Premier acte

 

Scène 1


                Le soleil se levait à peine et déjà Albe, comme toujours, régnait dans le ciel. Elle flottait là, entre les nuages, par quelque mystérieux artifice, cachée de tous. Dans ce solennel isolement, la Blanche Cité demeurait toujours la même, belle et glorieuse, pudique et pourtant fière. Etait-ce dû à ses intemporelles tours, à son architecture aérienne ou plutôt à ses habitants qui s’y activaient en profitant des courants, laissant parfois le vent les guider sans jamais oublier leur tâche ? C’était un lieu chargé de mémoire et qui pourtant glissait au travers des ans, immuable, vivant à son propre rythme sans se laisser perturber par celui du monde, lointain souvenir presque oublié. Il lui convenait d’exister ainsi, absent de la conscience de tous les autres peuples, retirés d’une terre qu’avaient quitté les Dieux. Ses habitants se plaisaient à cette philosophie, se complaisaient dans ce paisible renfermement.

                Les Aels formaient un peuple trop divisé pour être qualifié dans son entier : chacune des grandes cités possédait des traits caractéristiques qui la distinguait des autres, qu’il s’agisse de ses mœurs, ses traditions ou ses rites ; elles n’avaient d’ailleurs pour ainsi dire aucun contact entre elles. Il demeurait de commun à cette race un aspect altier, un amour des danses dans le vent, à l’abri des regards terrestres ainsi, évidemment, que ces grandes ailes de plumes blanches qui leur permettaient de vivre à l’abri du monde, qui leur garantissaient le contrôle des espaces infinis du ciel et de ses merveilles.

                Cachée au creux de massifs nuages, on prétend parfois qu’Albe existait avant qu’un Clan d’Aels ne s’en empare et qu’elle demeurera, éternelle ; pas même les plus érudits des Aels ne savent par quelle magie ces rochers, sur lesquels sont érigés les villes, flottent ainsi. En cette cité, toutes les habitations, toutes les constructions étaient d’un blanc pur qui faisait fierté ; chaque tour était travaillée avec soin, chaque mur arborait une fresque. Quant aux grandes arches, elles permettaient aussi bien de se déplacer en marchant qu’en volant lascivement, or c’était sous la plus grande de ces arches que deux Aels discutaient, visiblement préoccupés.

                Aryael observait son compagnon et l’écoutait attentivement, conscient du trouble de celui-ci et s’attelant à ne rien laisser transparaître sur son visage aux traits pourtant tendres, comme sculptés dans une roche friable, avec le plus grand des amours ; c’était certes son rôle mais aussi sa fierté que d’être l’ami et le confident du Prince Héritier et il se devait d’être aux côtés de Virajel dans les moments les plus durs, de le conseiller et de l’aider. Lui-même était issu d’une famille qui, depuis des éons, servait la cité dans la Garde Royale ou, occasionnellement, dans les cercles royaux les plus fermés ; il se devait de ne pas ternir l’honneur de sa famille, dont on accueillait généralement le nom par un hochement de tête et un sourire confiant, rassuré. C’était ainsi que fonctionnait la Cité depuis des éons : à sa tête un Roi, toujours issu de la même lignée, assisté par un cercle d’amis issus des grandes familles ; de l’autre côté, la majorité des habitants d’Albe qui menaient une vie paisible et agréable.

                Virajel, en tant qu’unique fils du Roi, savait depuis sa naissance, cinquante années auparavant, qu’il hériterait du trône et guiderait la cité – une tâche qu’il savait plutôt cérémonielle, tant le peuple d’Albe vivait reclus et tranquille, profitant parfois de décennies sans que rien ne trouble le calme de la Blanche Cité. Le rôle royal ne manquerait cependant pas de se compliquer si une nouvelle Tempête Rouge venait à se déclarer, et à dévaster les plus hautes strates des cieux. Encore jeune pour les normes de son peuple, il possédait un visage noble, encadré de cheveux blonds coupés sous la nuque, d’yeux verts rêveurs et surtout de magnifiques ailes, grandes, fortes et majestueuses, qui faisaient bien des envieux. En bien des points semblable à son père, il était sérieux mais d’un tempérament doux et avait toujours grand soin de privilégier le bonheur de tous ; alors que le monarque vieillissant parlait presque ouvertement de l’heure de son retrait, tous accueillaient avec une joie doublée de confiance la perspective du règne de ce Prince si aimable et attentif.

