et le Comte devinait chez lui un masque plus qu’un visage. Ce visage dénué d’expressions dissimulait certainement des tourments plus forts pour lui rendre des traits plus naturels.
Le voyage dura trois jours. Prisonnier et surveillé, Kaerion eut tout loisir d’examiner les options qui s’offraient à lui.



Lorsque le Comte arriva dans la geôle crasseuse, dans laquelle se trouvaient enfermer les Rayonnants, même s’il s’agissait de la plus grande et de la plus propre, il ne put qu’être gêné pour eux du manque d’égard qu’on leur faisait subir. Il avait à plusieurs reprises mené des missions diplomatiques avec ces alliés potentiellement si imprévisibles pour qui ne les connaissait pas. Il voyait dans leurs yeux une honte et une colère sourde mêlées d’inquiétude ; les évènements prenaient une tournure dramatique pour eux, le passe-conduit d’Arken avait été trouvé sur leur compagnon mystérieusement assassiné, un climat de suspicion envenimait leur désagrément car  eux-mêmes s’étaient mis à douter de chacun. Berenis savait que les elfes noirs disposaient d’espions en Avalon mais jamais il n’avait pu imaginer que des simples compagnons de voyage choisis par le Cercles des Anciens pussent en être un. Pendant la longue semaine de détention qui s’était écoulé, il avait continué à ressentir des malaises. Il avait appris à les surmonter et à les cacher à ses compatriotes. De plus en plus il regrettait de ne pas avoir vu les Monolithes Blancs et de ne pas avoir pu les toucher. Peut-être aurait-il plongé dans la folie ? Mais au moins, il aurait su ce que les pierres attendaient de lui. Il avait fini par se persuader qu’elles délivraient un même message et que chacun y réagissait différemment. Certes, c’était une hypothèse gratuite, mais il avait décidé de l’explorer et cherchait dans les livres qu’il avait emportés sur les Anciens et les légendes des Géants ce qui aurait pu l’étayée.

Ses recherches, ses malaises et la menace des elfes noirs dans sa mission constituaient un flux permanent de pensées dont chacune partaient dans une direction différente. Avant de chercher à les unir, il voulait comprendre chacune d’elles. Bien que ses compagnons eussent voulu lui poser plein de questions, ils respectaient son silence. Au départ, il n’avait eu que la légitimité de sa nomination. Il avait même ressenti une certaine jalousie autour de lui. Mais son attitude studieuse et digne avait fini par lui donner une autorité naturelle, malgré son plus jeune âge, sa faible expérience de ce type de mission.
Lorsque le Comte rentra dans la pièce, il fut accueilli non pas comme un avocat à leur cause mais comme le bourreau et c’est avec un regard froid qu’ils le fixèrent. La présence d’un autre elfe à ses côtés, lui-même prisonnier, les étonna.

- Je suppose qu’aucun de vous ne le connaît et que vous-même n’avez jamais vu vos compatriotes en Avalon ?
Aucune réaction ne ponctua la question, seule l’indignation de leur situation semblait les préoccuper. Chacun se contenta de s’observer avec mépris.
- Cependant, vous savez tous qu’il y a un ou plusieurs elfes noirs parmi nous. Et le plus simple serait d’envisager que cet individu le soit seul. Mais il est possible que vous ayez des traîtres même parmi vous en plus de lui. Ce serait mon hypothèse. Bref, la question est donc de savoir si cet elfe est suffisamment habile pour avoir pu agir seul ?
Kaerion n’avait pas pensé être si rapidement sur le banc des accusés. Il décida de se défendre.
- Mais pour qui vous prenez-vous ? Il me semble que vous avez oublié une hypothèse : que je sois véritablement un Rayonnant et que vous ayez en face de vous un ramassis d’elfe noirs et qu’ils cherchent simplement à faire échouer ma mission par je ne sais quel manœuvre. Vous sous-estimez fortement la perfidie de ce peuple.
- Je garde cette hypothèse comme étant la plus improbable. Mais vous avez raison.
Le Comte commença alors à discuter de ses souvenirs d’Avalon. S’il cherchait à détendre véritablement l’atmosphère, chacun se doutait qu’il le faisait pour les tester et leur tendre des pièges. Tout comme le groupe, Kaerion montrait une grande connaissance de l’île qui prouvait qu’il y avait vécu. Il savait que l’on piégeait souvent les Ombres par leurs réponses trop imprécises. Pour l’éviter, il enrichissait ses propos d’anecdotes qu’il inventait ou mélangeait avec de vieux souvenirs. Ses propos faisaient plus vagues, il lui arrivait d’en dire trop ou que les informations ne soient pas complètement cohérentes avec d’autres évènements. Le comte montrait une habileté peu commune à mener les débats là où il voulait aller. Quand il laissait la discussion filer, c’était pour mieux écouter et observer.
Pour démasquer un traître, les humains recouraient généralement à la torture. Et Kaerion s’était attendu à un tel traitement et les elfes noirs ont tous une formation pour y résister, et surtout connaissent parfaitement les méthodes employées et les erreurs à ne pas commettre pour s’y être eux-mêmes adonnés à de nombreuses reprises. Les manœuvres du comte étaient beaucoup plus subtiles et il n’avait aucun entraînement particulier. Pour ne pas se trahir, il devait redoubler d’efforts pour trouver les réponses adéquates tout en les dissimulant pour rester naturel. Plus la discussion durait et il multipliait les erreurs et plus il sentait sa nervosité montée. A plusieurs reprises, ses compatriotes avaient mis un certain plaisir à mettre à mal ses propos. Il ne comprenait pas l’insistance du Comte à faire durer l’interrogatoire. Pour lui, il s’était suffisamment trahi pour ôter tout doute sur son identité. A moins que, comme les Ombres le faisaient, il pratiquait cet art par pur plaisir, par jubilation de voir l’ennemi se ridiculiser. Puis, il comprit que l’interrogatoire ne continuait pas pour lui, mais pour démasquer un Rayonnant. Cette idée le déstabilisa complètement. Si c’était le cas, devait-il se dénoncer pour que son compatriote mène à bien sa mission ? Ou devait-il sauver sa peau en le démasquant à son tour  pour l’accuser?

Comme la pression glissait imperceptiblement de lui vers les groupes des Rayonnants, il put à son tour les observer plus attentivement. Ils étaient au nombre de cinq.  On sentait que trois d’entre eux avaient un âge plus avancé et une expérience plus grande, ils magnaient la langue diplomatique avec dextérité et mesuraient leurs mots. Parmi les deux plus jeunes, Berenis paraissait légèrement perdu et faire des efforts pour se concentrer comme s’il n’était pas prêt à affronter le monde réel. A ses côtés, Kyhliel montrait une grande assurance et un air hautain assez agaçant tout en parlant un peu trop, parfois pour rien dire. Kaerion les écarta tous les deux de ses soupçons et focalisa alors son attention sur les trois autres qui semblaient protéger Berenis. Le plus grand,  dénommé Ivo, doté d’un maintien très digne et d’un physique très gracieux, attirait immédiatement l’attention par son charisme, les deux autres se positionnant plutôt par rapport à ses phrases. Il aurait fait un bon allié. Les deux derniers, bien que d’allure svelte, dégageaient une impression de puissance contenue. L’un s’appelait Udin et montrait un détachement ironique qui lui plut immédiatement, mais lui-même semblait épier ses camarades, comme s’il avait des soupçons. Il éprouvait une véritable haine des elfes noirs qui avaient massacré une partie de sa famille lors d’un raid meurtrier. Le dernier, Lizère, restait le plus discret. Une lueur vive habitait ses yeux et une fine cicatrice traversait son cou pour arriver jusqu’à l’oreille. Ces propos, bien que rares, possédaient un poids particulier que sa voix grave et lente amplifiait. Il donnait toujours l’impression d’en savoir plus qu’il ne disait. La logique aurait voulu que cela fût lui le traître, mais un tel comportement aurait été fort maladroit pour un elfe noir.