                Toute sa sagesse et sa bienveillance se trouvait néanmoins mises à rude épreuve par les passions contradictoires qui l’animaient et le poussaient dans des directions opposées. Morose depuis la disparition, un peu plus d’une lune auparavant, de sa compagne Lajal – une jeune femme issue d’une des vieilles familles – son cœur avait trouvé un réconfort certain dans le retour d’Yvial, son amie et amour de jeunesse, qui avait été éloignée de lui par de nombreuses années passées dans la Garde Extérieure. Le rôle de cette garde consistait à patrouiller aux alentours d’Albe et à veiller à sa tranquillité, une tâche souvent monotone car le calme de la cité n’était que rarement troublé. Il s’agissait pourtant d’une tâche nécessaire et l’ennui lié à cette fonction était compensé par la possibilité pour les Gardes de passer l’intégralité de leur temps à planer au gré des vents. Yvial n’avait pas d’elle-même choisi ce rôle, cependant : elle y avait été envoyée car son rang n’était pas jugé suffisant pour faire d’elle la mère de l’héritier d’Albe.

                Les relations des Aels n’étaient pas définis par des liens stricts et définitifs, se déclarant Compagnon et Compagne lorsqu’ils le souhaitaient tous deux – seuls des enfants issus d’une telle relation pouvaient néanmoins être légitimement reconnus – et se séparant par accord mutuel. Dans le cas du Prince, la première Compagne importait donc beaucoup, car c’est elle qui porterait l’héritier – qui le resterait, quand bien même le Prince déciderait alors de changer de Compagne. La situation actuelle posait pourtant problème : la disparition de la Compagne de Virajel était mystérieuse et avait soulevé de nombreuses questions, causé des myriades de vaines recherches à travers les Cieux mais son état incertain, le Prince ne pouvait se défaire de sa relation avant trois mois sans un signe de vie ; bien entendu, c’était une courte période pour ce peuple qui vivait sans mal de deux à trois siècles mais pour un cœur amoureux, il s’agissait d’une petite éternité.

                « Je ne sais que faire, mon bon Aryael. Même mes sentiments profonds pour Lajal, les Trois Dieux veillent sur son âme, où qu’elle soit, n’ont jamais atteint ce degré. Je ne peux que rester ici et pourtant, chaque fois que je la vois, que je lui parle, je me sens à la fois fragile, comme affaibli par un venin terrifiant, et féroce, au point que mon cœur semble vouloir briser les chaînes de nos lois et se ruer. Voilà l’image que je rends : celle d’un  Prince, qui va succéder à son père et qui ne sait pas se maîtriser. »

                Aryael écoutait et observait son seigneur et ami, ne perdant pas un des mots qu’il lui disait mais ne pouvant ôter de son regard une certaine perplexité. Cette fougue, inhabituelle pour son peuple, l’était plus encore pour le jeune Prince dont il connaissait la tempérance et le respect des traditions et qu’il n’aurait jamais cru voir un jour dans cet état, lui faisant part de ces états d’âme et d’un élan aussi soudain qu’inconsidéré.

                « Mon prince, commença-t-il donc, j’avoue ne pas saisir cette passion soudaine et, bien qu’au courant de l’idylle de jeunesse que vous avez entretenu avec cette jeune femme, je ne peux que vous rappeler qu’il ne s’est passé qu’un mois depuis la disparition de votre Compagne. Tout espoir de la retrouver n’est pas perdu : il reste deux mois avant que les liens ne soient dénoués. »

                Il allait continuer mais son Prince le coupa d’une voix vive et, pour la première fois depuis bien longtemps, peu maîtrisée :

                « Je suis conscient de tout cela, mon ami ; la vérité est que j’éprouve encore un sincère amour pour Lajal et je souhaite de tout cœur qu’elle soit retrouvée mais Yvial… Je pensais l’avoir oubliée et sitôt qu’elle ressurgit, je me trouve totalement bouleversé. Je sais quoi faire, mais je ne sais pas si je le pourrai. »

                Il marqua une pause, désemparé et gêné de se confier ainsi au risque d’apparaître puéril, même à son meilleur ami mais reprit avant que ce dernier ne puisse avancer un conseil :

                « Tu as raison, je le sais. Je t’en prie, mon ami, va mander le seigneur Devisel ; il est respecté pour sa sagesse et son expérience, m’aiguille dans mes choix depuis que mes ailes poussent. Il saura me faire entendre raison, j’en suis convaincu. »

                Sur ces mots et avec un signe entendu de la tête, Aryael s’inclina légèrement et prit son envol d’un puissant coup d’ailes ; comme à chaque fois que ses pieds quittaient le sol et que ses ailes le menaient, une sensation euphorique s’empara de lui, mais il la mit de côté pour aller accomplir sa mission.