Puis, il regarda le Comte. Lui aussi avait le regard pétillant, qui soulignait toute son intelligence. Derrière son sourire bienveillant et l’empathie pour le sort des elfes qu’il dégageait, on sentait un homme très sûr et profondément habile. Sans pour autant avoir des airs d’hypocrite, il était très difficile de lire en lui, de mesurer la part d’artifice de sa sincérité. L’elfe remarqua qu’il regardait plus particulièrement Ivo et Lizère. Alors, il décida de faire basculer la mascarade et de distraire l’attention des autres. S’il y avait un traître dans le groupe, ce serait à lui de se manifester. De toute façon, il se savait compromis, le piège du Comte lui avait fait dire trop d’imprécisions.
- Nous n’allons pas perdre notre temps. Je suis l’elfe noir que vous cherchez. Et c’est moi qui ai assassiné l’un des vôtres.
La révélation brutale du meurtre désarçonna même le Comte. Un début de colère émergea des Rayonnants. Kaerion poursuivit.
- Je sais que vous vous indignez de tels procédés et je ne vous ferais pas l’affront de vous demander de vous imaginer à ma place. J’ignore votre mission. Enfin, je m’en doute un peu mais je sais que nos buts ne sont pas si différents. En tout cas, nous avons un ennemi commun.
La victoire des kobolds sur le bastion d’Iggirunson était connue et tous cherchaient en quoi Aubemorte pouvait se sentir menacer par eux, car peu de monde connaissait ce qui se passait sur l’île maudite. Kaerion marqua une pause et sourit en devinant leur pensée.
- J’ai parlé d’un ennemi commun, mais je doute que vous pensiez au même que moi. Sur l’Eldred bien des menaces convergent : les Kobolds, les Yhlaks et… des parias elfes noirs.
- Effectivement, vous êtes la lie de notre race mais vous inclure parmi nos ennemis ne vous rend pas indispensable, contre-attaqua Udin. Il me semble que l’empereur réserve la mort à des traîtres de votre espèce !
- Oh vous avez certainement raison ! Mais figurez-vous que je ne parlais pas de moi mais d’une traîtresse même parmi notre race. Peut-être cela vous la rendra-t-elle sympathique, mais je doute que vous approuviez son but.
Kaerion jouait son va-tout. Il n’était pas sûr d’obtenir la crédulité de tous, mais il avait fait reposer son discours entièrement sur des faits vrais. Il cherchait un moyen de frapper le plus fort possible leur imagination pour emporter leur adhésion dans son plan.
- Mon cher Comte, vous connaissez d’ailleurs la personne dont je veux vous parler. Il s’agit d’Aynariel que nous autres d’Aubemorte connaissions sous le nom d’Ameryel.
- Ce serait donc une compatriote à vous ? Et que nous vaut cette délation de votre part ?
- A dire vrai, ce n’est pas une délation car à nos yeux elle ne fait plus partie de notre peuple. C’est une hérétique. Je vous vois sourire mais si je vous disais ce qu’elle cherche, même mes frères Rayonnants vous sommeraient de l’arrêter !
Le nom d’Ameryel avait effectivement suscité un début de réaction parmi eux qui le surprit lui-même. Yvo prit alors la parole.
- Vous parlez d’une Grande Matriarche de l’ordre des Furies si je ne me trompe ? Celle-là même qui s’est enfui de chez vous en prenant le Couloir Interdit ?
Kaerion avait suivi cette histoire de loin car il avait lui-même été banni dans les terres noires désertiques suite à son échec à la capturer. Il savait qu’elle s’était enfuie vers l’Avalon mais il n’avait plus entendu parler d’elle avant son dernier entretien avec Alken le Terrible.
- Je pense effectivement que nous parlons de la même personne… Ce que vous ignorez sans doute, c’est qu’avant de partir, ses fidèles nous ont dérobé la Larme de Nacre. Et j’ai cru entendre que, ces derniers temps, vos Monolithes blancs vous ont posé des problèmes et nous avons les mêmes avec notre cercle de Monolithes Noirs.
- Voilà qui est effectivement fort grave… Nous avions gardé une information très secrète… Voyez-vous, il y a quelques mois, cette elfine nous avait volé la Larme de Nuit…
Jusqu’alors en retrait, Berenis se redressa. Il semblait très nerveux.
- Vous voulez dire qu’Ameryel est en Eldred avec deux des Larmes du Géant ? Et avez-vous une idée de ses intentions ? Vous parliez d’hérétique, qu’entendiez-vous par là ?
- Elle s’est insurgée contre les fondements de notre nation. Et lorsqu’elle est partie sur votre île, nous pensions que c’était pour s’allier à vous, mais vu votre réaction, je dois comprendre qu’il n’en fut rien.
- Connaissez-vous seulement tous les pouvoirs des trois Larmes ?
- J’en connais suffisamment pour savoir Ameryel peut nous mener en bourrique !
- Mais est-elle magicienne ?
- Non, pas vraiment ! C’est même une ennemie revendiquée. Même si on a commencé à la lui enseigner à Avalon…
- Vous dîtes « commencer » ?
- Oui, juste assez pour lui faire comprendre qu’elle l’abhorrait !
- Il y a quelque chose qui m’échappe, continua Berenis comme s’il se parlait à lui-même. Seuls les plus puissants de nos magiciens peuvent activer les Trois Larmes réunies. Que peuvent bien en faire des furies, des disciples de Mùrd qui nient l’utilité de la magie sur l’équilibre de notre monde ? Peut-être cherchent-elles un mage à enlever pour l’obliger à leur livrer ce pouvoir?
- Je ne suis pas sûr qu’un humain en soit capable, reprit l’empereur. Vous ne nous avez pas assez initiés aux arcanes. Et la légende ne disait-elle pas que cela faisait partie du pacte avec nous ? Vous maîtriseriez la magie et nous devions maintenir l’équilibre de Jourzancyen en gardant les Trois Larmes...
A ce moment précis, le plan de Kaerion fonctionnait à merveille, il avait réussi à distraire entièrement le comte dans son investigation. Seulement, il était lui-même débordé par la diversion qu’il avait créé. Les Rayonnants semblaient détenir des informations qu’il ignorait.
Le Comte, quant à lui, avait assisté à cette fin d’entretien en allant de surprise en surprise. Qu’Aynariel fut une elfe noire, il s’en était douté, il avait d’ailleurs la confirmation qu’elle était bien plus que ça. Maintenant, il se sentait mal à l’aise à la voir se changer en ennemi du monde entier. Il l’avait tenue quelques instants dans ses bras et elle lui était apparue forte et calculatrice, pourtant, en même temps, il avait senti une fragilité et une grande vulnérabilité. Au fond d’elle, il avait cru lire une détresse. Sans savoir pourquoi, il garda le silence. Il repensa à son visage et au corps qui s’était donné à lui et sentit le besoin de percer son secret pour mieux la comprendre. Soudain, il réalisa que tous le regardaient. Alors il décida qu’il fallait s’entretenir au plus vite avec l’empereur.