Scène 2


                Non loin des jardins que surplombait la grande arche s’élevait la plus haute tour d’Albe, « Celle qui transperce le Monde » ; paraissant, par les reflets solaires, plus blanche et plus brillante encore que les autres bâtiments, elle s’élevait et fendait les plus hauts des nuages au creux desquels la Cité était nichée, si bien que personne n’allait plus jusqu’à son sommet depuis fort longtemps. Néanmoins, elle demeurait l’une des fiertés de la cité en termes d’architecture et elle était par ailleurs utilisée par la Garde comme garnison, armurerie et lieu d’entraînement, vers son sommet. C’est à sa base, au centre du rocher, qu’était conçu le palais dans lequel siégeait le Roi, à l’abri du quotidien et des regards ; c’est devant ce palais, le seul bâtiment dont, étrangement, la pierre paraissait terne et triste, que se déroulaient l’essentiel des cérémonies officielles, des processions religieuses ; c’est devant ce solennel bâtiment, que toute la cité se réunissait chaque mois pour entendre les Prêtres conter les anciens mythes.

                Parmi les traditions de la Cité, la narration avec chaque nouvelle lune d’une histoire des Dieux était peut-être la plus importante et la plus respectée. Chaque année, c’était la Genèse qui ouvrait le bal ; les autres récits, plus détaillés, variaient selon les Prêtres officiant. C’était de longues journées que les Aels passaient réunis, bercés par la voix du Prêtre Conteur tandis que les autres Prêtres entamaient autour de lui une danse ésotérique au rythme de sa voix. Même le Roi quittait son trône en cette occasion pour louer les Dieux.

                Des temps anciens, les Aels avaient hérité la mémoire du monde et de sa création. Ils révéraient les trois Dieux : l’Arbre, le Fou et le Roc. Leurs récits de l’époque, transmis de génération en génération par de telles cérémonies, relataient la création du Monde, la naissance des différents peuples premiers, les luttes divines et la mort des Dieux. Sachant les Dieux morts, le peuple d’Albe s’était réfugié dans les cieux pour ne plus avoir à parcourir la terre, entachée du sang des Dieux. En ce refuge, ils avaient espéré trouver la quiétude et l’harmonie grâce à cette roche volante sur laquelle ils fondèrent leur Cité. Les traditions d’Albe étaient ainsi tournées vers la conscience de vivre dans un havre et l’espoir qu’un jour, les Dieux reviendraient à la vie, leur permettant de retourner sur terre. Prendre des nouvelles du monde terrestre était le rite d’accomplissement des Aels en passe de devenir adulte ; ils devaient aller observer de haut le monde et rapporter ce qu’il s’y passait. Invariablement, ils annonçaient que le monde était encore et toujours rongé par d’incessantes guerres et qu’il n’y avait nulle trace d’un retour divin. Ainsi, si connaître le sort des Dieux rendait futile toute prière ou cérémonie – à quoi bon prier un défunt ? – le culte des Trois se contentait de révérer la mémoire des Dieux et de transmettre la connaissance de ceux-ci. Pour le reste, isolés d’un monde qu’ils jugeaient maudits, les Aels s’en remettaient à eux-mêmes.