Tout le château était en agitation. Les nouvelles sur le front nord étaient si alarmantes que la chute de la forteresse Vuldonienne n’occupait déjà plus l’esprit de personne, malgré la succession de délégation de l’Ordre pour obtenir une réaction du souverain. Ces dernières lui avaient pourtant divulgué un grand secret : ils lui avaient annoncé la précédente perte de la forteresse de Petch. Il l’avait accueilli avec surprise sans comprendre l’air terriblement gêné de la délégation. Ce n’est que lorsqu’elle lui expliqua que l’Ordre y dissimulait depuis des siècles la Larme de Lumière qu’il comprit la gravité de la chute. Les kobolds s’en étaient emparés, mais avaient-ils seulement idée de ce qu’ils avaient conquis ? Il en doutait puisqu’ils s’étaient attaqués à une seconde forteresse. Mais quelques jours plus tard, il gérait l’imminence de la guerre avec les yhlaks.

Au milieu de cette agitation, l’Empereur lui-même ne put recevoir le Comte avec les elfes le jour même et il consentit un bref entretien le lendemain. Les préparatifs de la guerre, l’abondance des rapports et surtout la formidable percée des yhlaks avaient déjoué tous ses plans. Plusieurs peuplades du nord s’étaient alliées à leur cause, sans doute séduites à l’idée de s’opposer à la puissance de l’Eldred : ainsi les belliqueux guerriers du Kund avaient fait taire leurs perpétuelles discordes pour s’unir à leur force et, à la surprise générale, les alliés historiques frontaliers du Mothy n’avaient offerts aucune résistance et avaient même trahi leur alliance pour se joindre à eux dans l’imminent assaut final. Même au sein de son empire, de vieilles rancunes resurgissaient. Le souvenir des exactions des eldreds sur les yhlaks commençait à raviver des plaies dans les familles qui avaient été épargnées lors de la Grande Invasion et de la chasse impitoyable des fidèles d’Okkor ordonnée par l’Ordre de Vuldone. Bien que très minoritaires, elles renforçaient les rangs des yhlaks sur leur passage et dans certains cas affaiblissaient ceux de sa propre armée en servant d’espions à l’envahisseur. Certains officiers faisaient du coup preuve d’une suspicion malsaine auprès de tout descendant yhlak qui accroissait leur ressentiment. Devant tout ce chaos, lentement, il échafaudait son plan de bataille. Il avait enfin pris forme lorsqu’il accepta de voir les prisonniers avec le Comte. Ces derniers patientaient depuis près d’une demi-heure. Ils se sentaient profondément insultés par tant de manque d’égard. Alors que Kaerion s’était dénoncé, leur sort avait à peine été amélioré.

Le Comte avait rarement vu l’empereur dans un état aussi tendu et las. Dans le même temps, on sentait son besoin d’agir bouillir et l’idée qu’il allait enfin pouvoir agir sur le destin de son peuple lui redonnait de l’énergie. L’accueil fut courtois et respectueux, beaucoup plus que le protocole l’imposait, il y avait certainement une volonté de faire oublier ses dernières négligences. Il résuma sommairement la situation qu’il devait gérer et exprima même des excuses au nom de tout son peuple.

Devant un tel  enchaînement d’évènements majeurs et la sincérité visible du souverain, les elfes se détendirent quelque peu. A son tour, Berenis prit la parole et résuma la situation et demanda à condamner sans appel Kaerion. Ce dernier n’avait pas pu percer le secret de l’éventuel espion. A défaut de sauver sa peau, il lui paraissait acquis que tout allait se mettre en œuvre pour faire échouer sa rivale.