                Au cœur du palais, dans la plus profonde des grandes salles aux hauts plafonds décorés de fresques relatant la fondation de la cité, le Roi trônait, ne sortant donc de la vaste pièce dans laquelle il siégeait qu’en cas de cérémonie ou d’extrême urgence. Autour de la salle, la Garde d’Honneur veillait, silencieuse, à la sécurité d’un Roi que ne troublaient guère que l’avenir et sa succession, tant et si bien qu’elle n’avait pas eu à brandir d’armes pendant le règne de Jarel, ni celui de son père, pas plus que pendant celui du père de son père. Cadets des grandes familles et, parfois, simples gardes jugés méritants, la Garde d’Honneur était au service direct du Roi et obéissait fidèlement à chacun de ses ordres, sans mot dire. Devenir un protecteur du roi était une décision importante car définitive, mais qui contribuait à l’honneur de la famille et permettait aux fils cadets de trouver une place dans la société d’Albe. Si le Roi n’adressait pour ainsi dire jamais la parole à la plupart des Gardes, certains étaient devenus ses interlocuteurs privilégiés. C’était le cas de Priyel : Ael de haute stature, renforcée par l’armure sobre mais élégante qu’il ne délaissait jamais, à la mine sévère et l’œil franc, ses cheveux noirs plutôt courts donnaient à voir un visage qui eut été beau s’il n’avait été si fermé. Depuis plusieurs décennies, il servait fidèlement celui qui était son seigneur et conseillait sagement celui qui était devenu un ami. Obéissant prestement, faisant toujours montre d’une grande efficacité, on disait de lui qu’il n’ouvrait la bouche que pour répondre au Roi.

                Côtoyer de la sorte le souverain lui avait permis de réaliser le déclin progressif de celui-ci, sans jamais s’abaisser à commenter cet état de fait. Autrefois fier et rayonnant de confiance, Jarel était désormais pâle et voûté sur son trône, auquel il semblait presque se raccrocher pour ne pas tomber. Sans doute ne se serait-il pas lui-même reconnu, lui eut-on proposé un miroir, tant il s’était vite dégradé, comme rattrapé par les deux siècles de règne qu’il achevait péniblement. Sa charge, nul ne la connaissait ni ne la comprenait, pas même ses vieux compagnons, pour la plupart défunts. Seul son fils, en lui succédant, se rendrait compte de l’ampleur du pouvoir dont il était le garant. En effet, fait ignoré de tous, le roc d’Albe était animé par un étrange pouvoir qui le maintenait dans les cieux et il fallait une source à ce pouvoir. Le trône, taillé dans la roche même sur laquelle la cité avait été bâtie, était le lien ; le roi le sacrifice du peuple d’Albe au rocher, en l’échange de la tranquillité de ce havre céleste. Chaque jour qu’il passait à régner, écoutant d’une oreille distraite les rapports, les prévisions, les vœux des prêtres et l’annonce des orages à venir, chaque jour qu’il demeurait là, à guider son peuple de ses yeux clairvoyants mais épuisés, il nourrissait le roc de son énergie vitale. Sa lignée était grande, puissante et il était jeune quand il avait accédé au trône ; ainsi, pendant longtemps, quoique conscient de cette magie qui le vampirisait, il n’en avait réalisé les effets. Désormais que le temps le rattrapait, prêt à le balayer pour son impertinence, il en sentait toutes les conséquences et chaque heure sur le trône l’affaiblissait un peu plus.

Le trône lui-même était placé en hauteur, séparé du sol de la longue et sobre salle par quelques marches usées par le temps. Le trône était moins blanc que le reste de la roche d’Albe ; c’était un siège gris et abîmé, comme le Roi qu’il portait.

                C’est à ce fantôme de celui qui fut adulé par son peuple que s’adressait Priyel, narrant d’une voix neutre son rapport sur la disparition de Lajal. En tant qu’homme de confiance du Roi, il avait été chargé par ce dernier de mener sa propre enquête, celle des Gardes Extérieurs n’ayant abouti à rien. La sienne n’avait pas eu plus de succès : la Compagne du Prince avait dansé au réveil avec sa famille, près de la Tour, puis elle avait rejoint Virajel. Quand elle l’avait quitté, elle se dirigeait vers son habitation, à laquelle elle n’était jamais parvenue. Un vent violent avait-il frappé à ce moment précis, lui faisant perdre la tête, puis l’isolant dans des courants difficiles ? Avait-elle été emporté par un monstre, une Bête ailée, ou autre ennemi encore inconnu ? Il n’avait pas l’ombre d’une piste mais ne pouvait s’empêcher de trouver étrange qu’à proximité des domaines des nobles, eux-mêmes non loin des jardins, personne ne l’ait vu, en pleine journée. Ayant terminé son rapport, il attendit la réponse de son seigneur, réponse qui mit plusieurs minutes à parvenir :