Cependant, lorsque le jeune elfe commença à évoquer la possession des Larmes du Géant, l’empereur montra des signes d’inquiétude que sa fatigue laissait transparaître davantage. Il connaissait la légende des Trois Larmes. Il savait qu’elles avaient été confiées aux humains et que leur accès avait été interdit aux elfes. Savoir qu’en quelques années les elfes avaient pu en prendre possession contre les principes qui avaient uni les deux races le choqua profondément. A cette réaction, Berenis expliqua le lien qu’ils avaient déduit entre leur pouvoir et celui du sort de leur île qui disparaissait jour après jour de ce monde. S’ils avaient trahi les humains, c’était pour leur survie.
- Je ne sais que penser de tout cela, fit l’empereur. Il y a tant troublantes coïncidences, et pourtant vous-même semblez en ignorer certaines, que j’en arrive à croire que tout ce qui arrive à l’Eldred vient des Larmes du Géant.
- Vous parlez de troublantes coïncidences, pourriez-vous être plus explicites, s’interrogea le jeune elfe.
- Je n’avais jamais entendu parler de cette légende en terme réel. Et en l’espace de deux jours, je découvre que ces trois Larmes existent et que nos terres en abritaient une.
- Vous voulez dire que la Larme de Lumière est ici ?
- Oui. Enfin, j’espère qu’elle l’est toujours. L’Ordre de Vuldone la gardait secrètement depuis des siècles. Et je viens d’apprendre que la forteresse qui l’abritait est tombée aux mains des kobolds. Je vous laisse imaginer la difficulté de la récupérer dans leur tunnel.
La nouvelle jeta un grand froid dans l’assemblée. Les Rayonnants ne cessaient de discuter entre eux en elfique pour mesurer l’implication de cette nouvelle. Pendant ce temps-là, Kaerion chercha à tirer son épingle de la situation.
- Je crois que nous sommes d’accord que nous devons coordonner nos efforts pour replacer entre de bonnes mains les Trois Larmes, trancha l’empereur. Si celle détenue par les kobolds est certainement la plus puissante et la plus difficile à reprendre, nous savons où sont les deux autres. Et même si je ne suis pas en mesure de négocier quoique ce soit, je pense vous être utile pour la capture d’Ameryel.
- En quoi votre soumission peut-elle être certaine ? Votre peuple m’a montré à plusieurs reprises combien il était fourbe et peu digne. En toute honnêteté, je préfère vous voir mort que vous savoir en train de continuer vos basses manœuvres derrière mon dos !
Ivo s’avança à son tour. Il avait quelque chose d’hiératique dans son attitude qui renforçait la solennité de l’instant.
- Je n’ai pas pour habitude de défendre ces traîtres d’Ombres. Mais cet assassin fait partie des êtres vivants qui connaissent le mieux la matriarche. Et d’autre part, nous avons à faire à une force imprévisible. Les Furies sont des guerrières redoutables et surtout incontrôlables. L’Ordre de Vuldone les a sans doute capturées à cette heure mais il ignore ce que nous savons, tout comme il ignore les secrets de la matriarche. Je pense que cet homme peut nous être encore utile.
- Qu’en pensez-vous, mon cher Comte ?
Le Comte restait mal à l’aise à chaque fois que l’on abordait le sujet de l’elfine. Il n’y avait pas de sentiment réel entre lui et elle, mais il ne retrouvait pas dans les descriptions qu’on en faisait la femme qui avait partagé sa nuit avec elle. Si sa connaissance de l’âme des elfines était bien en de ça de celle des humaines, son expertise sur la sensibilité féminine le poussait à la défendre.
- Nous avons effectivement là une menace dont nous ne maîtrisons pas l’ampleur. Je pense que pour la comprendre et la déjouer, il nous faut une approche la plus complète. Et la psychologie en fait partie. Cet elfe dit avoir vécu pendant près de vingt ans à ses côtés.
- J’ai fait plus que ça. Nous avons grandi ensemble à Avalon et fui ensemble sur Aubemorte. Nous sommes devenus donc des Ombres parmi les Rayonnants avant de nous joindre à leur cause. J’ai donc suivi le même cheminement et j’ai partagé ses doutes et ses certitudes lorsque nous avons découvert l’Aubemorte. Aucun être vivant ne peut comprendre ce que nous avons vécu. Mais aujourd’hui, ma mission est de la tuer, j’ai pour cela l’ordre d’Alken lui-même et les plus puissantes raisons personnelles, qui ne vous regardent pas. Nous défendons peut-être des buts différents mais nous faisons cause commune contre la traîtresse.
- Cher Comte, je vous donne carte blanche pour cette mission. En conséquence, le sort ce traître est entre vos mains. Je ne suis pas convaincu par vos arguments, mais l’histoire des elfes a toujours dépassé les humains, conclut ironiquement l’empereur.

L’entretien touchait à sa fin. Tous étaient d’accord pour regagner au plus vite la Krycie et arrêter la matriarche hérétique. Dans le même temps, en échange de son soutien, l’empereur missionna les elfes pour l’aider dans sa lutte contre les kobolds ; il voulait qu’on lui fît remonter toutes les informations pour comprendre leur manoeuvre. L’empereur appréciait tout particulièrement de pouvoir mener une action loin de l’Ordre de Vuldone qui l’espionnait et le sondait sans cesse. Il avait été profondément choqué qu’il ait pu garder le secret de la Larme de Lumière pendant tous ces siècles. Même s’il en acceptait la pertinence, il ne tolérait pas qu’on eut pu tenir écarter le souverain lui-même d’une telle information qui aujourd’hui pouvait mettre en danger tout l’empire qu’il dirigeait. Aussi, il voyait là l’occasion de se venger des religieux.
Ses hôtes n’eurent pas le temps de prendre congé qu’un message du front arrivait. A sa lecture, pour la première fois on vit le souverain sourire avec satisfaction. Son piège contre les yhlaks était en place.

 

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