                « Mon fils est raisonnable et sage. C’est ma fierté. Mais tu m’as parlé de cette jeune dame et de l’effet qu’elle a sur lui. Il ne doit pas nuire à sa position, avait ânonné le Roi avant de reprendre, après une brève pause. Il nous faut connaître son sort. Il y a quelque chose d’étrange ; en plein jour, sans raison… Quelqu’un l’aurait vu. Tu as ma confiance. Continue d’enquêter. Si elle est morte, nous devons le savoir. »

                A ces mots, dont les derniers avaient été difficiles à entendre, même pour les oreilles habituées du Garde d’Honneur, un long temps s’écoula pendant lequel personne ne dit rien ni ne bougea jusqu’à ce qu’enfin, le Roi détourne ses yeux de son serviteur et ami ; ce dernier inclina profondément la tête avant de tourner le dos et de quitter le palais en marchant, réprimant l’envie pressante que ses ailes avaient de s’étendre et de le porter dans les cieux. Il lui fallait garder l’esprit clair, et la situation lui posait un réel problème. Sans qu’il ne puisse l’avouer au Roi, en l’absence de tout élément, Priyel ne pouvait s’empêcher de penser que quelqu’un en Albe savait où se trouvait Lajal. Restait à savoir qui et pourquoi. Ayant franchi la porte du palais, il prit son envol d’un puissant battement d’ailes et, voyant l’ami du Prince, Aryael, se laisser porter par les vents visiblement en direction des domaines nobles, l’homme du Roi décida de poursuivre par là-bas son enquête.





Scène 3


                Vus de l’extérieur, les domaines de l’aristocratie pouvaient paraître modestes et à peine plus luxueux que le reste de la cité : la pierre semblait bien plus lisse et plus blanche encore, si tant est que ce fut possible, les arches mieux maîtrisées, mais il demeurait qu’ils s’inscrivaient dans la continuité de l’architecture globale d’Albe et participaient ainsi à son harmonie. On les trouvait en bordure d’Albe, séparés du palais par les jardins. Pourtant, pénétrer dans l’une de ces vastes demeures faisait rapidement taire cette impression tant tout s’avérait plus grand et raffiné et d’une blancheur toujours plus saisissante, à tel point qu’elle en était presque aveuglante pour des yeux non rompus à ce décor. C’était dans l’une de ces vastes habitations qu’à voix basse, deux Aels richement vêtus discutaient, craignant sans doute d’indiscrètes oreilles, ce qui était probablement vain dans pareil endroit.

                Il apparaissait rapidement que l’un dominait la conversation et que l’autre se contentait de donner le change. Ce dernier, aux cheveux blanchis par l’âge et qui, de ce fait, était probablement entré dans son troisième siècle d’existence, était de taille plutôt petite selon les normes de son peuple tandis que ses ailes d’albâtre, elles, paraissaient démesurées. Malgré la moue sérieuse qu’il arborait – pour ne pas dire sinistre – la disproportion le rendait presque ridicule. Son interlocuteur jurait avec cet Ael atypique : grand, de stature respectable, vêtu sobrement d’une toge grise, il imposait le respect et affichait un visage fermé et neutre qui paraissait à ses interlocuteurs exprimer ce qu’ils désiraient ; une qualité qu’il n’oubliait pas, évidemment, d’utiliser. En effet, Devisel faisait partie des aristocrates les plus influents d’Albe : issu d’une des plus illustres familles, il s’était illustré en société en se faisant des amis un peu partout et en cachant derrière un regard impassible des yeux pourtant voraces, ambitieux et déterminés. De fait, à mesure que l’influence du Roi déclinait avec sa santé, celle de l’audacieux noble grandissait inversement, si bien que nombre d’Aels ne juraient plus que par lui, ses conseils et ses avis.

                Agitant une main négligente, Devisel, qui affichait un air songeur depuis un petit moment, demanda à son comparse :

                « Sais-tu où en est notre Prince héritier ? Continue-t-il de se débattre vainement avec ses sentiments ou s’apprête-t-il enfin à céder ? »

                Le vieil Ael allait répondre mais son compagnon l’arrêta d’un geste de main, annonçant qu’à l’évidence, son honneur et son sens des traditions continuait de retenir son geste. Il savait que c’était une des manies de l’influent aristocrate que de réfléchir à voix haute pour mieux se répondre, lorsqu’ils n’étaient que tous les deux. Il avait trouvé cela étonnant, au début, puis en avait déduit qu’à trop sélectionner chaque mot qu’il prononçait en société, pouvoir parler librement lui faisait du bien. Il le laissa faire et se tint donc en silence ; jamais il ne se serait agacé de son comportement, pris qu’il était par l’admiration sans borne qu’il vouait au grand Ael. C’est cette dévotion qui l’avait amené, lui et d’autres fidèles parmi les fidèles, à accepter sans la moindre hésitation le plan pourtant criminel de celui qu’il tenait pour son véritable seigneur. Devisel ne taisait en effet plus, depuis quelque temps, l’inquiétude que lui causait l’apathie du Roi et l’attitude candide de l’héritier ; il avait réussi, malgré le mépris qu’il lui vouait, à se faire adorer de ce dernier qui voyait en lui une sorte e mentor, ignorant tout de la duplicité de son « ami ».

                Au plus profond de son âme, pourtant, l’aristocrate n’aspirait qu’au bien de la Cité et il était persuadé que tout son plan n’était rien de plus qu’une cruelle nécessité. Le monarque laissait à désirer, avachi sur son trône et ne parlant qu’à ses gardes impassibles ; l’héritier ne s’annonçait pas, à son avis, des plus brillants. En d’autres temps, sans doute aurait-il laissé faire sans mot dire car la vie dans la cité d’Albe est d’ordinaire paisible. Néanmoins, la recrudescence d’orages ne présageait rien de bon, et les Prêtres craignaient qu’une nouvelle Tempête Rouge éclate. Nul ne savait expliquer ce qu’était exactement que la Tempête Rouge et pourquoi elle éclatait, mais ce cataclysme avait duré des jours et des jours, rendant comme fous les Aels d’Albe et d’ailleurs. Elle avait causé la Guerre des Cieux, une guerre sanglante et démentielle, qui avait vu s’entretuer les Aels sans réelle raison. Lorsqu’elle avait cessé, la Blanche Cité en était sortie épuisée, hagarde et nombre des siens étaient tombés sans qu’aucun sache ce qui les avait mené à se battre ainsi. Depuis lors, presque tout contact avait été rompu avec les autres Cités et Albe avait pansé ses plaies, saisie d’incompréhension. Certaines vieilles pierres, des siècles après, portaient encore la marque des combats dont elles avaient été les silencieux témoins. Peu osaient évoquer le sujet mais l’approche d’une nouvelle Tempête Rouge était apparu comme une évidence à Devisel, qui jugeait urgent de s’y préparer et, pour ce faire, d’avoir un souverain plus compétent que l’actuel ou son héritier.

                « Il faut veiller à ce que la Dame se porte bien, déclara-t-il à son ami. Elle ne comprend évidemment pas et ne doit rien soupçonner, mais j’ai peur que l’usage répété de ces drogues de la surface ne l’affaiblisse trop.

     Mais si elle survit et qu’elle réalise ce qui lui est arrivé, tout échoue. En ce cas, mieux vaut peut-être… »

Le vieil Ael laissa sa phrase en suspens. Toute leur détermination n’ôtait rien à leur nature profonde et au fait que de telles méthodes ne s’étaient jamais vues auparavant à Albe. Quoique ne doutant pas un instant du bien-fondé de leurs actions, évoquer la possibilité de la mort de leur captive était une gêne qu’il préférait s’éviter. Devisel hocha la tête, lui épargnant de continuer et manifestant son accord.

                « Pour l’instant, tout fonctionne. Ce n’est qu’une question de temps avant que le Prince ne cède aux avances d’Yvial. Il n’y aura plus qu’à faire réapparaître sa Compagne pour qu’il soit à jamais discrédité. »

                En dépit du mépris qu’il éprouvait pour Virajel, l’aristocrate aurait préféré un autre moyen – et les Dieux, de leur demeure funéraire, savaient qu’il en avait cherché d’autres – mais il lui avait fallu se rendre à l’évidence : seule l’éviction du Prince lui assurerait de monter sur le trône, lui permettant de sauver Albe.

                Les deux compagnons sursautèrent presque lorsque le battement d’ailes approchant de la demeure les extirpa de leur discussion. Aryael s’annonça quelques instants plus tard, mandant au nom du Prince Virajel les conseils du très sage Devisel. Ce dernier eut bien du mal à retenir un sourire.

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